Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
8 novembre 2014 6 08 /11 /novembre /2014 11:02

    «Les écrivains, pour la plupart, jugent le malheur plus intéressant que le bonheur. Mais tous les auteurs peuvent écrire des comédies, des tragédies… écrire sur le bonheur se révèle bien plus difficile, parce qu’il est insaisissable.» James Salter (entretien)

 
    « Les gens se racontent des histoires.» (page 135)

 

 «Elle rit. Le bonheur. Ce qu'elle voulait, c'était être libre.» (page 285)                 

 

 

                                           •••

 

 

 

 

 

 

  Comment raconter une histoire de couple, banale, vécue par beaucoup, présente déjà dans de nombreux livres, mineurs ou essentiels? Comment dire le commun sans tomber dans le commun? 

 

     James Salter répondra en écrivain soucieux de saisir avant tout les sensations et désireux de cerner les notions de bonheur et d'illusion en tentant de ne pas les réduire justement à une notion ou à une certitude. Son récit fait une grande place au tragique restitué de façon originale mais doit sa célébrité (tardive) à son style. Entrons dans ce livre qui commence par le même NOUS que MADAME BOVARY mais qui rassurera les lecteurs:il y a une issue au bovarysme....

 

 

 

             TITRE(S)


   UN BONHEUR PARFAIT est moins riche que LIGHT YEARS. Le titre  «anglais» impose la question du temps (et de l'espace) qui hante le roman:assistera-t-on à des années lumineuses mais qui, légères, éphémères passeront à la vitesse de la lumière avant de se retrouver loin, à des années-lumières justement? Toutefois le titre français ne trahit pas le motif essentiel et insaisisable du livre (le bonheur) en proposant ce qui tournera lentement à l'antiphrase et en laissant attendre (longtemps) la révélation que la perfection est possible mais à une seule condition.

 

           

 

             UN COUPLE, DES COUPLES 


  Le lecteur fait la connaissance de célibataires, d’aspirants au mariage, de mariés (avec ou sans adultère), de divorcés (Eve et Neil parti avec une jeunesse) avec remariage ou non. À chaque occasion nous aurons droit à des portraits assez acides et si le bonheur est l’enjeu du livre on verra souvent des névrosé(e)s, des sacrifié(e)s (Larry et Rae, les Marcel-Maas (Nora (débordante “d'une pathétique énergie» est un beau personnage (II,13)), des malheureux jusqu’à la haine (plus ou moins) contenue de l’autre. Ces couples (et leurs enfants) éclairant et s’éclairant de la comparaison avec le couple qui domine l’œuvre. Une des grandes occupations de certains de ces couples étant la lecture de biographies de familles de génies aux vies tumultueuses ....(1)

 

 

              LEUR MONDE


   Un couple  appartenant à la classe moyenne (une amie plus aisée, Morgan, habite sur la Cinquième avenue) vit très aisément (en apparence) entre New York (pour le travail et les courses-ils ont un temps habité près de Broadway)) et une maison (discrète, avec une superficie plus que correcte) située non loin, un peu au nord et à la  campagne. Avec toujours un verre d'alcool à la main (du meilleur) et souvent des cigares, on se reçoit entre amis cultivés (directeur artistique, peintre, écrivain, galeriste (même un caviste attitré lit de la poésie)). Les dialogues sont souvent intellectuels. Le jeune amant de la fille aînée dessine à la manière des Vollard de Picasso...(rien moins); un ami asthmatique est forcément rapproché de Proust; on cite Krishnamurti ou la Bhagavad Gîta; un visiteur évoque Laurent Terzief, on parle de Céline, de Mahler, on glisse des mots français, on aime les anecdotes des grands génies. Pour parler de son couple, tel personnage fait allusion à Strauss et sa femme. Un ami, Peter, passionné de cuisine se sert du livre écrit par Toulouse-Lautrec;ce même Peter a un ami galeriste très proche d'un des membres de la famille Matisse (sûrement Pierre)....


 Pour eux prendre le thé à New York c’est rejoindre une place réservée au Russian Tea Room où l'héroïne vit un jour Noureev, «le plus bel homme du monde». Entrer dans ce même tea room quand on est architecte c’est tomber par hasard sur un confrère célèbre, Philip Johnson. Quelqu'un prend un inconnu en stop? C’est évidemment un poète. Tel autre a dormi dans le lit d'Oscar Wilde à Paris.

    Un (beau) monde qui passe ses étés à Amagansett, lit Proust;un invité allongé sur la plage ne peut que faire penser à Manet.... 


  Le couple que nous suivrons  a le sens de la fête, de la réception et leurs repas font vraiment envie. Tout lecteur jalouse les enfants qui ont droit à des Noëls extraordinaires et des chasses aux œufs de Pâques inventives et généreuses. Pour ne rien dire des anniversaires....On se raconte des blagues usées mais c’est aussi leur charme.

 

   Leur maison est la maison du confort, de l'abondance contenue où l'on aime les gens assortis et où il n'est pas rare d'entendre parler de gens beaux et même d'êtres qui ont une bouche, une voix ou un visage intelligent....



  Il est étonnant de constater combien ce groupe d’amis se tient à l’écart de l’Histoire alors que chacun lit les nouvelles dans les journaux. Bien que  commençant en 1958, ce récit ne nous dira donc rien sur l’ère Kennedy, sur Cuba, rien sur le Vietnam. Écrivain du temps destructeur, Salter qui a fait (à un niveau modeste) partie de l'Histoire (la guerre de Corée comme aviateur) et en parle dans d'autres œuvres, craint peut-être ici ce qui concourt au démodé, au dépassé.

 

 

 

 

                            ELLE ET LUI (I)


    Abusant de l’image antique c'est à l'allégorie de la (longue) traversée en mer d’un couple que Salter nous convie. L’eau (souvent liée à la lumière) domine les éléments. Voyons les deux passagers principaux.


     Elle, Nedra, née en 1930, vit donc dans cette maison située non loin du fleuve et d’un embarcadère et à peu de distance de New York qu’avec excitation elle rejoint très souvent pour faire ses emplettes.«Elle est subtile, perspicace, espiègle.» Comme son élégance, sa beauté (elle a un corps parfait, des cheveux très longs, une large bouche d'actrice, une fossette «nette et ronde comme l'impact d'une balle.») est célébrée partout et par tout le monde:en la voyant, on pense à un mannequin de chez Dior et, un de ses amants la rapproche de la Fernande de Picasso peinte par Van Dongen. Son sourire conquiert ceux qui l’approchent. Elle tire les tarots, lit dans les lignes de la main, joue au poker, fume le cigare. Largement dépensière, elle souffre très tôt de devoir dépendre des autres.
  Femme de goût (sa maison, ses repas, ses réceptions en sont la preuve), «jamais en représentation», ayant “une forte tendance à aimer et ne se souciant guère de la façon dont est pris cet amour”, son aura et son «talent implicite et profond pour l'amour» ne laissent pas de doutes sur son aptitude à prendre des amants. 
   Si on la devine vite pour l'essentiel, on la découvre peu à peu (c'est un personnage en évolution) grâce au narrateur et aux jugements des amis qui la fréquentent….Elle peut être dure dans certains jugements sur amants ou amis. Avec la jeune Nichi, elle frôle la manipulation d’influence. Un mot s’impose parfois à son sujet, dès la chute du chapitre II,1 et il sera l’une des interrogations obsédantes du roman : “c’est la femme la plus égoïste du monde”. Arnaud dira d'elle, en sa présence:«Je n'ai jamais connu quelqu'un qui s'intéressait aussi peu aux autres.»

 

    Né en 1928 à Phladelphie, 167, Viri (Vladimir:il a du sang russe) Berland (mains immaculées, crane vite dégarni) est architecte après avoir fréquenté Yale. Il connaît bien son métier et les maîtres de son art:il va à son bureau le lundi et revient le jeudi soir. Il ne sera jamais une star dans son art comme il le souhaiterait profondément en rêvant d'«être au centre de la famille humaine». Il souffre de ce manque de reconnaissance et de n'être que l’obscur qui ne sera jamais Sullivan ou Gaudi. Il garde longtemps l'espoir qu’un jour on saluera une de ses constructions dont on ne saura rien car on ne le voit jamais au travail:il est plus question de ses talents de conteur pour les enfants que des caractéristiques de son art. Élégant, raffiné, comparé une fois à un gnome, il n’aime pas voir les gens malades et la pauvreté lui fait peur: «(…) il eut une vision angoissante de ce que l’avenir pourrait lui réserver: le restaurant bas de gamme, un petit appartement, des soirées vides. Il ne put le supporter.» Vers la fin du roman, à Rome, il sera servi.


  Il se reconnaît de l'«idéalisme, de la fidélité [si on veut], des vertus, de l'honnêteté». Nedra qui l'apprécie pour bien des qualités le trouve  dépendant, irréfléchi, inefficace et possédant trop de lubies.  Au plus profond de lui, il possède une conception de l'artiste qui en dit long sur ses inhibitions et les raisons du manque d'estime pour lui-même:

 

  «Après tout, il était bon père-autant dire bon à rien. Un véritable talent, c'était autre chose, UNE FORCE IRRÉSISTIBLE, MEURTRIÈRE, QUI FAISAIT DES VICTIMES COMME N'IMPORTE QUELLE AUTRE AGRESSION, BREF UNE CONQUÊTE. EN DÉPIT DE NOS INTENTIONS, NOUS DEVONS ÊTRE ÉVASIFS ET DOUX, AFIN D'ÉPARGNER LES GENS, DE NE PAS LES ÉCRASER SOUS UNE VISION DE LUMIÈRE.» (J'ai souligné).

 

  Il écrivit un jour, dans un  bilan dessiné et chiffré : «1960: la seule année vraiment fantastique de sa vie.(...)Puis, au-dessous:Perd tout.»

 

       
    Nedra et Viri ont deux filles:Danny la cadette qui, un temps, se fera appeler Karen et, Franca, la plus belle des deux (elle doit beaucoup à ses deux parents, elle a le sourire mystérieux (2) de sa mère). Ancienne élève de l'école Balanchine, elle sera assez vite éditrice. Les deux sœurs s’entendent sans s’aimer. 

 

 



 

                  CONSTRUCTION - du temps et de l'espace.

 

« Le temps s'était détérioré, à présent il se décomposait.» (page 337)

 

   Dans ce roman qui interroge les formes (fragmentées) du bonheur et celles de son usure, la construction (qui se veut la moins visible possible) s’appuie nécessairement sur un traitement très varié du Temps.


   Du temps (supposé) réel comme du temps de la narration et du temps symbolique. Le temps de la sensation (et de sa notation) étant le plus important comme nous verrons.


  Les repères datés précisément seront assez rares et on a vu que l'Histoire est totalement absente.(3)  Les saisons sont des références discrètes mais majeures et prennent avec le vieillissement (un temps, il effraie Nedra) une valeur symbolique (les héros parlant de leur été, de leur hiver. Nora:«-N'avons-nous vraiment qu'une saison? dit-elle. Un seul été, puis c'est fini?»). L’âge des  héros, celui des enfants, le mariage pour l'une, la mort du père de Nedra, les changements d'amants, l’épreuve (fréquente) du miroir, les défaillances du corps et la volonté de l'entretenir sont des jalons précieux glissés comme négligemment dans la trame du Temps. 

 

 

  Le temps narratif est extrêmement travaillé et l'emploi de l'itératif est un modèle du genre. Les ellipses sont fréquentes (on perd même de vue certains personnages qui ont compté (que devient le poète André? Et Brom, le dernier amant?)) tandis que des passages brefs semblent durer très longtemps grâce à l'art de l'écrivain. Le séjour à Rome de Viri peut être ressenti comme interminable. Des montages alternés simulent une simultanéité des temps ou introduisent de franches ruptures. La discontinuité domine le récit: progressent, implacables émissaires de la mort, la division, la rupture, la décomposition. Un seul personnage en découvre l'heureux usage et pas seulement l'usure.


  Comme beaucoup d’auteurs, Salter lie espace et temps, l’un servant de référence à l’autre. Nous allons les voir ensemble à l'œuvre.

 

 Tout en donnant l’impression contraire, tout en semblant s’abandonner à l’épars de brèves notations, ce roman très composé  nous mène de tesselles en tesselles avant de nous permettre de  percevoir totalement, avec le recul nécessaire, une mosaïque maîtrisée d'où émergent quelques pures touches.


  L’œuvre se présente en cinq parties, elles-mêmes subdivisées en chapitres réduits (quelquefois longs) dont la progression syncopée sinue entre indications apparemment futiles ou anecdotiques et signes inquiétants.

 

 
                                      • Bonheur et illusion 


   «Il n'existe pas de vie complète, seulement des fragments.»(page 48)

 

   Consacrée aux décors de cette vie «parfaite», à la présentation des personnages principaux et de leurs amis, la première partie crée l’impression d’un ensemble harmonieux où même la vie double de l’adultère (Kaya pour lui, Jivan pour elle (qu'en dehors du sexe elle trouve insignifiant...) - le récit érotique interrompant celui d'une soirée familiale moins intense...) n’est pas un mal mais un enrichissement (Viri, avec la meilleure bonne foi du monde se sent complet en ayant divisé sa souffrance). Le lecteur attentif ne saurait épouser cette fable et le narrateur s’emploie à lui offrir quelques indices précieux.


  Prenons le petit chapitre I,9. Il nous rend témoin de la première coucherie de Viri avec Kaya (elle est impérieuse et assurée même dans sa soumission et il se sent complet alors). À son retour à la maison, il découvre sa femme en train de créer une histoire d’anguille (au symbolisme pluriel-les destins des mâles et des femelles sont bien séparés) pour leurs deux filles. Ils dînent ensuite chez un Chinois:Viri, qui craint de se trahir pour une raison ou pour une autre s'inquiète de ses propres bavardages. C’est l’heure de se coucher: au moment où le désir pourrait les rapprocher il est question d’une lointaine lettre d’amour de Viri, écrite quand il était à l’armée. Elle est “enterrée au fond d‘un tiroir du secrétaire». Une lettre d'amour enterrée vient à la place de deux corps séparés (Viri n'osant toucher le doigt de Nedra). Aucune scène érotique ne concerne mari et femme dans le roman.
  Pour finir, la présence du chien introduit une terrible odeur. Il est urgent  d’ouvrir la fenêtre. Nedra a sans doute deviné. Il y a quelque chose de plus qu'un chien empuantant entre eux.


  Dès cette première partie, l’idée de voyage, surgie au cours d’une discussion avec le peintre, commence à faire son chemin dans l'esprit de Nedra. Contrairement à Viri, elle n'a jamais été en Europe. «Mais j'ai absolument tout fait, dit-elle. Et ça, c'est plus important.» 

 

 

                                    •l'illusion d'un changement

 

    «Que se passe-t-il entre les époux pendant les longues heures de leur vie commune? Quel élan les rapproche, quel courant?»(page 89)


  S’étalant sur quelques années, la deuxième partie (la plus longue) illustre les joies tranquilles du foyer (Noël (où Viri est unique), Pâques), la perfection des étés à Amagansett aux plages immenses avec déjeuners et cigares délicieux:une joie païenne (il faut s'en souvenir jusqu'au bout du roman), une vacance active, un abandon à la chair, même loin de maîtresse ou amant.

  Toutefois d'infimes fissures commencent à s’écarter. Certes mari et femme devisent tranquillement sur le bonheur (c'est aussi une façon de faire dire à l'autre son insatisfaction) et il est certain qu’en regard, leurs amis rehaussent involontairement la qualité de leur duo. Mais des réalités moins roses de leur union se précisent peu à peu quand, par exemple, le narrateur nous rend attentif aux conditions extérieures du bonheur, nettement défensif par bien d’autres côtés. Ces personnages ne sont pas seulement hors de l'Histoire. Aisés, ils n’ont que mépris pour la vraie banlieue dont ils tiennent absolument à distinguer la leur. Viri est extrêmement mal à l’aise devant le cas de Monica, une petite voisine malade et qui mourra atrocement rapidement. Un jour, dans un restaurant, le couple sera effaré par la laideur des clients.
    Bien qu'elle l'accueille de temps à autre, Nedra ne s’occupe de son père qu’au moment de la maladie qui l’emportera. Pour l'enterrer, elle retournera (c'est la première fois) dans la ville de son enfance, Alkoona, royaume du démoli, du vide, de l’abandonné, cité repoussante, indigne de ce que Nedra est devenue et qu’heureusement, elle ne reverra plus. La fille, dans un bel élan, se promet de ne jamais oublier son père….!La vie de ce père aurait pu être celle de Nedra. Il n'est pas question de la retrouver à New York dans un enlisement, fût-il plus doré. La mort intérieure guette.


   Ainsi au sein de ce bonheur solidement défensif, il est de plus en plus évident que sa dépendance pèse à Nedra. Dans sa vie  "invivable", elle se sent écrasée, «meulée», transformée en poussière. Elle en a assez des couples heureux ou de jouer son rôle dans un couple qui passe pour heureux et il faut reconnaître qu'elle confesse de plus en plus des femmes esseulées...Le mariage est une prison. Ce passage ne laisse par de doute et sonne comme une prolepse : « Le mariage m'est devenu indifférent. J'en ai assez des couples heureux. Je ne crois pas à leur bonheur. Ces gens se racontent des histoires. Viri et moi sommes des amis, de bons amis et je pense que nous le serons toujours. Mais le reste...le reste est mort. Nous le savons tous les deux. Ce n'est pas la peine de faire semblant. Notre couple est pomponné comme un cadavre, mais il est déjà pourri.

   Quand Viri et moi seront divorcés...» dit-elle.» Toujours la mort à l'œuvre:la lucidité de Nedra qui la rend perceptible lui interdit le repos.

 


  Du côté de Viri, sa passade passionnée (et gratifiante sexuellement) avec Kaya débouche sur une révélation qui le fait souffrir.  Cruellement, Nedra le rapproche (même de façon atténuée) d’un raté comme Chaptelle (la figure de l'intellectuel) qui l'invite chez lui à Paris. Elle veut y aller. Voyager semble un moyen de sursaut  contre «la stupidité de ce genre de vie, l'ennui, les disputes» que Salter nous épargne. Même Viri rêvera symboliquement de bateau.


  Sous le désir de voyage se cache le voyage du désir:en ce domaine, Nedra a toujours quelques attentes d'avance. D'autant qu'elle évolue sur des plans peu perçus par Viri. Tandis que son mari va lentement se défaire à trop rester le même, elle a déjà commencé à franchir des étapes, à se défaire de carcans:«Elle avait les yeux clairs, la bouche incolore; elle était en paix. Elle avait perdu le désir d'être la plus belle femme de la soirée, de connaître des gens célèbres, de choquer (4). Le soleil chauffait ses jambes, ses épaules, ses cheveux. Elle n'avait pas peur de la solitude; elle n'avait pas peur de vieillir.(5)» :  

 

 

 

                                          • inutile voyage

 

              «C’est fini» (page215)


 Le chapitre III, le plus court, est celui de la crainte de l’hiver et du seul moment violent du roman, violence à dimension sociale sur laquelle on est prié de ne pas s’interroger:Arnaud leur ami, merveilleux causeur, excentrique séduisant se fait tabasser par deux noirs et change, un temps, radicalement de vie. Le roman s’intéresse plus aux rudes révélations de l'intelligence pénétrante qu'aux questions sociales. Pour Nedra, les blessures d'Arnaud ne sont qu'un présage dans sa vie à elle....

  Comme naturellement, Nedra est entrée dans «une nouvelle ère». Luttant contre l’idée de la mort qui s’imposa avec la disparition du père, il s’agit pour elle d’enterrer la vie d’avant, la vie devenue factice et qui semblait parfaite aux yeux de tous. Rejetant tout ce qui pourrait ressembler à une vie ordinaire et répétitive, elle compare son couple à une épicerie:on pourrait dire à un bazar ou un vide-grenier avec des réserves de souvenirs en vrac. «(...) suis-je semblable à ces gens? Vais-je devenir comme eux, grotesque, aigrie, obsédée par mes problèmes, comme ces femmes qui portent des lunettes bizarres , ces vieillards sans cravate? Aurait-elle les doigts tachés comme son père? Ses dents noirciraient-elles?»[elle aura un jour ce genre de lunettes]Viri et Nedra en viennent à raconter en duo de vieilles histoires. Autour d'elle, tout se chosifie et les objets ne sont plus que signes du passé. La première, elle voudra même vendre la maison.


 Le désir de voyage augmente encore, renforcé par l’évocation du séjour d’un an en Italie que fit Mark, l’ami de Franca (une facilité que s’autorise le romancier):même Viri est conquis….Jivan en est informé, Jivan l’amant qui ne satisfait plus Nedra:il n’est qu’obséquiosité, force puérile et terriblement américain. En outre, il a le mauvais goût de dire à Nedra qu’elle-même est trop américaine.... Quand il achète un cottage, comme don empoisonné, elle lui décore totalement et, par hasard, y rencontre son prochain amant, André le poète...

  Si Viri n'a rien à voir avec Charles, nous ne sommes pas loin des rêves et des attentes d'Emma Bovary...:«Il y avait des automobiles sans pneus sur des rails de chemin de fer, des trottoirs en mosaïque; dans les cafés mal éclairés, on rencontrait des prostituées qui ressemblaient à Eve à vingts ans. Elle volait vers le Brésil à la vitesse de la lumière [on pense au titre du livre]comme les paroles d'une chanson qui vous vont droit au cœur. Elle portait la robe blanche qu'elle avait mise pour le déjeuner, mais s'était déchaussée. L'HIVER ARRIVAIT, L'HIVER DE SA VIE. LÀ-BAS, C'ÉTAIT L'ÉTÉ.On franchissait une ligne invisible, et tout s'inversait. Le soleil brillait, elle avait les bras bronzés. Elle habitait un pays lointain, déjà presque légendaire, inconnu.

  Elle se perdait dans les fantasmes qui se déployaient devant elle et la submergeaient de plaisir.» Heureusement et, par hasard encore, le poète l'appelle au téléphone....


  C’est enfin le voyage tant attendu ! Six jours à Londres et deux dans le Kent chez les Alba qui possèdent une belle demeure donnant sur la mer. Cet épisode, un peu trop symbolique, leur permet de rencontrer un peu le double de leur couple mais à fronts renversés: ce sont eux qui font envie, ce qui trouble Viri, et eux qui se passent des désirs de voyage et de mondanités. Nedra y voit le juste triomphe de l’égoïsme à deux- ce qu’elle ne trouve pas chez Viri.

 Pour couronner ce voyage de tourisme finalement très commun, Viri apprend que sa femme a pris une décision irrévocable. Elle ne reprendra pas leur ancienne vie. Salter, qui soigne ses chutes, nous montre leur duo d’étrangers l’un à l’autre (des gisants ou presque) et nous fait lire une lettre d’amour de Nedra au poète André….

 

 

   Le voyage n'était qu'un éloignement vécu à deux. Quand l'égoïsme à deux n'est pas possible, c'est l'éloignement pur et simple qui s'impose. 

 

 

 

                                        • chacun pour soi

  
  «L’histoire continue mais nous n’en sommes plus les personnages principaux» (page 303)


  Cette remarque de Nedra est quelque peu trompeuse:il reste que les vies auront droit désormais à des chapitres isolés qui signifient bien la distance qui s’installe entre tous. Le théâtre (autre caractéristique du bovarysme...) prenant soudain une grande place pour bien des raisons.


 Ils divorcent.

 

 Nedra part en Europe pour «se réaliser». Viri souffre beaucoup plus et l’expression de sa douleur (tout est encore présent mais inaccessible)  donne lieu à des pages parmi les plus belles du livre.
  

Pour Nedra, c’est la Suisse (Davos, étrange destination - un rentier, Harry Pall, cousin spirituel d’Arnaud la distrait) et ses désirs de renaissance qu'on saisit assez mal dans ce cas. Viri est torturé par la maison et les souvenirs qu’elle provoque. Un soir, il souffre en assistant à SOLNESS LE CONSTRUCTEUR d’Ibsen dont l’un des personnages se nomme, Kaya. Au sortir du théâtre, apercevant un pauvre errant dans la nuit, il craint de reconnaître son père.... À la maison, au retour, il a besoin de l'aide de sa fille. Il veut croire au recommencement mais il se dit qu’il a manqué d’exigence ou d’ambition. L'idée d'être un raté le trouble depuis si longtemps. Désormais, c’est lui qu’on invite: il peut être disert mais dans des moments d’euphorie forcée il lui arrive de se couvrir de ridicule en imitant Maurice Chevalier. N'étant plus dans l'orbite de Nedra, il n'est plus  que le centre de l'inattention.


 Le téléphone peut rapprocher:Viri et Nedra ont un échange dans lequel les illusions du mari sont diplomatiquement balayées. Au nom de la liberté et non du bonheur.


 Nedra rentre aux États-Unis pour s’enticher du dieu (provisoire) du théâtre, Ph. Kasine, et de l’un de ses acteurs, Richard Brom….Le poète André ayant disparu lui aussi. Théâtre physique, athlétique, inventif, improvisé (et donc, jamais répétitif-proche du Living?) où le corps est poussé à ses limites et qui n’a rien à voir avec celui plus «classique» d’Ibsen qui désorienta tellement Viri. Là encore, ce sont les mots d’énergie, de force, de folie (au ralenti) qui sont mis en avant et, même si elle n’est pas admise dans la troupe de Kasine, sa liaison avec Brom (qui raille le mariage) est intense (rarement l'expression de «petite mort» aura été autant justifiée que dans ces pages) et le narrateur parle d’ivresse de la vie au sujet de Nedra qui incarne la provocation, vit alors volontairement en pure perte, en une dépense absolue. Nous sommes au cœur de ce que Salter veut faire entendre: “j’ai l’impression de voir la vie pour la première fois.” 

 

  On retrouve le mot bonheur heureusement sauvé du lieu commun (l'indicible) par une comparaison surprenante:«Brom parlait peu. Ils connaissaient un bonheur profond et complet, un bonheur situé au-delà des mots, pareil à un jour de pluie.»


  Autour d'elle, tous les amis aiment Nedra (Marina parle de l’authenticité unique de sa vie tout en disant qu'elle est une actrice ...(4 bis)), tous l’envient, ce qui est aussi un moyen de se défendre de lui ressembler. De la tenir à distance avec respect. Avec Nedra à ce moment-là, nous ne sommes pas loin d'un certain mysticisme de dévoration et d'absorption. Un lexique religieux prendra petit à petit de la place.



 Entre temps, Danny se sera mariée avec le frère de l'ancien amant de Franca, laquelle passera alors un (dernier) été merveilleux à Amagansset en compagnie de sa mère. Le bilan que le narrateur (point qu'il faudra interroger) en tire est éclairant:

 

   «Ses journées s'écoulaient dans une paix absolue. Sa vie était pareille à une seule heure bien remplie. Son secret? Un manque total de remords, d'apitoiement sur elle-même. Elle se sentait purifiée. Ses journées étaient taillées dans une carrière qui ne s'épuiserait jamais. Absorbée par des livres, des courses, la mer, des lettres parfois.Assise au soleil, Nedra les lisait lentement et soigneusement, comme des journaux étrangers.» 

   De façon un peu trop antithétique, la question de l'espace domine encore la fin de cette avant-dernière partie. Deux chapitres sont consacrés à Peter Daro, le galeriste, qui  comprend mieux Nedra que quiconque parce que la vie des hommes l'ennuie. Lui qui aimait le confort (« Il avait une vie solide, bien construite, peut-être pas très heureuse, mais confortable; il se livrait à des orgies  de confort (...)» connaîtra une paralysie  mortelle. Là encore, Salter ne méprise pas une symbolique un peu facile en décrivant  Peter comme un double partiel de Viri le constructeur. 

 

  Jamais surprise par les apparences, toujours lucide et aux aguets, Nedra sait que ce sont là ses derniers jours....

 


 

                                               • Faire son temps

 

 

 

 

  «Elle était frappée par les distances de la vie, par tout ce qui se perdait en route.»(page 323)


     C'est dans la dernière partie que le pointillisme réclame surtout une vision très en retrait pour dégager un tableau complètement visible.


  Refusant de confier cette révélation aux enfants et reconnaissant quelques moments de panique, Nedra s’aperçoit qu’elle a tout oublié de son passé, tout de ce qui semblait essentiel alors. Tout ou presque: d'un premier rendez-vous, elle ne se souvenait que de « la lumière du soleil qui la rendait amoureuse, de la certitude qu'elle ressentait, du restaurant qui se vidait pendant qu'ils parlaient. Le reste était érodé, n'existait plus. Des choses qu'elle avait crues impérissables, des images, des odeurs, la façon dont il mettait ses vêtements, les gestes de la vie quotidienne qui l'avaient bouleversée, tout cela disparaissait à présent, devenait faux.».

    Chez Salter, on lit Proust mais la mémoire n'est en rien  proustienne. Aucune résurrection totale ne saurait avoir lieu. Au contraire.

      Nedra a  parfois des bouffées de souvenirs en dialoguant avec Franca. La vente de la maison qu’elle désirait naguère la perturbe. Les hommes tiennent beaucoup moins de place dans sa vie. Elle multiplie les rencontres avec des amies, se confie beaucoup à Eve ou passe de longues journées avec sa fille....

 


  Ayant accepté la distance, Viri prend le FRANCE et part vivre à Rome. Les miroirs lui parlent de vieillesse (il n’a que 47 ans), il éprouve la décomposition du temps. Ce qui frappe à Rome, c’est qu’il change souvent de lieux sans résultat avant d’abandonner toute résistance. Comme toujours il choisit de ne pas choisir.... Il connaît plusieurs dépressions aiguës avec repli, enfermement, refus de contact. Puis, dans un bureau d’architecte où il est apprécié, il fait la connaissance de Lia Cavalieri qui voudra faire de lui son sauveur et avec laquelle il aura une liaison plutôt décevante (elle finira en mariage) et qui, par moment, le persécute avec sa fausse proximité, son ennui, son usure accélérée. «Il était gentil, calme. Lia et lui passaient d'un endroit à l'autre, ils sombraient dans le silence, au-dessus de tasses vides.». Malgré bien des luttes, il s’accommodera de ce «naufrage» et cédera non sans voir l'«étroitesse de sa petite vie. » 

 

  Significativement, les deux personnages auront droit à des chapitres séparés pour leur disparition. Nedra passera un bel été avec Franca dans une petite maison louée à Amagansett avant de mourir à l'automne «comme si elle quittait un concert au milieu d'un de ses morceaux préférés, comme si elle abandonnait tout, une heure avant l'aube.(...)C'était comme si elle partait dans un pays,une chambre, un soir plus beau que les autres.» La mort est dominée ; la dimension sensible et spatiale se prolonge encore.

   Viri revient sur les lieux de son «bonheur». Le souvenir est douloureux (aucune trace de vie (sinon celle de l'allégorique tortue qui aurait dû servir de totem à la «vraie» vie) et le constat sombre: il a l'impression que tout est passé très vite et retourne à l'élément qu'il préférait, lui, le constructeur, l'eau (le roman commençait presque avec un de ses bains voluptueux). C'est avec (comme temps grammatical) le présent que le roman s'achève.

 

 


        ELLE & LUI (II)


  Grâce à Salter et à sa construction éclatée, nous avons suivi le périple des deux personnages.

  Nedra et Viri ont fait longtemps route ensemble. Respectant les nuances de ses deux héros, l’auteur met tout de même largement  en valeur l’arrachement volontaire de Nedra à un faux bonheur tandis qu’il insiste sur le manque d’énergie, d’égoïsme de Viri:l'architecte a préféré en toutes choses l’accommodement. Viri le constructeur a manqué d’audace dans sa vie comme dans son art. Il est resté le même et n’a fait que frôler le choix et l’option de son ex-femme:«chaque jour qui passait, éparpillé autour de lui, l’hébétait comme de l’alcool. Il n’avait rien accompli. Il avait sa petite vie-une vie sans grande valeur, à la différence d’autres qui, même à leur terme avaient vraiment représenté quelque chose. Si seulement j’avais eu du courage, pensa-t-il, si seulement j’avais eu confiance! Nous nous ménageons comme si c’était important et cela toujours aux dépens des autres. Nous nous économisons. Nous réussissons si les autres échouent, nous sommes sages si les autres sont insensés et nous continuons sans lâcher prise jusqu’à ce qu’il n’y ait plus personne.»(j'ai souligné). Ce n'est pas par hasard que Nedra parle d'inhibition et, d'ailleurs, dès la première partie, dans une soirée où avait paru Saul Bellow, Viri avait eu une tentation frivole qu'il avait (provisoirement) réprimée en raison d'une éducation dont nous ne saurons rien de précis.

 Au contraire, Nedra a franchi des étapes, est “passée par des stades inférieurs”, sa vie ayant “trouvé une FORME digne d’elle.”(j’ai souligné) Même dans la solitude, dans la maladie finale, «il lui arrivait d’être plus heureuse qu’elle ne l’avait jamais été et il semblait que ce bonheur ne lui était pas donné, mais qu’elle l’avait CRÉÉ elle-même, l’avait cherché sans même connaître sa nature, avait renoncé à tout ce qui était moins important-même des choses irremplaçables-pour l’atteindre.» (j’ai souligné). Une certitude est acquise, conquise, bien digne de Nedra: «elle avait perdu une conviction qu'elle avait crue éternelle:la saveur, l'exaltation des jours illuminés par l'amour étaient tout: « C'est une illusion» disait-elle.»
  Par timidité, Viri est soumis à l’alternance qui le condamne au surplace sous forme de répétition : “Il oscillait  entre les moments où, privé de force, de raison, de combativité, il se disait ah! si seulement je pouvais courir à la mort comme un fanatique, un croyant, en plein délire, hébété, de ce pas accéléré qui se hâte vers l’amour-et les heures calmes du début d’après-midi, où, assis quelque part, ouvrant son journal, il voyait les choses tout autrement.”


  Finalement, Nedra la dépensière (en tout) obtient un résultat paradoxal: “Une impression de riche moisson, d’abondance l’emplissait” confortée sur le tard par une sagesse qui mêle beaucoup de sources (orientale, grecque, tolstoïenne, loin des  emportements hippies de l'époque et annonçant les "accomplissements personnels" New Age plus bourgeois...) et que Viri, lecteur de Montaigne, aurait dû comprendre et pu, sinon vivre, du moins accompagner.



   Nora a joué sa vie (l'audace en est tout de même limitée) avec toujours moins de souci de représentation (elle cache encore certaines choses à ses filles). Plus que sa beauté qui frappait à la première rencontre, c'est son abandon nu qui séduit ceux qui la devinent.  

 

  On comprend la fascination qu’exerce l’acteur formateur Kasine sur Nedra qui pourtant ne pourra rejoindre sa troupe :«Son égocentrisme était si démesuré qu’il passait pour une absence d’ego, les deux choses se confondaient. Il était d’avantage une source d’énergie qu’un individu. Il obéissait aux lois de Newton, au plus grand des soleils.» 

 

  Light Years est un hymne au désir qui, débarrassé du remords, construit autant qu'il détruit quand il n'a pas peur de son alliée, la lucidité.


 

 

          UN PERSONNAGE IMPORTANT 

 

   Bien des plaisirs auront pour cadre la vaste maison de campagne au toit en ardoise épaisse, tournée vers le soleil jusqu’à midi et située au bord du fleuve. Au bout du roman, Viri se souvient de sa vie d’alors dont elle était le cadre, de cet après-midi qu’il rêvait éternel… Cette résidence remplie d’objets où quelques amis venaient boire et manger les abondants et savoureux repas pour lesquels officiait Nedra était le lieu des conversations «heureuses», des jeux d’enfants. Elle résuma longtemps l'impression de bonheur:elle possèdait en été son prolongement avec la location située vers la plage d’Amagansett. Mais peu à peu pour Nedra cet espace  représenta un enfermement. Malgré la complicité de tous, elle devenait une menace, un piège. Nedra la première voudra la vendre et quand, après maints épisodes, Viri (qui y souffrit beaucoup) en aura obtenu un bon prix, Nedra, fait étrange, en sera troublée.  Vers la fin de sa vie, très symboliquement, elle louera à Amagansett une ancienne dépendance de ferme, en fera son “ashram” où elle accueillera souvent Franca avec qui elle lira sa «bible», la biographie de Troyat qu’il consacra à Tolstoï...et verra enfin la ligne de son destin:«On aurait dit que tout ce qu'elle avait connu et lu, ses enfants, ses amis, les choses qui a un moment avient semblé disparates, opposées, s'apaisaient enfin, trouvaient leur place en elle.»(j'ai souligné) Elle est arrivée au bout du grand voyage et, sereine, elle attend la mort dans un espace qui sera bientôt la proie de la promotion immobilière (mais après elle, le déluge...). Pressentant ses derniers instants, elle pense ne pas revenir dans cette maison....Elle a raison. En tout cas, cette dépendance louée n’était pas un retour en arrière, une consolation de substitution. C’était un autre accomplissement à la voix mêlée de divin (sans origine connue) et d'épicurisme (assez plat, devenu base d'un catéchisme moderne de réalisation de soi:« jouis de tout, jette sur toute chose un long et dernier regard»).
   À l’opposé, nous aurons connu Nora (« Elle était assise là, seule, à la campagne. Dans le verger, il y avait des arbres, dans le placard, des verres et des assiettes propres. C'était une maison de pierre, elle durerait des siècles et, à l'intérieur, on trouvait les livres, les habits, les chambres ensoleillées et les tables nécessaires à la vie. Il y avait aussi une femme aux yeux encore clairs, à l'haleine fraïche. Elle était entourée de silence, d'air, du bruissement de l'herbe. Et désœuvrée.») mais on se souvient avant tout d’un de leurs amis, Peter le galeriste, amoureux de son confort et qui mourra de façon atroce (punitive?) : “ Il sourit à Nedra tel un curieux mannequin, rouge et pourrissant. Seule sa voix était restée la même, sa voix et son caractère, mais la structure qui les maintenait se désintégrait.Tout son ancien savoir, ses connaissances intimement liées-l’architecture jointe à la zoologie et à la mythologie perse, recettes pour préparer le lièvre, sa familiarité avec les peintres, les musées, les rivières noires de truites-, tout cela s’évanouirait quand les vastes cavités intérieures céderaient, quand l’heure finale venue, les pièces de sa vie s’effondreraient comme un immeuble en démolition. Son corps s’était retourné contre lui:l’harmonie qui y régnait autrefois avait disparu.»(j'ai souligné mais l'auteur aussi, un peu trop, d'une autre façon...)


  Deux êtres, à quelques kilomètres de distance, la même plage, le même soleil, l’été mais surtout l’été du désir assumé, comblé, libre. Une composition de temps.

 

  S'attaquer au temps et au bonheur dans un roman suppose  inconscience ou audace esthétique.


 

         «UN GRAND STYLISTE» (chœur unanime)

  Parlant parfois à la première personne du singulier ou du pluriel, s’adressant encore plus rarement à “vous”, le rôle du narrateur est assez classique. Sans en abuser, il est omniscient (passant aisément de l’un à l’autre et remontant même le passé des personnages secondaires) et omnipotent:il recopie des lettres de personnages, un extrait du journal de Franca, il délaisse bien des aspects (le sort des amants), en surligne d’autres, plie le récit à des montages parfois audacieux (la vie de famille, la vie amoureuse juxtaposées). Il guide, parfois sans légéreté, notre réception. Par exemple, on apprend vite que Viri souhaite connaître la célébrité (une information) mais on nous fait comprendre (par des indices patents) qu’il n’aura jamais le succès espéré malgré le soutien de Nedra. Une image (intégrée à un vaste ensemble qui encadre tout le roman) ne laisse pas de doute: «Il resterait là jusqu’à la fin, tel un grand bateau pourrissant sur une cale.» Il lui arrive de nous forcer la main et de préparer de très loin ses effets (Nedra cache sa vie à tous, elle déclare avoir tout fait, dès l'ouverture du roman; le père de Nedra fume beaucoup et,  le motif de l’illusion est formulé très tôt (I,4):«Et toute cette texture solidaire, entremêlée, est UNE ILLUSION. En réalité, il existe deux sortes de vie, selon la formule de Viri: celle que les gens croient que vous menez, et l'autre. Et c'est l'autre qui pose des problèmes, et que nous désirons ardemment voir.»(j'ai souligné)


  Le narrateur accompagne de façon variée les sensations, les sentiments, les réflexions de ses personnages. L’élément le plus voyant, le plus systématique tient justement dans l’emploi de la comparaison: seule Laura Kasichke peut prétendre y recourir autant. Dans la traduction, que de “comme, de “tels”,”de “aussi”, de “pareil à”, de “on aurait dit”, de “pareil à”, de “une sorte de” et bien d’autres! Rien que la première page (version française) en comporte six. Malgré quelques facilités (et quelques tentations allégoriques), elles sont le plus souvent recherchées et réussies (au sujet de Nora:« On devinait la vie dans laquelle elle s'était épanouie, sa gaieté, son insouciance;tout cela s'en allait comme le rembourrage d'une poupée de son.”) et, à force, constituent un beau système de référence qui définit finement l’univers dans lequel nous sommes plongés avec ses dominantes (la mort et ses victoires (usure, défiguration, destruction), le cosmos, les éléments (l'eau en premier lieu), le théâtre, quelques autres). 

  
  Plus délicate est l’écoute de la voix narrative:épouse-t-elle seulement (en la développant) le sentiment du personnage ou s’insinue-t-elle pour prendre des distances nécessaires à la compréhension de l’ensemble ou encore souhaite-t-elle glisser des réflexions plus générales? Tous les cas sont possibles: le narrateur n’hésite pas à prendre position en se cachant derrière un propos général:«elle était de ces femmes qui, lorsqu’on les aperçoit pour la première fois, transforment l’univers tout entier.», mais il est difficile dans certains cas d’attribuer les énoncés gnomiques qui ne manquent pas dans ce roman (et qui n’en constituent pas toujours la meilleure part…(«Quand la mort approche, elle presse le pas.»;«La femme qui nous bouleverse ne doit rien avoir de familier.»). Ne prenons que quelques exemples parmi une bonne centaine:
   «Pour Danny, il avait acheté un ours, un énorme ours à roulettes avec un collier et un petit anneau à l’épaule qui, lorsqu’on tirait dessus, faisait grogner l’animal(a). Quelle tête il avait!(b)Il était tous les ours à la fois, les ours de cirque, les ours qui volent du miel dans un arbre.(c)Le genre de cadeau que les enfants riches reçoivent et dédaignent dès le lendemain, le cadeau dont on se souvient toute la vie(d). Il avait coûté cinquante dollars (e).»
  Ici le narrateur est au début informatif et descriptif (a); il épouse en discours indirect libre et l’exclamation de l’enfant et celle du petit public de la famille (b), fait une remarque que le lecteur habitué à son style lui prêtera (c) et, avant de redevenir informatif (dollars(e)) avance une proposition générale à double détente supposant une vaste expérience (d).


  Plus loin le narrateur décrit Franca qui a changé; elle a vingt ans:
  «De longs cheveux bruns divisés par une raie au milieu et, comme c’est parfois le cas chez les femmes d’une grande beauté, certaines caractéristiques légèrement masculines. On est souvent étonné de voir une fille courir très vite, avec un dos aussi élancé que celui d’un valet de ferme ou des bras de garçon (a). Chez elle, c’étaient des sourcils très droits et foncés, des mains pareilles à celle de sa mère: longues, habiles, blanches. Elle avait un visage clair, on aurait presque pu dire radieux. Elle était différente. Elle souriait, se faisait des amis; le soir, elle disparaissait(b).Le sacré est toujours mystérieux (a).»

  Le narrateur passe d’une proposition générale cautionnée par un on indéfini que nous sommes priés de rejoindre (a) avant de définir la singularité de la jeune fille (et de préciser des éléments de sa mère (b)). Il finit sur une proposition décevante (a) fondée sur un mot aimé du narrateur pour son imprécision, même si le fil du sacré court dans le roman, surtout vers la fin.

 

  Il est aussi des affirmations parfois douteuses (sur les femmes en particulier) ou franchement banales comme dans ce passage où une antithèse facile autorise une affirmation médiocre:«C’était l’intelligence (6) de son visage qui les frappait, sa grâce. Son visage leur était familier, il appartenait à une femme qui avait tout: loisirs, amis; heures de la journée pareilles à un jeu de cartes. Dans ces mêmes rues, Viri marchait seul. L’ASCENSION DES UNS FAIT LA CHUTE DES AUTRES. Son esprit était encombré de détails, de rendez-vous; au soleil, sa peau paraissait sèche.»(j’ai souligné!)


 La mobilité des points de vue est souvent particulièrement complexe à suivre. Ainsi de la découverte d'André chez Jivan: « On aurait dit [de Jivan] un commerçant (7) qui a perdu une bonne affaire. Il avait quelque chose de résigné; physiquement, il était le même, mais il semblait avoir perdu son énergie. À côté de lui, concentré comme un étudiant en théologie, un acrobate (7 bis) - elle avait du mal à le décrire, elle aurait aimé pouvoir le contempler et mémoriser son visage-, était assis un homme de-elle essaya de deviner-trente-deux, trente-quatre ans? Leurs regards se croisèrent brièvement. Elle était belle avec son cou, sa large bouche, elle en était consciente comme on l'est de sa force.» Cette mobilité permet souvent de subtiles analyses comme dans un passage qui célèbre le zénith de l’existence de Nedra. Il s’agit du rapport du couple Troy à Nedra, leur amie: «(…) elle était très belle, ivre de vie, sentant la provocation à une lieue. Aussi bien le mari que la femme aimaient la voir, elle les excitait, ils pouvaient parler en sa présence; des sujets qui, sinon, auraient été passés sous silence, devenaient faciles à aborder; en même temps, le changement de cap de sa vie confirmait en quelque sorte la vertu de la leur. Elle vivait au-dessus de ses moyens spirituels, cela se lisait sur son visage, dans chacun de ses gestes; elle dépenserait tout. Ils lui étaient attachés comme on l’est à l’idée d’une existence bue à grands traits. Sa chute serait la victoire de leur bon sens, de leur raison.» Avec un tel paragraphe nous constatons l’effet de Nedra et, en même temps que la justesse de certains jugements, la mesquinerie de ceux à qui elle fait peur. L’excitation des Troy les libère, les rehausse à leurs propres yeux mais conforte leur conformisme.


     Toutefois la vraie signature stylistique de l’écrivain est ailleurs. Dès les premières phrases s’imposent systématiquement l’asyndète, la parataxe et un recours fréquent à la phrase nominale. Il n'invente rien, évidemment, la tradition est longue, mais isole ce qui correspond le mieux à sa conception du temps et de la mémoire et du présent caché dans le présent.
 Sans toujours aller dans cette direction ambitieuse, ces figures de style peuvent servir à des portraits rapides et cruels. Prenons un couple d'amis : «Toute leur vie apparaissait dans l'image qu'ils offraient en ce moment, lui immobile, le menton collé à la poitrine, tenant son verre vide; elle, la tête penchée, stérile, les mains serrées autour de ses jambes. Ils avaient des chats siamois, ils allaient dans des musées, à des vernissages; Rae était indiscutablement une femme passionnée; ils vivaient dans un grand appartement au cœur du Village.» (je souligne) L'asyndète ajoute à la dureté de cette image, hélas! inchangeable.

 

   Cependant c'est à l'expression du temps que concourt ce choix esthétique. Des exemples? « L'été, ils allaient à Amangasett. Des maisons de bois. Des journées bleues, si bleues. L'été est le midi des familles unies(8). C'est l'heure silencieuse, quand on n'entend que les cris des oiseaux de mer. Les volets sont fermés, les voix murmurent. De temps en temps, le tintement d'une fourchette.

   Journées pures et vides.» Dans la page suivante:«Le murmure des vagues durant les longs aprés-midi, les larges bandes d'écume brume, d'algues brassées par la tempête, les moules, les planches délavées.». Plus loin mais dans le même contexte :« La vie, c’est le temps qu’il fait, les repas. Des déjeuners sur une nappe à carreaux bleus où quelqu’un a renversé du sel. Une odeur de tabac. Du brie, des pommes jaunes, des couteaux à manche de bois.
   Des virées en villes, des virées quotidiennes. On dirait une fermière qui se rend au marché.» Au départ le propos semble général (en tout cas commun aux Beltrand et à leurs amis); ensuite, il s’applique à Nedra dont on rejoint la passion de la préparation des repas.

 

  Cette pratique stylistique est décisive (9): le discontinu du temps se conjugue au discontinu des notations mais, paradoxalement, pour constituer un ensemble étale et homogène qui explique une déclaration de Nedra que nous avons déjà rencontrée et qui prend tout son sens. « Elle n’arrivait même pas à se rappeler-elle ne tenait pas de journal- ce qu’elle avait dit à Jivan le jour de leur premier déjeuner. Elle ne souvenait que de la lumière du soleil qui la rendait amoureuse, de la certitude qu'elle ressentait, du restaurant qui se vidait pendant qu'ils parlaient. Le reste était érodé, n'existait plus.(je souligne)

 
    Dans le cours de la narration quelques éléments apparemment modestes résisteront à l’érosion tandis que l’œuvre de mort emportera tout ce qui semblait solide et essentiel.

 

  L’asyndète et la parataxe servent parfaitement l’esthétique pointilliste de Salter qui restitue une unité supérieure, une agrégation de modestes éléments qui conservent la pointe de chacun de ses constituants. Dire encore l’été à Amagansett ?
  «Le vent soufflait de la terre. Les vagues semblaient déferler en silence. Des journées entières sur la plage. Ils rentraient en fin d’après-midi, quand les vastes étendues d’eau brillaient sous un soleil tiédi. Des déjeuners qui les abritaient comme une tente. Sous un grand parapluie, Nedra disposait du poulet, des œufs, des endives, des tomates, du pâté, du fromage, du pain, des concombres, du beurre et du vin.(10)Ou bien, ils mangeaient à une table, dans le jardin, avec la mer au loin, les arbres verts, des voix en provenance de la maison voisine. Ciel blanc, silence, arôme de cigares.»  L’effet est renforcé par l’itératif. La chute (Ciel blanc, silence, arôme de cigares.») est presque la clé de voûte de son art. Des riens, épars, enveloppent tout, s'interposent partout. Plus importantes que le dessin (même pointillé), demeurent quelques touches.


  Salter aime isoler un instant, un instant d'instants, un événement qui n'est en rien un événement (« C’était ce moment tranquille, paresseux, déliquescent de la mi-journée: deux heures et demie ou trois heures; la fumée de cigarette invisible était mêlée à l’air, le zeste de citron posé à côté des tasses vides; le flot de la circulation passait sur l’avenue, silencieux, comme mort; des femmes d’une trentaine d’années bavardaient.») et lui rendre et son épaisseur invisible et sa densité transparente. Restituant comme lui le temps sensible, il agit à l'opposé de Proust en ne s'attardant pas à raconter longuement (génialement) le plaisir du présent ou celui de la remémoration:il dit un être, là, à peine présent, traversé d'imperceptibles ineffaçables.

 

   

 

         Finissons sur un point de dentelle salterienne.


  Au bout de seulement quelques pages, le lecteur n’est pas surpris par le travail sur l’adjectif qu’il rencontrera fréquemment: «La neige crisse sous les pas avec un bruit soyeux, mélancolique.». En revanche, Salter, ici et là, place d’étonnantes phrases. Par exemple en parlant d’Eve: «Elle était pâle, élégante, négligée.» Cette phrase fait tenir ensemble des éléments qui pourraient se contredire et, en très peu de mots en tout cas, offre un aperçu marquant du personnage. Et nous touchons l’ambition artistique de Salter mise au service d’une pensée qui ne cherche pas à s’affirmer mais seulement à se faire sentir en particulier par l’action de la juxtaposition qui peut diviser ou conjuguer. Tout le livre est ainsi parsemé de notations rares qui disent de façon serrée la division et la contradiction interne de tout et pas uniquement au plan psychologique. Cette juxtaposition a des valeurs différentes selon le moment. Dans la même soirée littéraire voici Arnaud :« C’était un homme fuyant, rusé, maladroit.» Plus loin, il sera dit «affectueux, irrévérencieux.» Ou encore «extravagant, serein»; Nedra sera à un autre moment «fatiguée, comblée». Leur amie Rae est capable d’«un sourire bref, affectueux, malsain». Les adjectifs se complètent, se heurtent, empiètent l’un sur l’autre, télescopent deux qualités. Ce peut être aussi, rappelons-le, deux substantifs, presque à l’ouverture du roman:«elle avait une fossette au menton, nette et ronde comme l’impact d’une petite balle. Une marque d’intelligence, de nudité qu’elle portait comme un bijou.» (j’ai souligné)
 Le procédé affecte les descriptions qui nous ont déjà retenus:«Les femmes apportèrent la nourriture dehors et dressèrent une table. Il y avait du vin et une bouteille de Moët et Chandon. L’après-midi était doux, spacieux. Une légère brise emportait les voix, et le mystère planait sur les quelques mètres qui les séparaient, on voyait les conversations sans entendre les paroles.»(j'ai souligné) Si la coordination domine dans cet extrait, une phrase isolée dit ce qui compte:le moment (l’après-midi, dans une durée imprécise) touche les corps (doux) et se traduit en terme d’espace (spacieux, sensation plus que visuelle). La sensation implique tous ces éléments qui se conjuguent dans la juxtaposition et on comprend ici (mais la portée est plus vaste) qu’il faut deviner ce qui s’insinue entre les qualités décrites ou nommées.  L'intersticiel comme  le global.
  À un moment douloureux pour Viri, l’après-Nedra, il dialogue avec sa fille:«Ils parlèrent de la journée qui s’ouvrait à eux comme s’ils n’avaient que le bonheur en commun. L’heure paisible, la pièce confortable, la mort.»(je souligne) On peut regretter que Salter juge nécessaire d’expliquer le contexte de cette phrase («Car en fait, chaque assiette, objet, ustensile, coupe illustrait ce qui n'existait plus; c'était des fragments charriés par le passé, les tessons d'une époque révolue.») mais on saisit surtout la compossibilité d’éléments en principe peu compatibles.


 

 

  On comprend mal la lenteur du succès de ce roman voulu d’emblée classique (11):à la fois voué à la litote, au non-dit, fluide et discontinu, riche en dialogues très réuss

Partager cet article

Repost 0
Published by calmeblog - dans roman américain
commenter cet article

commentaires

Mior 07/02/2017 01:22

Mazette , quel billet ! (je suis en train d'en commettre un qui, à côté, est tout petit tout petit ! ;-)