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18 février 2012 6 18 /02 /février /2012 07:04



    Philippe Soupault (1897-1990) a réussi à être à la fois au centre des bouleversements littéraires et artistiques (on sait son importance dans le surréalisme) tout en gardant une distance qui lui permit une œuvre mêlée, éclectique loin des ukases de sa jeunesse mais fidèle à la révolte des années dix et vingt. À la fin de sa vie, il éprouva le besoin de revenir sur le passé de son aventure humaine et littéraire. En 1963, il publie PROFILS PERDUS : le mot de profil qui relève du dessin, de la peinture et de l’architecture et plus récemment de la presse  joue d’avance cartes sur table : il s’agit d’un regard limité, d’une vue partielle, sans prétention à l’exhaustivité (il écrit à propos de Bernanos: "On ne peut proposer qu'une esquisse, citer quelques traits de l'étonnant, du prodigieux personnage qu'il fut.").
    P. Soupault nous propose huit portraits de longueur et d'importance inégales (Apollinaire, Crevel, Proust, Joyce (le plus célébré), Bernanos, Reverdy, Cendras et le douanier Rousseau) et deux évocations "historiques".


     1963. Il est tard dans le siècle : Soupault a alors 66 ans et de jeunes poètes viennent lui rendre visite comme lui allait voir Apollinaire et Reverdy. Dans le dernier texte du recueil, Soupault raconte de son point de vue le moment dada et le moment surréaliste et on comprend combien Dada fut fondamental pour lui, même si, sur le coup, lui et ses camarades n’en étaient pas conscients. Auparavant, à l’occasion du centième anniversaire de la mort de Baudelaire, il se livre à une méditation sur les déplacements du poète dans Paris, sur l’immense importance de ses poèmes en prose (forme nouvelle, nouveau domaine). Soupault veut montrer ce qui compta pour Rimbaud et pour la génération surréaliste. Il prête une grande attention aux projets des poésies à faire et à leurs titres en insistant sur la part du rêve dans les textes de la fin du Baudelaire malade, supposé "déclinant": pour Soupault, son génie est moins dans la prodigieuse maîtrise des FLEURS DU MAL que dans sa découverte de l’essence même de la poésie.


    Quelle chance tout de même que celle de Soupault ! Flâner avec Apollinaire ou Crevel, rencontrer Proust à Cabourg ou quai Bourbon..., dialoguer avec Bernanos à Paris ou à Rio, voir Joyce chercher un mot avec douleur et traduire avec lui des passages de Finnegans Wake;  fréquenter en 1917 le café de Flore en compagnie de Max Jacob, Dufy, Carco, Breton, se suspendre à un lustre et balayer du pied toutes les tables de la Closerie des Lilas lors du banquet en l’honneur du poète Saint-Pol Roux...! On comprend qu’il regrette parfois de n’avoir pas assez côtoyé Bernanos et de n’avoir vraiment fréquenté Cendrars qu’en l’année 1917... On comprend aussi son regret de n’avoir pas connu le douanier Rousseau et on lui est reconnaissant d’avoir enquêté auprès de ceux qui l’ont connu pour nous en confier, si on peut dire, un portrait de seconde vue.

 

  Un lieu définit souvent son "modèle" : Apollinaire devant un éventaire de brocanteur (il n’achète jamais) ou dans son appartement au coin du boulevard Saint-Germain et de la rue Saint-Guillaume; Crevel en balade, au téléphone ou en soirées; Proust dans sa scène rituelle de fin du jour devant le grand hôtel de Cabourg ou au fond d’un taxi; Joyce au travail, en soirées ennuyeuses (pour Soupault) qui le distrayaient de son grand œuvre ou au théâtre dont il raffolait; Bernanos dans un café de Rio; Reverdy dans sa toute petite chambre; Cendras déambulant dans Paris, fréquentant beaucoup le quartier de Notre-Dame : sa chambre bric-à-brac qui le révèle si bien.
    En effet, tous ces lieux suggèrent. La petite chambre austère de Reverdy  dans une maison villageoise de Montmartre suffit à dire son intransigeance, sa passion pour la poésie, sa quête solitaire. Bernanos dans un café de l'exil ? Il est l’homme du passage, du brassage des êtres et des milieux, l’écrivain du souci permanent, à l’affût de tout ce qui se fait, se dit et le révolte.


    Sans négliger les détails, les défauts, parfois les limites, Soupault tient à dégager dans chacun de ses portraits une dominante constituée par ce qui le fascina le plus, mot qu’il emploie souvent dans ces exercices d’admiration : au-delà des contradictions d’Apollinaire, c’est sa désinvolture et son appétit pour le nouveau qu’il dégage; il est frappé par la parole de Proust (comment faire autrement?) et par celle de Reverdy, amicale mais austère, sévère, exigeante, cassante; Crevel le marqua par son aptitude à la souffrance et par son frémissement permanent doublé d’un rire «si effrayant, si tragique, si intolérable [ qui ] était une révolte». Un autre rire le retint, bien différent évidemment, celui de Bernanos, accompagnant sa voix de tonnerre et son regard d’un bleu inédit qui disait simplement sa pureté incontestable. Cendrars reste dans sa mémoire l’homme virevoltant malgré un corps blessé, l’homme d’un enthousiasme jamais défait. Joyce est celui qui le marqua le plus vivement par l’humble et orgueilleuse certitude de son incontestable génie.
    Pour le douanier Rousseau qu’il ne connut pas c’est, au moment d’une grande exposition à Paris, la dominante injuste qui règne encore dans le public qu’il veut éliminer : chacun continue à faire de Rousseau, un «naïf», un niais, un autodidacte peu doué. C’est cette facilité qu’il combat en expliquant combien le peintre avait été victime de grands artistes «amis» mais grands mystificateurs (Jarry le tout premier)...

 

  Proposer une dominante n’exclut pas la restitution d’une complexité. Qu’on songe à quelques lignes consacrées à Apollinaire : «Il était à la fois audacieux et craintif, conformiste, avide de louanges officielles et mystificateur, pédant et ironique, curieux et indolent, irritable et indifférent». Crevel est présenté lui aussi dans ses contradictions : «Il avait le secret d’être à la fois intransigeant et affable, violent et attirant, et pour certains, fascinant». C’est sans doute l’insurgé Crevel qui donne lieu au portrait le plus douloureux et le plus soucieux de rendre au plus juste une (courte) vie passée sur le fil de la mort: au nom de sa révolte, il fréquente l’infréquentable tout en étant souriant avec des êtres qui le rendent furieux. Il est capable de trahir un ami et de rire toute une soirée, comme l’écrit Soupault, «de rire de plus mal». La fascination n’exclut pas la lucidité.

 

     Peu à peu, malgré l’hétérogénéité des personnages fréquentés et évoqués, une question lancinante apparaît en filigrane sans qu’elle soit posée aux créateurs rencontrés. Quelle œuvre pour quelle vie, quelle vie pour quelle œuvre ?
    Tous «font» une œuvre mais chacun la considère d’une façon singulière. Cendrars, du moins celui que connut Soupault en 1917 et qu’il admire quarante ans après, semble alors privilégié la vie, le vivre-la-poésie avant l’écrire. D’autres ne font pas une œuvre close, achevée, définitive mais préfère des expériences vitales. L’évocation de Crevel est émouvante aussi à ce titre : «Au demeurant, les livres qu’il avait publiés aussi vite qu’il a pu, ne sont que des reflets incertains de lui-même. Je suis persuadé d’ailleurs qu’il ne voulait pas y attacher trop d’importance. Il les oubliait même volontiers et j’avais l’impression qu’à ses yeux les livres étaient des  bouteilles  jetées à la mer». Soupault parle encore de tentatives, d’exploration.
    Sans rien hiérarchiser, Soupault peint aussi avec admiration les hommes qui consacre un labeur acharné à leur œuvre. Il n’a pas fréquenté de près Proust mais sait qu’il s’absente vite de partout pour rentrer chez lui et écrire. La réservation de quatre chambres autour de la sienne dans le grand hôtel de Cabourg est faite à cette intention: leur inoccupation lui garantit le silence. Reverdy n’aime que se trouver et se retrouver devant sa table pour penser et écrire de la poésie : pour vivre, il est correcteur typographe et ne se mêle d’aucune mondanité.
    Mais une figure se détache dans cette galerie : Joyce, unique sur le plan humain selon Soupault (qui ne mesure pas vraiment la tâche également "surhumaine" de Proust). Il admire tout chez Joyce, la progression logique de ses romans, son obsession du détail, le travail à l’écoute des langues et des souvenirs, l’organisation de ses journées aimantées par son œuvre et seulement par elle: «Ose-t-on d’ailleurs écrire que Joyce travaillait? Il «vivait» son œuvre.» Dans la tension, le sacrifice. Soupault travailla avec lui sur la traduction de l’épisode d’Anna Livia Plurabelle et se souvient des heures épuisantes qu’il passa aux côtés du maître. Il estime qu’il était encore plus exigeant pour lui-même quand il était seul dans Finnegans Wake, seul face à un continent inconnu dont il serait l’inventeur, le cartographe, le spéléologue, l’inventeur de langues.

    Comme tout livre touchant à la mémoire et aux mémoires, ces profils perdus sont, en creux, un petit auto-portrait de Soupault.
    Il apparaît  comme un être
toujours capable d’admiration, qui ne se met pas en avant mais fait preuve  de générosité quand il veut célébrer un génie et surtout quand il souhaite corriger les erreurs comme celles qui accablent le douanier Rousseau dont il plaint sincèrement la fin lamentable. Il est plein de retenue sur certains aspects d’une vie, en éliminant certains noms qui altéreraient la réputaion de tel ou tel (Crevel). On constate qu'il dépassa les conflits poétiques puisqu'il admira Joyce quand sa méthode d'écriture est si  loin de l'automatisme surréaliste et traversa les clivages politiques puisqu’il dit son admiration pour Bernanos qui venait d’un horizon bien éloigné du sien.
   

     Révolté attentif à la révolte des autres (ce qui est plus rare qu'on ne croit), il a le sens de la dette (Baudelaire, Rimbaud, Apollinaire, Reverdy) et garde, malgré le temps, des réserves (Breton n’est pas épargné) et des haines tenaces (Valéry est sa cible favorite («théoricien, disciple infidèle de Mallarmé»; «l’homme qui se disait poète et qui allait tristement échouer dans le fauteuil d’Anatole France à l’Académie française d’où il allait quelque temps plus tard prononcer l’éloge de Pétain.»))


    Ni ancien combattant qui remâche ses souvenirs, ni cynique blasé donneur de leçons à l’usage des jeunes générations, ni presidigitateur qui se met en valeur en sortant des souvenirs qu'il semble avoir provoqués, Soupault s’est voulu simple témoin, modeste et provisoire compagnon de marche de quelques artistes exceptionnels dont il partagea les pas quelque temps : son passage de témoin est bellement intitulé LES PAS DANS LES PAS.

    PROFILS PERDUS? Perdus à jamais. Sans mélancolie mais avec le souci de transmettre une vue partielle mais admirative sur des écrivains majeurs et un encouragement à regarder la singularité de  tous les destins, petits et grands, artistiques ou pas.


 

 

 

Rossini

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Published by calmeblog - dans mémoires
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