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26 septembre 2013 4 26 /09 /septembre /2013 09:46


  "Écrire est certainement la plus équivoque, sinon la plus contradictoire [façon de s'approcher du but inaccessible], puisqu'on accroît par les mêmes pages qu'on noircit le bagage encombrant dont on aspire à se débarrasser. Par elles, on s'y lie davantage. Je m'en sers sottement pour me faire miroiter le progrès illusoire de mon détachement."  

 

"Pour moi, je n'espère pas percer le secret de la conjonction impossible."

 

                                         ***


    Caillois? L’homme de la querelle des haricots sauteurs mexicains? Le spécialiste de la pieuvre et de la mante religieuse? Celui qui contesta Picasso? Qui chassa Lovecraft du royaume du fantastique?
    Oui, c’est ce Caillois bien oublié (le centenaire de sa naissance a fait peu de bruit (1)) ou désormais enterré sous les anecdotes et les raccourcis qui décida dans les années soixante-dix de rédiger son autobiographie, une des plus intelligentes et donc une des moins lues du siècle précédent (2).



ALPHÉE, UNE LÉGENDE
     merveilleuse dont Caillois se saisit pour éclairer la "logique" de sa vie et en faire l’itinéraire (réversible) de tout son livre.
   Dans la version qu’il simplifie, le fleuve Alphée, après s’être naturellement jeté dans la mer, redevint fleuve, regagnant la terre ferme et remontant à sa source.


    L’autobiographe propose une lumineuse analogie entre sa vie et le sort du fleuve Alphée. C’est elle qui lui permet d'en évoquer les étapes: son séjour dans le vaste delta de la culture et “des vains édifices de la pensée” (qu'il nomme parenthèse) mais aussi, grâce à des adjuvants précieux (les objets, les pierres, la poésie), de proposer une remontée vers une source minuscule au moment où sa mort est prochaine.

   Son dernier mot ici: (qui) "éponge".


   Au moment aussi où l’Homme maître de tout et ignorant qui il est et d’où il vient pourrait bien connaître une chemin inverse qui le remettrait à sa vraie place.

 



  UN TRAJET

   restitué de façon éblouissante grâce à une langue d’une beauté et d’une rigueur oubliées depuis longtemps, en tout cas depuis la disparition de Foucault.
  Quelques mots retiennent le flux du fleuve Caillois et en accroisse la limpidité discursive:carrefour, inextricable, taciturne, syntaxe, prolongement, dénominateur commun, unité, sève. Osons ajouter une figure qui obsède son écriture, l'oxymore.

 

  Le cours du fleuve Caillois serpente de remous en retenues qui révèlent l'auteur même (et surtout) quand il ne parle pas directement de lui. On sait l’importance de l’oblique dans ses recherches.

 

   Un fleuve peu héraclitéen et comme doué de la mémoire que crut touver un jour J. Benveniste.

 


  Pas de doute: toute source vient aussi en dernier.

 

 

 

AUTOBIOGRAPHIE, "la longue confidence" d'un être qui crut découvrir son impersonnalité...


  On l’aura compris: le texte de R. Caillois est composé de trois parties (lui n'en désigne que deux) : ce qu'il nomme la parenthèse (ce qui correspond à sa carrière intellectuelle, honnie mais jamais reniée: elle lui lève alors le cœur) encadrée, ici, par les premières sensations et les marques initiales de la vie et, là, pour finir, par ce tout ce qui y ramène secrètement.


 Pour commencer, et seulement pendant quelques rares pages, Caillois retrouve le geste commun aux autobiographes: avec circonspection (il ne cache pas la possible part d’invention involontaire), il évoque son enfance villageoise, le rôle d’initiatrice de sa grand-mère dans la connaisance des choses et des mots, les jouets construits, un objet (un mousqueton) qui le fascine déjà (3), l’empreinte que laissèrent les ruines (à Reims, après la première guerre, un quotidien qui n’étonnait pas, qui n’avait rien de sinistre (4)) sur sa curiosité, sa sensibilité. Il raconte de façon très synthétique et rarement anecdotique son adolescence, les grandes étapes de sa formation (une pédagogie aberrante le servit durablement), la place immense de la lecture, de l’imprimé qui n'étouffèrent jamais en lui la nature que le sauvageon arpenta longtemps et que l'adulte retrouvait dans ses voyages lointains.  

 

   Comme toute autobiographe, il cherche surtout ce qui décida de son destin, de ses orientations et, comme le fleuve Alphée, il remonte de la mer à la source, des effets aux causes possibles. Plus encore, il cherche à définir son être grâce à la double traversée du temps.

 

  Un être qui s'évada peu à peu de la parenthèse pour rejoindre "sa condition natale" dont il avait gardé le souvenir et conservé l'élan.

 

 

    PARENTHÈSE

 

    “Chez moi, il y eut toujours un mousqueton pour balancer une lecture.

  Que désigne-t-elle, cette parenthèse, au soir de sa vie et dans ce  troublant chant du cygne? Nous l’avons un peu dit: l'empire de l'imprimé, la mer des lectures (immenses, apparemment (seulement) désordonnées et hétéroclites), l'océan des études, des publications (“sociologie des religions, des guerres ou des littératures”), des querelles, des rivalités (“les ronces accrocheuses des disputes et des controverses sans lendemain”), des idéologies, des systèmes qui se croient infaillibles. Mer qui faillit le noyer à force de l’obliger “à rien écrire qui ne fût emprunté à un autre livre.”
  Heureusement, il lui arriva d’écrire “une sorte d’intermède littéraire”, PATAGONIE (5) qui fissura cette terrible paroi de la parenthèse, et même, orienta secrètement ses recherches "sérieuses". Petit à petit, il s’investit avec de moins en moins de remords dans des éléments qui, encore souterrainement proches de la source, prolongèrent les intuitions de l’enfant et la marque de la nature (il n'hésite pas à en employer le mot instinct).


  Les fissures devinrent lentement failles avec l’aide des livres fées (“irrécupérables par la raison ou la vraisemblance”), supports de rêveries, "livres antidotes des livres". Caillois s’apesantit alors avec plaisir sur le ”secours des objets” (qu’il nomme carrefours, opérateurs privilégiés du démon de l’analogie (le mercure , un couperet tibétain, un masque de duel au sabre); il précise l’apport précieux des images et des vers et, après avoir montré quelques réserves (et fantasmes) sur la végétation (un vrai grimoire pour psychanalyste-on sait ce que Caillois en pensait, et pour cause!(6)), il en vient à sa passion pour les pierres dont peu ont parlé avec autant de talent…..Pierres qui ne l’avaient pourtant pas retenu dans son enfance. Ce sont différentes études qui l’y menèrent (mimétisme, masque, dissymétrie) et la rencontre du quartz (dit “fantôme”) au Brésil. Ici, comme dans ses autres livres qu’il ne nomme pas (7), sa capacité descriptive et évocatrice tient du prodige. Son crital laisse pantois.

  DE LA PLACE DE L’HOMME

 

   La parenthèse obsède Caillois. Son livre nous suggère comment il s’en délivra parfois. Cependant il est une certaine parenthèse dans laquelle il nous fait rentrer de force à plusieurs reprises.
  Dans la nature, selon lui, l’Homme n'est qu'une parenthèse, triomphante, certes, mais dangereuse et forcément provisoire. Elle se fermera un jour, violemment ou non. Parce que notre espèce ("retardataire et industrieuse"), ivre de sa puissance, prisonnière de sa bulle, oublie qu’elle fait partie de l‘unité naturelle qu’elle nie à tort : “l’homme peut de moins en moins douter qu’il ne soit une excroissance de la nature dont il demeure consubstantiel et aux lois de qui il reste entièrement soumis.” En de rudes phrases provocatrices bien éloignées d'une certaine guimauve humaniste, il rabaisse l’homme et encore plus son art qu’il ne conçoit que comme une “activité transitoire, passagèrement spécialisée.” Les objets d’art pour lui “appartiennent trop à l’art pour qu’ils puissent être regardés comme des objets véritables: ils relèvent d’un style, d’une époque. On apprécie leur beauté, leur prix, leur rareté. Ils renvoient à l’histoire.”

 

  Les pierres l’ont attiré ”parce qu’elles [sont] situées aux antipodes de la pensée et de la vie; en particulier à l’opposé de l’homme et des creuses vicissitudes de son agitation, ou si l’on préfère de son histoire."

   Ce qui ne l’empêche pas d’écrire et de tenter de donner “à ses phrases même transparence, même dureté, si possible- pour quoi pas ?- même éclat que les pierres.” Revenu depuis longtemps des facilités de certaines poétiques, il “cherche dans l’exactitude une poésie inédite.” Il nous confie son allégresse renouvelée, ses plaisirs aigus, "ses états de fièvre tranquille",  “sa certitude apaisante”, une sorte de comble qui n’a rien de mystique, de surnaturel ni de métaphysique. Il avançe alors l'expression “mystique matérialiste”. Expérience sans illusion, provisoire qui commença avec PATAGONIE.



QUELQUES TEXTES,
        au moment de conclure, rejoignent la passion des pierres et du minéral et plus généralement tout ce qu’il nomme “les embellies de l’âme”. Des textes peu nombreux qu'il vénère: Lord Chandos d’Hofmannsthal, la MORT D’IVAN ILITCH de Tolstoï auxquels il consacre des pages sublimes, crépusculaires, pleines d’une nuit habitée des troubles lumières de l’éternité minérale.

 

        Avant de remonter à sa source ("inverse"), c'est à la poésie qu’il consacre ses dernières pages et ses ultimes certitudes.


  Cette confidence rigoureuse et déroutante, sacrilège pour qui aurait un sacré, est d’une richesse fascinante mais elle va souvent plus loin que Caillois le croit ou feint de le croire. Au cœur des beautés inédites, des intuitions fulgurantes, des descriptions hallucinantes qu'il nous offre, demeurent du cassant, du coupant, du comminatoire, du péremptoire, de l'intransigeant. De l'orgueil qui tranche. Il nous parle de comble de plaisir, de paix, de réconciliation. Difficile malgré tout de ne pas ressentir autant l’étouffé que le comblé ("calme bonheur").

 

  Vous avez entre les mains, un minéral parfait qui, à chaque phrase, garderait, dans sa maîtrise même, la trace vivante d’une profuse énergie sauvage.

  Un chef-d’œuvre.

 

 

 

 "Je ne me suis réconcilié avec l'écriture qu'au moment où j'ai commencé à écrire avec la conscience que je le faisais en pure perte."

 

 

 

   Rossini, le 29 septembre 2013

 

 

NOTES

 

(1) Citons la louable exception de la revue LITTÉRATURE n°170, juin 2013. Un bel article de Juan Rigoli sur Caillois et les pierres.

 

(2) Le prix et la difficulté FLEUVE ALPHÉE tiennent dans le fait qu'elles dessinent les grandes lignes d'un esprit complexe et supposent tout de même une connaisance de son œuvre à laquelle il renvoie de façon qui peut sembler allusive à qui le découvre.

 

 

(3) Il en annonce bien d'autres.

 

(4) Que de pages magnifiques (sur les Mille colonnes d'Istanbul et surtout, Ajanta), que de  pages qui transportent....

 

(5) Accessible dans l'édition QUARTO de ses œuvres.

 

(6) On retrouve une phobie de la prolifération (plus radicalement, de l'engendrement), dans la "cogitation", dans le domaine des idées. 

 

(7) PIERRES, L'ÉCRITURE DES PIERRES, MINÉRAUX

 

 

 

 

 

 

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Published by calmeblog - dans autobiographie
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