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13 janvier 2013 7 13 /01 /janvier /2013 05:02

             Depuis qu'il sortit assez tôt du maoïsme de papier G Scarpetta est devenu un de nos grands critiques. On lui doit des propositions d'une grande intelligence sur le Baroque, sur l'art du roman comme sur la peinture, le cinéma et la danse. Beaucoup d'affirmations esthétiques essentielles de la fin du siècle dernier se lisent dans ses essais. 

  Son œuvre romanesque est moins connue. En 2008 il proposait LA GUIMARD, récit des beaux moments de la vie de cette femme oubliée par ses jeunes contemporains et par le XIXème siècle (hormis de Goncourt) et qui s'illustra dans la danse baroque et dans le libertinage le plus effréné..

 

 LA GUIMARD

  Bien que refusant heureusement les facilités des biographies romancées, Scarpetta restitue les grandes étapes de la vie riche d’une femme experte en plaisirs.

    Il respecte la chronologie: nous n’ignorons rien de son milieu ni de son entrée dans la danse et la courtisanerie. Nous assistons à l’extension de ses relations intimes (les trois cercles dont l’un avec guerluchon), l’apport d’un quatrième amant (l’abbé Jarente), sa présence au mariage du futur Louis XVI. Nous apprenons l’importance de son théâtre de Pantin avec public large ou public réservé, ses nouveaux amants protecteurs, sa résidence suivante en plein Paris (Chaussée d’Antin) dessinée par Ledoux et décorée par Fragonard. Nous découvrons l’influence qu’elle exerce sur Marie-Antoinette et surtout nous suivons ses triomphes dans la danse et la provocation orgiaque malgré la montée d’une censure exigée par les dévots. On la voit rebelle dans les problèmes de gestion de l’Opéra; on assiste à la montée d’une esthétique qui la condamnera (celle de Noverre);on suit ses premiers problèmes d’argent (la vente en loterie de son hôtel de la Chaussée d’Antin, son repli rue de Varenne), sa chute dans un ballet, le recul du public mais pas du libertinage, son séjour triomphal à Londres, sa conquête de Despréaux.., sa dernière orgie avec (entre) Mirabeau et Talleyrand, son mariage en plein début de la Révolution qu’elle traverse avec indifférence comme elle traversera l’'épopée napoléonienne. Enfin ce seront ses dernières prestations dans les “dîners de vaudeville”, ses dettes, sa fin de vie assez lamentable et sa chute dans l’oubli.

 

POURQUOI LA GUIMARD?

  Pour des raisons aussi judicieuses que légitimes. Amateur de musique et de “civilisation” baroques, passionné par la danse à laquelle il a consacré de magnifiques chroniques (les figures de Trisha Brown et de Merce Cunningham surgissent dans les pages qui vous attendent), défenseur du XVIIIème siècle (d’un certain XVIIIème longtemps réduit à la frivolité et aujourd’hui galvaudé) et du plaisir libertin, il voit en la Guimard un corps (“différent, plus fluide, plus léger, plus mobile, plus dansant, plus ouvert sans restriction à toute la gamme des sensations”) que rendit à merveille Fragonard dans les deux tableaux que Scarpetta décrit, un corps qui “condense (1): toute une époque ou mieux encore: toute une civilisation" et croit apercevoir un possible parallèle entre ce moment du XVIIIème, cet art de vivre balayé par la révolution bourgeoise (Scarpetta justement va moins vite vers cette évidence) et le moment artistique et culturel qui fut le sien à partir de la fin des années 60 et qui lui semble aussi représenter une fin de cycle. Quelque chose disparaissait avec la Guimard et il lui fallait le dire depuis une autre possible disparition qu'il ressent autour de lui. Il s’arrête d’ailleurs sur quelques beaux "vieillards" qu’il a toujours analysés (Bach, Picasso, Godard) avec finesse.

 En réalité son livre qui dialogue avec l’Histoire et les historiens  le mène vers cette évidence confiante :

 

        “Tu aperçois cela, maintenant au terme du roman: le plus important n’est pas qu’elle puisse incarner l’art de l’Ancien Régime (on a vu que c’était loin d’être aussi simple…) - mais qu’elle soit surtout, indépendamment de toute délimitation historique, la crépusculaire et rayonnante condensation de quelque chose qui va périr, qui renaîtra, avant de s’évanouir encore, et de ressusciter, et qui tient à la joie de vivre, à l’épanouissement charnel, à l’exubérance, à la luxuriance; quelque chose qui apparaît de temps en temps dans l’Histoire, mais qui appartient aussi à une autre scène, et qui passe, en ce qui la concerne, par les élans musicalement modulés, les corps lancés, propulsés, bondissant vers le ciel, la mélodie physique délivrée de toute lourdeur.

 

  QUEL ROMAN? QUELLE FORME?

  On a compris que cette recherche d’ ”un noyau de vérité” transhistorique caché dans l’absence de secret de la Guimard ne pouvait que passer par une forme inédite. Les analyses des plus grands écrivains d’hier et de jadis  (Rabelais, Laclos, Musil, Fuentes etc.) nous les devons en grande partie à Scarpetta. On ne pouvait qu’attendre beaucoup avec un tel enjeu et un sujet aussi bien cerné. La déception est grande.

  Comment Scarpetta a-t-il pu se contenter de ce roman faussement en train de se faire avec un dédoublement tutoyé naïf qu’il récuse tout à la fin alors qu’il fallait l’éliminer d’emblée? Et si les détours (fictifs ou pas, qu'importe!) par deux autres danseuses contemporaines sont bienvenus peut-on vraiment dire que l’art du contrepoint atteigne alors un sommet? Comment un amateur des textes libertins et un critique  aussi grand défenseur de la légèreté a-t-il pu  nous offrir une pareille lourdeur dans l’expression, notamment dans les scènes érotiques qui semblent venir d’un Homais saisi par la débauche?
  On salue évidemment son souci et sa recherche des ambiguïtés, des incertitudes (chez un personnage ou dans une époque - il dit  d'ailleurs de belles choses sur les libertins et la révolution) mais  précisément il les énonce au lieu de les faire entrer dans la danse d’un texte qui pouvait être beaucoup plus libre. Dans son roman, en passant, il est question de JACQUES LE FATALISTE. Tout est dit, malheureusement, et ce n'est pas la parodie des titres façon romans ou contes picaresques ou encore les faux "aveux" contorsionnés et
trop aisément prévisibles du chapitre quarante et un qui y changeront quoi que ce soit.

  Après Musil, Bloch, Kundera, bien d'autres, avec Scarpetta lui - même, nous avions appris que de grands auteurs pouvaient mêler heureusement essai et roman, les faire jouer-travailler de façon inédite. Il faut reconnaître (et regretter) qu’avec LA GUIMARD l’essayiste brillant l’a emporté sur le romancier.

 

  Ce roman est le bilan raté d'un essayiste talentueux. Il nous doit un autre bilan de son/ses temps.(2)

 


 

 

NOTES

 

(1) Avec "vibration", "immersion", "scansion", le freudien "autre scène" et tout le vocabulaire de Bataille ("dépense", "prodigalité", "excès"), condenser est un des mots  depuis longtemps  favoris de Guy Scarpetta.

 

(2)Des travaux récents semblent prouver que la GUIMARD de Fragonard qui inspire (bellement) Scarpetta n'est pas du tout la Guimard. Le roman des erreurs: voilà un beau sujet....

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Published by calmeblog - dans roman
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