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13 février 2012 1 13 /02 /février /2012 11:54

 

 

    "JE ME SUIS REVENUE" (P.82)

 

 

 

        Une jeune femme inconnue, agrégée de Lettres, amie de René Crevel entre autres, meurt en sanatorium à Davos en 1934 : elle a trente-quatre ans. En 1929 dans un rude hiver, elle avait dû soigner une pleurésie dans l’Ain. En 1930, elle rédigea cette «correspondance» qui sera éditée en 1933 (163 exemplaires hors commerce) et seulement réservée à ses  amis. Son vrai titre est COMMENTAIRE et c’est plus tard que LAISSEZ-MOI fut choisi pour le remplacer ou le compléter. Une préface de Charles Du Bos à la deuxième édition attirera l’attention de quelques autres lecteurs. Depuis ont lieu des rééditions qui sans être toujours des succès augmentent tout de même peu à peu son lectorat : aujourd’hui des actrices donnent des lectures voire jouent la belle partition d’une œuvre demeurée, unique, en bien des sens.

 

 

                   Situation

    Une jeune femme est partie pour Tenay-Hauteville, (tristement) célèbre alors pour son sanatorium: elle doit y soigner une pleurésie qui aggrave sa tuberculose. Elle rédige quelques lettres destinées à son amant : la première est datée du 7 novembre 1930 (1). Elle revient sur son départ de la veille au soir et leurs dernières semaines ensemble («un peu de bonheur»). Elle le tutoie exceptionnellement mais tout en répétant sans cesse une phrase qu’il lui a dite («Tu vois là une preuve d’amour, n’est-ce pas?»- la répétition de ses phrases à lui va être une clé de ce texte), elle en vient à relire de façon lucide et critique des événements passés, notamment l’agacement qu’il montrait quand il venait la rejoindre à la campagne : il voulait rester à Paris à cause d’une autre femme. Sa certitude est faite: il ne l’aime plus. Il ne s’est engagé sur rien. Pourtant, dans la solitude du sanatorium, elle a besoin de se bercer de l’illusion de la veille au soir.
    Une première lettre (ou une première partie de lettre) tendue, scandée par une phrase qui en remplace une autre («je vous aime») qu’il se garda bien de prononcer et écartelée entre «je sais que tu ne m’aimes plus» et un «je t’aime» final qui n’est plus sûr d’être vraiment entendu.

 

 

          La lettre

    Une lettre de lui est arrivée le 10 décembre 1930. Avant de l’ouvrir, dans une page qui tient du journal intime, Marcelle réfléchit aux lettres qu’elle a reçues récemment. Elles sont décevantes et inquiétantes. Elle croit qu’il ne l’aime plus - peut-être en raison des nombreuses absences causées par la maladie.
    Elle fait un rapide examen de conscience: elle ne sait pas exprimer un sentiment. Quelque chose vient doubler son sentiment, elle se méfie d’elle-même, de ses mots. Immédiatement, par manque de confiance en elle, elle devient ironique, elle semble se trahir et se contente d’une pirouette verbale. «Je voudrais qu’on me devinât». L’autre doit entendre son amour, son «je t’aime» informulé. Le filigrane de ses mots rieurs, moqueurs. Il doit comprendre.
    Tout de même elle espère une lettre douce: la jalousie de son amant perçait dans ses dernières lettres....

    Elle a ouvert la lettre construite autour de cette révélation : «Je me marie..Notre amitié...demeure...» Le journal épistolaire, la lettre-journal-commentaire commence vraiment.


         L’instant

 

   Se prétendant pauvre dans l’expression des sentiments, la rédactrice rend pourtant admirablement le coup reçu à l’occasion de ces mots : le mouvement de la pièce autour d’elle, sa douleur au cœur, proche du poumon malade, la métamorphose instantanée de tout comme en un film du passé qui transforme tout en pantin et les bobines du futur tout en blanc ou plutôt en noir. Demain viendra  l’agression des souvenirs avec des accalmies, des relances, la jalousie, la révolte, l’évidence de l’abandon. Avec l'écriture feront effraction les souvenirs d'autres instants qui éclaireront cette cassure qui avait commencé il y a longtemps. Dans une phrase sobre, sèche, classique, elle restitue les affres nés de l’instant qui en ressuscite d'autres à jamais douloureux. Songeons à la scène où elle évoqua une rivale et où elle a eu l'impression qu'il voulait la tuer en lui. Chez elle, malgré des larmes, pas d’abandon au flux de conscience qui commençait déjà à être une facilité pour beaucoup d’écrivains.  

   Au bout de la correspondance, en guise d’adieu, au bord du silence, un autre instant au sanatorium: non le coup de couteau qui fit tourner la chambre autour d'elle le 10 décembre mais le mouvement du monde qui trouve un centre dans la poitrine, celui d’une danse qui n’est pas de mort mais de vie, un soir de Noël. Elle écrit : «Danser, c’est le rythme de vie le plus heureux; danser quand on croyait ne plus le faire, c’est une victoire gagnée». Surtout : «Quand le corps se meut sur un autre rythme, une autre vie s’élève; le monde se transforme pour prendre comme centre cet endroit précis, au milieu de la poitrine, où semblent converger les rythmes sonores des instruments et les oscillations souples des chevilles.»
    Sera-t-on surpris de lire qu’elle parle d’abandon intelligent à la danse?

 

 

         Lui


    Qui est-il cet homme qu’elle surnomme Bébé (2)? «Un jeune homme pâle, vêtu de noir. II avait de beaux cheveux à reflets bleus et de grosses lunettes derrière lesquelles de petits yeux bruns regardaient avec insistance. lis voulaient être insolents : réellement ils étaient timides et semblaient se donner. Bébé ne paraissait pas appartenir à un «monde ». On aurait dit qu'il avait poussé là en dehors de tout groupe. Il avait beaucoup de systèmes et de théories; mais les uns et les autres disparaissaient et se créaient rapidement au gré des jours: c'était comme s'il n'en avait pas eu. Il avait conservé tous les préjugés, mais il paraissait ne leur attribuer aucune valeur: il les avait gardés seulement pour être capable de comprendre ceux qui les observaient encore et ceux qui s’en étaient affranchis».
    On saura beaucoup sur ses limites, ses défauts (par exemple, il est fat), ses petitesses, sa mesquinerie (travers aimés selon elle), sa lâcheté mais peu sur lui socialement sinon qu’il parle d’art avec facilité et de façon sommairement critique. Visiblement il a des succès féminins («Vous aviez beaucoup d’amies: je ne vous les reprochais pas»): ce qui le condamne c’est un choix apparu lentement mais éclate avec les mots du 10 décembre: celui de la médiocrité...mot répété pour faire mal. Il a peur de plus grand que lui; il rabaisse: il ne juge pas il démonte  tout d'un mot pour garder l'autorité.
   Une comparaison réitérée elle aussi cherche à caractériser mais ne peut que blesser : en bien des actions ou réflexions, il est semblable à un petit commerçant, à un petit marchand. Il choisit l’ordre, la tranquillité, la vie faite d’habitudes. Il veut reprendre sa position stable.
    Bref, il est commun. Plutôt: il a choisi d’être commun.   

 

 

     Elle («je ne suis pas sentimentale»(55))

 

 

   Nous la connaissons par ce qu’elle dit (l’ensemble du COMMENTAIRE) et par ce qu’elle dit d’elle.
      Nous avons vu qu’elle regrette son apparente légèreté de façade qui la rend moqueuse et ironique et entretient des malentendus. Elle ne sait pas exprimer ses sentiments. Il y a en elle un manque de confiance qui la pousse à se moquer d’elle, à se dénigrer, à rire de ses élans et enthousiasmes. Au point de ne retenir personne: elle comprend qu’on puisse la quitter (mais pas comme il l’a fait).

    Nous savons aussi (un peu) comment il la voyait, du moins au bout d’un certain temps (après quoi, il ne voyait que ses défauts) : il la trouvait orgueilleuse, égoïste et faisant preuve de mauvais caractère.

     L’orgueil? Nous découvrons surtout qu’il y a chez elle une exigence intellectuelle peu commune, avec au cœur de toutes les actions et sensations une volonté de conscience (mieux vaut dire une volonté tout court, Corneille et Descartes ne sont pas loin mais la grandeur de ce texte est de bannir les références). Elle veut en toute chose «un petit coin de conscience qui toujours sait ce qui se passe, qui, parce qu’il sait, permet à tout l’être intellectuel et raisonnable d’avoir aussi à chaque seconde quelque chose du bonheur qui arrive»: elle demande : «avoir ce petit coin de conscience qui apprécie lentement l’évolution de la joie, la suit jusqu’à ses fins, n’est-ce pas du bonheur?». La fin est capitale : «Je veux bien perdre la tête mais je veux saisir le moment où je perds la tête et pousser la connaissance au plus loin de la conscience qui abdique. IL NE FAUT PAS ÊTRE ABSENT DE SON BONHEUR.»(je souligne).
    Voilà une originalité qui mène à des altitudes que peu recherchent et peu acceptent: elle veut tout à la fois abandon et conscience, abandon en conscience, conscience de l’abandon, conscience dans l’abandon, abandon sans jamais abandon de conscience : sa conception élevée, coupante comme un diamant, intransigeante de l’amour n’est guère faite pour le commun. Pour elle l’extase seule est inachèvement. L’amour selon elle résiste à la connaissance de l’autre et de soi, à la lucidité  : mieux il s’en enrichit. Richesse que son amant si commun lui reprocha («Or vous avez agi comme tout le monde»).
    Ce qu’il appelle égoïsme, c’est au contraire un accroissement de l’être qu’elle recherchait avec lui. Pour elle, pour lui. Seulement elle voulait avoir un appui en cas de malheur et cet appui c’est elle: «Dans la détresse, c’est parce que je me sens, que j’ai la force de continuer. Si tout change, si tout me fait mal, je suis moi avec moi-même. Pour que je me sois perdue, il aurait fallu que je fusse sûre de n’avoir plus besoin de moi»...(3)


    Lui, l’homme, les (autres) femmes

    La rédactrice a parfois quelques généralisations : son amant veule et médiocre est un homme qui représente tous les hommes. L’homme veut qu’on l’admire et se trouve satisfait du bonheur de la femme qui n’existe que par lui. Elle a des pages qui ont encore beaucoup d’effets aujourd’hui dans un contexte pourtant différent et Clara Malraux ne s’y est pas trompée comme elle le raconte dans LE BRUIT DE NOS PAS.
    La rédactrice raille l’amant soudain soucieux du qu’«en dira-t-on" qui transforme les qualités de sa maîtresse en défauts dès qu’il pense en termes de morale sociale, de «mentalité» moyenne.
    Elle emploie le mot de «féminisme» et il est vrai que sur deux pages elle examine avec ironie et justesse une expression («mon mari... mon mari m’a dit») qui en dit long sur son refus de la dépendance, de la soumission.
   Elle parle aussi de «sentiment très profond d’amour-propre féminin» à l’idée que son amant  puisse «arranger» une explication à sa (future) femme si elle devait tomber sur une photo d’elle. Elle rapporte un épisode ancien où il venait de rompre avec une autre. Évoquant en une comparaison humiliante (propos de sortie de table) ses mots à lui, elle rappelle qu’elle ne veut pas être traitée comme une autre. Elle ne veut rien avoir en commun avec d’autres: elle pense donc qu’elle serait traitée de façon commune par lui...
   

        COMMENTAIRE(4) 

   Il faut revenir sur le titre véritable. Il dit parfaitement ce qu’accomplit la rédactrice dans ces quelques lettres : en même temps qu’elle réfléchit sur le passé, elle consacre la majeure partie de ses lignes à analyser la tactique épistolaire plus ou moins consciente de son ancien amant et à commenter le choix de ses mots et expressions. Elle met systématiquement en morceaux cet envoi, ce qui ne va sûrement pas sans douleur.

    Elle réserve un sort particulier au mot amitié qu’il a présenté par veulerie comme plus pur que l’amour: en fait il ne veut pas partir brutalement alors, en petit commerçant, il trouve ce mot subterfuge comme monnaie d’échange.
    Comme un chat (elle se compare à l’animal) avec sa proie, elle va tourner et retourner le mot amitié dans tous les sens. Elle lui rappelle que naguère il ne voulait pas en entendre parler. Elle lui dit aussi qu’il emploie amitié pour amour mais que l’amour qu’il attend est sacrificiel pour elle et très commode pour lui. Il s’en sert en le galvaudant et elle démontre que l’amitié est plus exigeante que l’amour et que son amitié ne vaut rien : elle finira en cartes de vœux ou postales.

    Le choix des mots et des sentiments est passé au crible: «Vous que j’ai tant aimé...»; «Je n’aurais pas pu vous donner le bonheur..» Simplement repris, répétés, même sans son commentaire, les mots sonnent faux.
    Elle cerne ses pauvres habiletés d'amant indélicat, lui fait un commentaire proprement stylistique de son évocation de sa future femme; elle a le guillemet assassin («arrangerez»); elle dissèque son expression «pis-aller» qu’elle montre comme une trace de fausse humilité qui masque mal sa fatuité. Elle lui prouve à chaque page qu’elle trouve sa retraite tactique bien trop transparente : il ose lui faire croire qu’il n’a pas voulu peiner sa future femme ce qui revient à dire qu’il aime la rédactrice...qui lui fait comprendre le vrai sens de son mensonge : il l’aime l’autre depuis bien longtemps.


    On s’étonne qu’il ait pu lui écrire encore après cet envoi.


        Elle


    Face à qui se défile, louvoie, tergiverse, un œil toujours ouvert sur le grand comme le petit, une intelligence toujours en éveil, une attention continue à tout (gestes, mots, silences), un esprit d’observation et d’analyse jamais en repos, un rejet indéfectible de la fixité (quelques lignes à ce sujet sont bouleversantes), de l’enlisement, de l’endormissement dans la croupissante habitude, une volonté inflexible de développement et d’accroissement de soi avec et grâce à l’autre qui, sûrement, pense à autre chose, est déjà ailleurs.

    L’ailleurs, le vrai, elle le voulait, elle qui n’était que volonté tendue vers leur monde «en dehors du monde», vers un être né de leur amour : «Et ce qui me fait souffrir, ce n’est pas tant la mort d’un amour que CELLE D’UN ÊTRE VRAIMENT VIVANT que nous avions crée l’un et l’autre, QUE PEUT-ÊTRE MOI J’AVAIS CRÉE SEULE...Cet être était une union de vous et de moi, tel que nous nous voulions l’un et l’autre.»( je souligne). Plus loin :«(...) je pouvais me laisser aller au désordre ... Ce désordre lyrique et inattendu où tous les instincts se livrent en paroles et en cris pour ensuite permettre aux sûres directions de l’âme de retrouver la route et de continuer». Une route forcément ascendante où il est hors de question de faire une pause, d’atermoyer ou de rebrousser chemin sans trahir l’élan et l’enthousiasme amoureux demeuré lucide. Un amour solaire qui ne supporte que ses ombres.

    Cassure: laissez-moi

    Face à la trahison, non d’elle-même, mais de l’amour, cette femme incapable de résignation ne peut choisir la demi-mesure consolante. Les belles lettres, bien construites, bien calculées pour amadouer ajoutent au chagrin et confirment l’irrémédiable de la cassure. Il pouvait en aimer une autre et le soir du départ en train lui avouer. Il a choisi le moment de l’éloignement au sanatorium («ce coin du monde») pour l’en avertir avec des propos qu’il croyait faits pour chloroformer la souffrance et ainsi ne plus «déranger l’ordonnance journalière de [ses] habitudes».

    Il a cassé sans avoir la franchise de la cassure. Elle lui donne un dernier commentaire toujours autour du mot amitié: «Je pensais que j’étais pour vous une amie plus intime qu’un homme, qu’une maîtresse qu’une femme. Il me semblait que notre affection était assez rare pour qu’elle pût comporter un aveu complet et progressif de l’évolution d’un autre amour dans votre âme. Or vous avez agi comme tout le monde».
    Ses dernières pages sont un hymne à la volonté, à la solitude reconquise, à la lutte pour continuer de toutes ses forces contre la mort.

    Elle le quitte de deux façons en deux lettres. La première avec la répétition de l’impératif («laissez-moi): reprenant sans doute une phrase qui était un rite entre eux, elle ajoute « Ne me demandez pas de vous regarder par-dessus l’épaule et ne m’accompagnez pas plus loin. Laissez-moi». La seconde fois dans la lettre de Noël où elle évoque sa danse de vie avec un compagnon de tuberculose, son abandon intelligent, en entrant dans la nuit et le linceul du silence définitif: «Légèrement grisée par ce rythme, près de mon danseur d’un soir, qui demain aura oublié cette veille, je suis montée lentement jusqu’à ma porte ; et nous nous sommes quittés après un baiser sans rien nous dire».

    Pages (du) sublime(s) d’une femme faite pour les sommets qui ne la sauvèrent pas.(5)
   


Rossini

 

 

(1) Ne connaissant pas l’édition originale, j’avoue ne pas savoir à qui est dû l’espacement vierge qui rythme, de l’intérieur, les lettres et le commentaire. Je veux croire à un choix (esthétique) de Marcelle Sauvageot car ce texte est particulièrement construit (Valéry l'avait bien dit) et médité.... Ainsi la première lettre semble rédigée à un moment du trajet ferroviaire. Plus loin, après bien des blancs, on lit que la rédactrice est arrivée à Tenay. Elle dit sa souffrance devant le sanatorium et tout ce qui l’attend. Le talisman du souvenir d’hier, le beau rêve est en morceaux, «un mirage qui se casse». Une évidence s’impose : « (...) quand on est ici, rien n’est plus possible : tu ne peux pas continuer à m’aimer.»

(2) Choix toute de même étrange quand on sait que lui l’appelait «ma grande»... 

(3) En annexe de l’édition PHÉBUS, on lira les belles pages de Charles Du Bos sur l’amour de compréhension.

(4) Lisons le TLF :1675 « addition que l'on fait à une histoire » (J. H. WIDERHOLD, Nouv. dict. fr.-all. et all.-fr., Bâle). Empr. au lat. class. commentarium « recueil de notes, mémoire, compte rendu » (Caesaris commentarii) et « interprétation, notes sur des écrits ».
(5)Dans une édition de leur collection LIBRETTO, PHÉBUS, en reprenant  les éléments avec  lesquels nous avons lu ce "récit", a publié une préface de l'actrice Elsa Zylberstein qui "joua" ce texte dans les années 2000.

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Published by calmeblog - dans épistolaire
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