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29 décembre 2011 4 29 /12 /décembre /2011 04:46

 


                        "Le centre manque " Talking Heads (p.316).


   
    En Provence, dans le Luberon, à Lacoste, non loin des vestiges du château du marquis de Sade. Tel est le point de départ de ce qui deviendra la trilogie de Patrick Melrose. Tout sauf un hasard.
     Ces trois romans ont été publiés en 1994, 1996 puis 1997 par un écrivain qui, encore très jeune , prouvait déjà une grande maturité. Il leur adjoindra encore deux volumes dans les années 2000.


   Une prose le plus souvent serrée, contenue (loin des hyperboles de ses héros, loin de tout sentimentalisme (même dans la difficile scène de l'aveu devant Johny)(1) mais brillante (il a beaucoup lu, Proust en particulier, quitte à s'en démarquer ici ou là), sans cesse prête à dénoncer des comparaisons où pourtant elle excelle. À chaque épisode un mode de récit tres classique dans son cheminement. Globalement dit, une certaine unité de lieu, de temps (très resserré) et d'action - ou d’inaction. Un modèle de profondeur qui affecte de traiter tout en surface cet univers du luxe, du vide, du venin. Avec l'inarticulé comme hantise. Avec comme patron l'Héautontimorouménos.

 

 

 

  PEU IMPORTE (ou une journée dans l’enfance de Patrick Melrose)  narre la venue dans le Luberon d’un couple éphémère, celui du beau et riche (mais vieillissant) baronet Nicholas Pratt (qui a déjà épousé trois femmes (il y en aura au total six) et pourrait devenir le chroniqueur du "grand monde") et de la jeune et délicieuse Bridget très portée sur la fumette, ignare (pas vraiment le genre de femme passée par Oxford) et quasiment insortable, alors : ils se rendent chez David Melrose qui séjourne, avec sa femme Eleanore (une Américaine) et leur enfant de cinq ans, Patrick, non loin de leurs voisins le philosophe Victor Eisen et son amie Anne More (une autre Américaine).
    On y découvre en une seule journée les destins de deux familles : chez les Melrose règne en tyran sadique, le père David, pianiste promis à une grande carrière de virtuose qu’il dut abandonner pour rhumatismes et qui, en vieillissant, sombre toujours plus dans l’arrogance, la traîtrise et la cruauté pures : son fils est né d’un viol commis sur sa propre femme Eleanore qu’il persécute et qui n’a de refuge que dans l’alcool ; Patrick, le fils, est violé lui aussi par ce père qui se croit un bon éducateur spartiate au-dessus des normes faites pour le vulgus pecum. Viol qui se répétera. Dans le dîner assez vite étouffant, les propos philosophiques ou décalés fusent mais le malaise d’Eleanor est patent - c'est une mère qui ne sait aimer son fils mais fait des chèques pour les associations aidant les enfants.... David cherche à provoquer Bridget. Le couple d’Anne et Victor quitte la soirée assez vite et sort plus uni encore de cette soirée. Bridget voulut se sauver à pied mais dut revenir avec ses valises. Nous la retrouverons plus tard comtesse, mariée à Sonny et ayant franchi bien des échelons dans la haute société. Le premier volume s'achève sur les rêves du père violeur et de l'enfant violé.

 

  Seize ans ont passé:MAUVAISE NOUVELLE (Bad news)-titre passablement antiphrastique - raconte la venue de Patrick à New York pour l’incinération de son père ( il l'appellera plus tard "la virée funèbre"): ses errements dans la ville en quête de drogue, sa nuit de junky, ses conversations téléphoniques avec des amis londoniens, le retour vers les autres avec l’invitation de Georges Watford (celui qui lui annonça la mauvaise nouvelle), sa fuite lors de ce repas, ses retrouvailles avec l’envahissant voyageur de l’avion qui se trouve être le propriétaire de la plus puissante entreprise de Pompes Funèbres de la ville, la visite à la très raffinée famille Banks, le rapprochement avec leur fille, la ravissante Marianne avec laquelle il veut s’ensevelir...(mais le repas est manqué); son parcours avec les cendres de son père qu’il maltraite parfois, ses hallucinations, ses séances interminables de fixe (prise de drogue), son désir de paix, les soucis avec son œil, son désir de conquérir à tout prix une fille avant de reprendre le Concorde pour revenir à Londres: un échec évident avec une boulimique du chili et de banana split. La somme astronomique dépensée avec joie pendant le court séjour. L’oubli, réparé in extremis, de la boîte des cendres de son père. 

 

 

   Dans APRÈS TOUT, Patrick a trente ans, son père est mort huit ans auparavant. Il a décroché de la drogue, mange des grillades et boit de l’eau minérale. Il est assailli par mille questions, mélancolise, mais en même temps veut sincèrement changer et interrompre la dérive introspective et rétrospective. Il ne veut plus dépendre de son passé, de ces viols, de ce père auquel il risque finalement de ressembler.
    Père dont nous apprenons les dernières années d’enfermement misanthropique dans une forteresse fermée à l’extérieur et proche encore évidemment de Lacoste. Une fin de fou sauvé par l’orgueil et qui tenta de se rapprocher maladroitement des vivants qu’il avait trahis.

    Ce dernier volume est consacré à la soirée chez Gravesen pour l’anniversaire de Sonny qui a épousé Bridget. Ce doit être une réception unique en présence même de la princesse Margaret (P.M.). Las! En raison d’un talkie-walkie oublié par un agent de sécurité, Bridget comprend que Sonny veut se débarrasser d’elle. Aurora Donne confirmera l’information et il y aura de la violence dans le couple, ce qui mettra de l’animation dans les conversations. Heureusement pour Sonny son Poussin est enfin déclaré authentique...Mais c’est tout de même un faux..Et Bridget se sauvera en 4x4 avec sa mère longtemps méprisée et sa fille Belinda.


    Ce volet est plus choral, plus cinématographique, donnant la parole à un grand nombre d’inconnus ou de ralations que ne définissent que leurs mots, laissant libre cours à la satire mondaine, offrant un riche et spirituel kaléidoscope animé par la méchanceté (Aurora Donne est bien dans ce genre), les certitudes archaïques, les paradoxes, les perversions, les travers, les fausses ambitions de chacun, les avidités, les mensonges, les palinodies et comédies de tous.   L’apparition de la princesse Margaret (qui parle sans cesse de sa mère) est très réussie, à la fois drôle et critique (la princesse qui croit savoir, comme tous les snobs qui imitent l’accent cockney, ce qu’est le peuple!) : elle s’inscrit bien dans un flot de bavardages, elle met sur un même plan la venaison, la sauce infecte, les enfants maltraités, le souvenir du Blitz, le prix de l’immobilier et surtout elle donne lieu à une scène de quasi-crise diplomatique d’un grand comique : l’Ambassadeur français a taché la robe de la princesse et se voit convié à réparer les dégâts sous les piques spirituelles de l’offensée. Face à un manant spirituel et républicain comme Johny Hall, elle doit pourtant prendre la fuite.

 


    Dans cette soirée insupportable, cette «danse macabre» dira Anne Eisen , Patrick rencontre par hasard un homme, Bunny Warren qui lui avoue la reconnaissance qu’il aura toujours envers David Melrose, son père. Ce qui pousse Patrick à examiner autrement ce père haï depuis vingt-cinq ans : il admet son talent de compositeur et comprend que ses propres forces viennent de sa lutte contre son lui. Il se voit prisonnier d’une ambivalence destructrice : incapable de lui pardonner ses crimes, compréhensif à l’égard des malheurs qui avaient poussé David au pire....Seul dans une mansarde, il songe que son père l’aiderait à sortir du labyrinthe où il l’avait pourtant enfermé. C’est à Anne qu’il expliquera sa pensée: on apprendra que David Melrose a été lui aussi victime de pédophilie pendant la première guerre et de violences imposées par des garçons plus grands que lui. Belinda, la fille de Bridget, Anne qui fut témoin de la grande scène de l’escalier à Lacoste, vingt-cinq ans avant favorisent involontairement la venue d’une esquisse de libération pour Patrick qui découvre enfin que le monde extérieur existe...La mémoire involontaire proustienne, décriée auparavant fait retour....Dans la brume et la neige, au bord d’une pièce d’eau, entre cygnes indifférents et mouettes libres, Patrick quitte le roman «transporté d’une étrange joie.»Some hope....

 


 

   Cette trilogie dessine donc les étapes d'un itinéraire éprouvant, épuisant, celui de Patrick Melrose, enfant négligé, maltraité, abusé, pris tout à la fois dans le cercle d'une éducation sadique, jeune homme pris dans celui d'une tentative d'évasion à l'aide des fixes des drogues conjuguées ainsi que dans le cercle d'un milieu oppressant, asphyxiant, bref dans les entraves d'un legs combinant "une hérédité, une classe, une éducation"qu'il lui faut tenter, un jour ou l'autre, d'infléchir....

 

    Un incident devient vite le symbole du parcours : à Lacoste, le jour du viol, Patrick, qui a six ans, se propose de descendre au rez- de-chaussée une coupe de Champagne et, terrorisé par la présence proche de David Melrose, rêve dans l'escalier que le cadre d'un tableau s'enfonçe dans la poitrine de son père et qu'un autre coupa la tête de son ami invité Nicholas Pratt. Rien ne se passe comme désiré: c'est lui qui se blesse en cassant le verre. Bien des cicatrices, blessures, scarifications prendront le relai de sa paume blessée.

 

 

 

   Une lecture verticale est possible : St Aubryn lance une sonde allant de la plus haute snoberie (avec A BORE, tout est dit; merveilleux briefing de week-end qui dure ...huit jours...) à l’univers des junkies les plus mal en point de New York. La classe, la crasse. Avec vases communicants. Leurs cercles. Le cercle des mondains, le plus strict, le plus réservé, le plus intransigeant, le cercle des camés les plus riches comme les plus désarmés. Leurs rites, leurs inclusions, leurs exclusions, leurs tractations, leurs flashes respectifs (le bon mot comme éblouissement souillant), leurs possessions, leurs accumulations, leurs gaspillages, leurs quêtes de dépossession, leur hantise du vide, leur quête du vide absorbant... La haine du trop proche, du semblable, la fuite, la détestation de soi.

 

 

   Mais c'est la lecture linéaire qui retient. L’objet de la quête de Patrick, le fil rouge (rouge sang) de la trilogie est incontestablement la question (devenue assommante depuis, tant elle est galvaudée) de l’identité psychologique et celle de la souffrance. C’est un des champs de recherche de Victor Eisen (l’approche non psychologique de l’identité) qui finira par proposer un livre (ÊTRE, CONNAÎTRE, JUGER) qui fera autorité. Mais c’est surtout l’évolution de Patrick qui sert de grande arche à cette question traitée pourtant de façon  narrativement et discursivement discontinue. Son identité est éclatée, tiraillée entre haine et peur de devenir ce que le père a fait de lui au point de finir par lui ressembler ou de lui obéir profondément. L’autodestruction par la drogue se révélant une forme de conformisme. Et pourtant quelle vertigineuse course au néant et quelle minutie dans la description des affres du camé (les errances, les souffrances, les marchandages, les suspicions paranoïaques, les manques, les délires, les voix venues du corps), dans ses protocoles, ses dosages, ses mélanges et sa jouissance fleshy et flashy désidentifiante pour peu d’instants:il est toujours attaqué par un théâtre mental d’hallucinations qui le harcèlent de façon terrifiante. Banquo, son fantôme, n’est jamais absent. Loin de son ami Pierre qui fut capable pendant des années de se vivre comme un œuf et avec lequel il joua des scènes devant miroir, Patrick, fondamentalement, souffre d’une trop grande conscience, même au bout de l’abandon inconscient rêvé dans l’anéantissement de la drogue (il est parfois hors de lui) et ce n’est pas un hasard s’il souffre si fréquemment de l’œil. La paix (mot fréquent) dont il rêve ne vient pas. Dans la drogue, son intimité est violée et il est à la fois l’agent et le patient du viol.

 

Le troisième opus, le plus mondain en apparence laisse un peu d’espoir après avoir révélé ce qu’avait connu le père dans sa propre enfance puis avoir mis en formules très fines les solutions qui s’offraient à la quête de Patrick revenu de la drogue tout en regrettant son intensité et le théâtre de ses bouffons bavards et persécuteurs. La notion même d’identité est contestée par Patrick qui cherche une intelligence centrale régissant toutes les interprétations et rôles tenus par un sujet comme lui. C’est seul tout d’abord dans une mansarde puis avec Belinda et enfin Anne que Patrick approchera de la vérité de son destin et de son nouveau  rapport au père toujours balancé entre haine incomplète et pitié malsaine: il voudra croire avoir trouvé une force détachée de son origine impure (le legs psychique du père), un détachement qui ne serait pas oublieux. Une petite liberté.

 

 

 

 

      Cette trilogie est une gageure et c’est ce qui fait son prix, peut-être sa limite aux yeux de certains:  écrire un roman de longue désintégration dans une langue et un esprit d’analyse classiques où l’on attendrait plutôt une prose en mille morceaux dont on ne se relève pas. En montrant, sans pitié, tout ce que cache la surface des êtres de ce monde insensible, St Aubyn, jusqu’au bout, reste distingué. Il nous permet de rejoindre le passager d’Igy Pop si aimé de Patrick.

Get into the car, we'll be the passenger
We'll ride through the city tonight
We'll see the city's ripped backside


Rossini

 

 

(1) Sinon dans l'extrême fin du troisième volume (rôle de Belinda, apparition d'Anne etc...)

 

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Published by calmeblog - dans roman
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