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24 octobre 2014 5 24 /10 /octobre /2014 10:05


   «La cocaïne est une valeur refuge. La cocaïne est un bien anticyclique.... La cocaïne est le bien qui ne craint ni l'épuisement des ressources ni l'inflation.» (page 99)

 

    «Je voudrais crier haut et fort, afin que ça se sache et qu'on essaie d'en prévoir les conséquences.» (page 303)

 

         

                                                                         ∇∆∇


        Voici un livre qui vous vient avec une couverture particulièrement éloquente:sur un fond de nuit, de la poudre blanche  explose comme une étoile de mort. Vous entrez dans une cosmogonie particulière.

 

     On connaît Roberto Saviano pour son célèbre livre Gomorra qui lui vaut de vivre encore caché et protégé par des gardes du corps. Huit ans après, avec EXTRA PURE, il s’attaque à des pieuvres encore plus grandes, encore plus redoutables, celles qui comptent dans le trafic de cocaïne sur tous les continents.

  La coke, la drogue de la modernité qui aurait pour les clients un immense avantage sur les autres, celui de se sentir omnipotent sans avoir l’impression d’être drogué….


  Ce «voyage dans l'économie de la cocaïne» est construit sur l’alternance de deux types de partie:la première (avec comme marqueur un #) est une suite de courts chapitres consacrés par exemple à une méditation haletante sur l’effet de la coke, sur les mots pour la nommer (#4), sur l’incapacité qu’il y a à calculer ce qui est écoulé, sur la façon de commander un gramme en plein cœur du capitalisme londonien...; la seconde est une série de bilans de l’état des forces des narco-trafiquants qui ont le pouvoir dans le monde.


   Un choix désoriente un peu:voulant coller à l’actualité tout en faisant un historique des trois dernières décennies, Saviano part de ce qu’il appelle le Big Bang qui est plutôt la fin d’une longue transformation qu’il racontera en remontant dans le temps (la Colombie, la Calabre, la Russie d'après 89).

  Quelques axes s’imposent dans ce livre qui souhaite témoigner de la “rationalité du mal” et où le TU à beaucoup de référents:              

 

                                                                               •l’enquête journalistique

 C’est la partie la plus nourrie qui offre à la fois des repères spatio-temporels, des masses d’informations précises et quelques «success stories» qui viennent illustrer des cas méritant d’être connus.

  Saviano est soucieux d'exactitude dans les informations sur la drogue elle-même (les lieux d’exploitation, le travail des sols, les variétés (de la pire à la plus courue)), sur ses tarifs ici et là, sur ses effets à court et long termes. Il décrit (de façon trop éparpillée mais détaillée) toutes les étapes de la production, du transport (tout est possible (mêmes les voiliers, les sous-marins)) et les contenants utilisés pour les pains de coke (ainsi que leurs sigles) sont examinés dans un long inventaire (le poulet rôti, le marbre, le thon, les bananes, les requins, les fleurs de la Saint-Valentin, des portes, des couches-culottes... tant d'autres!) qui prouve que, là au moins, l’imagination est au pouvoir; il raconte les alliances (fragiles, provisoires, un rapport de force contenant en germe des éliminations toujours prévisibles), les secrets de la diffusion et ses différents relais (une psycho-sociologie du dealer est esquissée comme sont rappelées les règles auxquelles il doit strictement se soumettre).


   On est médusé par les principes d’organisation,
parfois archaïques il est vrai dans certaines régions mais  généralement engagés vers toujours plus de modernisme. Le sous-titre du livre est judicieux (l'économie de la cocaïne) car on se trouve souvent devant un organigramme minutieux quoique visible nulle part, avec les paysans exploités et terrorisés, les recruteurs de mulets (volontaires ou pas), les chimistes (les Français semblent appréciés), les logisticiens, les ambassadeurs-recruteurs-incitateurs, les négociateurs (de la blanche contre de l’héroïne ou pour acheter des armes etc.), des hommes de main, des polices privées aux multiples tâches, parfois un ensemble militaire (caché ou non sous le titre trompeur de guérilla) dont la violence donne la nausée au lecteur. Parler de terrorisme n'est pas exagéré.
  On reconnaît dans ces éléments une ensemble de multinationales du toxique qui tendent à s’aligner sur les structures d’État (il s'agit  même parfois d'un état dans l’état voire d'un état remplaçant un état faible) et sur les techniques du business. Les techniques de la com’ se servent de youtube sans scrupules….


  Dans cette chaîne de commandement,
au même titre que celui de logisticien (au travail si complexe et si long qu'il reçoit une paye digne de riches professions libérales), un  rôle est devenu majeur: celui d’investigateur pour le blanchiment d’argent. Il y faut des compétences, des connaissances, des intuitions, de l’entregent:la tâche est souvent facilitée par l’achat de banques elles-mêmes qui sont ainsi à même d’œuvrer plus facilement. Mais tout peut servir : les banques très connues (américaines, anglaises, suisses), la vente des chevaux, le commerce de l’art, le sport, les jeux, le bois et même les pompes funèbres (spécialité russe). L'expérience impose une rude leçon:la peine qui sanctionne une banque aveugle à dessein est toujours (largement) inférieure aux gains....

 

   Il faut le concéder: emporté dans ce maelström de chiffres (sommes d’argent, nombres de morts, statistiques, pourcentages), le lecteur est comme un boxeur groggy et il a du mal à rester les yeux ouverts et l’esprit disponible. Même si tout est vrai, même si le nombre a valeur de preuve, les chiffres, à force, se banalisent.

   Nous le disions d'emblée: la volonté de marquer les étapes dans l’évolution des méthodes mais surtout des prises de pouvoir a donné lieu à une construction un peu déroutante:plus on avance dans le livre, plus on s'éloigne des lieux les mieux connus ou les plus fréquentés par l’auteur. Et en passant du Mexique à la Colombie nous remontons dans le temps. Saviano voulait commencer en frappant fort si bien que l’urgence (qui n’est pas un principe de l’historien) l'entraîne à des raccords un peu discutables. 

 

 


   Il reste que malgré des récits souvent redondants, la géo-politique de la drogue est assez bien rendue et on lui est reconnaissant de  pointer les séquences majeures, les radicalisations d’un univers en perpétuelle adaptation.

 

  Même dans un ordre discutable, il cerne parfaitement «l'âge d'or» de la Colombie qu’il appelle la matrice de notre nouveau siècle (il se livre à une lecture "marxiste" un peu sommaire), il s’applique à définir l’originalité (dans le trafic, dans la violence et dans le mode de vie des chefs) de chacun des pôles dominants du trafic (les Calabrais, les Russes), indique (rapidement) quel avenir attend  l’Afrique et insiste beaucoup sur ce qu’il appelle emphatiquement le Big Bang, le triomphe relativement récent des gangs mexicains. Avec eux la cocaïne est entrée dans la modernité et nous voyons se dessiner en peu de temps de nouvelles méthodes, de nouvelles alliances et une expansion qu'on comprend inarrêtable.

                                     • un lanceur d’alerte

   Les limites de son entreprise s’expliquent sans doute par sa situation et par son ambition première:devant l’écho réduit donné par d’autres journalistes au moment des arrestations (ou, à l’inverse,  devant l’écho exagéré (le sensationnel) transmis de façon éphémère), devant l’ignorance entretenue du public (luttant contre les stéréotypes (Le Mexicain, le Russe…) il lui arrive d’y céder aussi), face à la lenteur de la justice ou à la surdité, l’incompréhension, l’amateurisme ou les calculs des politiques, il a choisi de crier fort pour faire savoir ce que signifient ces trafics et combien le blanchiment joue déjà un rôle de poids dans l’économie mondiale comme il l’affirme avec le renflouement de grandes banques anglaises, américaines lors de la crise de 2008.


Si l’un des TU de ce livre consiste à nous tirer fortement par la manche, un autre est plus personnel.

                                  • une dimension autobiographique

  Par à-coups, Saviano qui se dit l’homme des égouts de la planète se livre un peu au lecteur. Il parle de ce qui lui manque, de l’époque où il était libre, en particulier de la mer associée souvent à l’enfance et à la ville
, Naples, qui le rejette désormais farouchement en lui disant que «c’est bien fait pour lui», «qu’il a tout ce qu’il mérite», «qu’il n’avait qu’à pas commencer avec GOMORRA».


  Il veut
moins expliquer ce qu’est devenue sa vie au quotidien que  rendre au mieux l’obsession qui le fait courir:il renvoie au capitaine Achab et évoque comment par projection mimétique sur de grands et petits trafiquants il a acquis le don de seconde vue (au risque de perdre de vue tout ce qui n'est pas le monde de la drogue). Il reconnaît qu’il se consume de l’intérieur et que ce qui le pousse dans les cercles de l'enfer c’est la volonté folle de comprendre (1) qui tourne à la dépendance et ressemble à une fuite en avant. Il voudrait rencontrer en prison tel grand magnat de la drogue pour l’interroger, pour entrer dans la médiocrité assassine de certains ou, pour d’autres, dans leur réelle intelligence (cruelle) des situations.


   Pour parler de sa quête, il recourt aux cas d’autres enquêteurs (tués ou sombrant dans la drogue ou l’alcool et qui sont un peu ses doubles) et surtout à l’image (facile) de l’addiction:les histoires se ressemblent mais les détails sont toujours singuliers et il les collige de façon frénétique, jusqu’à l'écœurement. Les récits de drogue seraient sa drogue. Il en veut toujours plus, il souhaite les raconter. Il serait devenu un «monstre» seulement réactif à toutes les données de la cocaïne et seulement à elles (pour lui, tout devient signal, signe, flux lisibles) et, pire peut-être, soupçonneux de tous et chacun. Un paranoïaque entouré seulement d’ennemis et de parasites (2) qui n’a plus d’estime pour lui-même tout en voyant qu’il ne lui était pas possible d’emprunter un autre chemin.

 

Avant de se déclarer nettement, son plus grand regret affleure à tous les chapitres.

                                             •Être écrivain


                    «Et si j'avais fait autrement? Si j'avais choisi une route plus droite, celle de l'art. La vie d'un écrivain, par exemple, que certains définiraient pur, avec ses névroses, ses angoisses, sa normalité. Raconter des histoires inspirées. Se passionner pour l'écriture, la narration. Je n'en ai pas été capable. La vie qui m'est échue est une vie de fuyard, de coureur d'histoires, de multiplicateurs de récits.» (3)


   Certains de ses chapitres (#coke), quelques-unes de ses images indiquent un talent qui se trouve bridé par le caractère hybride de sa tentative. Emporté par une conviction qu’il veut absolument faire  partager, écartelé entre les synthèses superficielles mais efficaces et les portraits répétitifs mais surprenants par quelques détails, il laisse le lecteur insatisfait. Dans ce livre, il y a bien une cinquantaine de destins (parrains connus (le Russe surnommé Brainy Don mérite, hélas! de le devenir)), marchands, bimbo colombienne, conférencière anti-drogue dont le mari est un spécialiste du blanchiment, brokers, Maria, conseillère d’investissement surdouée qui travaille pour un cartel  mais en réalité pour
la DEA (l’anti-drogue américain), dealers, victimes) qui, chacun, aurait donné lieu à un roman. On sait ce qu’un le Carré (un exemple parmi cinquante) a déjà fait dans ce domaine et on devine ce qu’il en aurait fait. À trop vouloir faire autorité (ce que certains désormais lui contestent), il délaisse trop la forme.

 

 

 

 

  EXTRA PURE n’est ni un rapport de l’ONU ou de la Commission européenne sur la drogue; ce n’est pas une analyse complète de ses effets économique, politique, idéologique; ce n’est pas un roman qui condenserait avec art ce qui est ici suite impressionnante de chiffres et de portraits. C’est, porté par un homme courageux, un document sur l’imagination perverse des hommes et un appel à une prise de conscience. C'est déjà beaucoup.

 

 

Rossini, le 28 octobre 2014

 

 

NOTES

 

(1)«Se plonger dans les histoires de drogue est l'unique point de vue qui m'ait permis de comprendre vraiment les choses

 

(2)À la fin du volume, la longue liste des remerciements prouve qu’il a des rémissions, heureusement.

 

 

(3)On voit combien sa conception de la littérature est datée et réduite. Mais, après tout, qu'importe?

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