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27 novembre 2012 2 27 /11 /novembre /2012 08:58

 
   Dire la dèche.

 

   Depuis longtemps les écrivains ont raconté la débine, la misère des rues, le froid, l'alcool, les maladies, les clans, les horions. Robert McLIAM WILSON, en 1989 se proposa de donner la parole (ou de la prendre sous le nom de) à Ripley Bogle.


   Bogle l'enfant laid devenu Bogle le beau. Le fameux Bogle, la belle gueule photogénique, ses "yeux verts fabuleux", Bogle "le sexy",  "le play-boy assez mignon", "le chouchou de ces dames", Bogle "le superbe", le picaro (surtout pas australien!), le rustre (vaguement affiné par la belle Laura - non c'est un mensonge), l'élégant vagabond différent de tous les autres, "l'Irlandais libre buveur et grand penseur","le Roi des bancs publics", le "Prince du pavé" à la santé minée par l'errance et la malnutrition malgré son jeune âge.


   Bogle de Falls Road, de Turf Lodge, du pays de la tourbe. Bogle dont le père ne fut pas éminent physicien ni sa mère romancière mineure...Le premier n'était que Gallois (si c'est bien lui), la seconde prostituée.

 

 

   Bogle l’orgueilleux, le parano, l'ex-grand blasphémateur, le footeux talentueux (meilleur que Georges Best (si, si, il le dit), Bogle la Blague, le fanfaron, le menteur (qui connaît les paradoxes du menteur), le poseur, le hableur, le sentencieux, le "charmant, le débonnaire, le sensible, l'érotique, le viril, l'énigmatique " avec les femmes qu'il n'aime pas, le gauche, le maladroit avec les autres, le bavard, l’orateur trousseur d'hyperboles, le jaseur, le redondant, l’auto-didacte, l’auto-critique, le cynique, le perdant navrant, le misogyne et l'anti-féministe (que de harpies!), le misanthrope à ses heures, le malchanceux qui ne connaît pas le tragique, victime des “turpitudes hilarantes du hasard”, le "bouquet garni de casuistique, de mépris, d'arrogance et d'insensibilité"....

 


Bogle "le putain de génie" en herbe qui avait tout lu avant tout le monde et qui fut viré de toutes les écoles.

 

Notre Irlandais naquit (nous assistons à son enfantement et à l’instant de sa sortie d'entre les jambes de sa mère) dans une “ville merdique, lépreuse et pas très jolie”, Belfast, lieu d’affrontements extrêmes entre Catholiques et protestants, ville investie par les Britts et "couverte" par les deux ailes  de l’IRA (Provies et Stickies) rivalisant rudement : capitale “qui vous ramollit le corps et le cerveau” et “vous vole votre “âme.””  Cet Irlandais indulgent pour l’Anglais, beaucoup moins pour le Yankee et le Gallois (voire l'Irlandais), quittera tôt sa ville natale dans un magnifique et  assez peu convenu adieu.


   Voilà un roman mêlant registres et genres (avec chansons, récits de rêves, micro-histoires en forme de nouvelles, éléments de tragédie, de comédie satirique et constante référence au théâtre et à son vocabulaire, on pense parfois à un opéra de quat' sous pour homme-orchestre), écrit sur les décombres du classique roman d’apprentissage (Arthur Pendennis y pointe son nez) dont il contestera les illusions entretenues mais il est vrai que Bogle le héros est encore très jeune à la fin du livre et que ce qu'il quête c'est la bonté....

  La construction du texte obéit à la technique de la tresse:le premier brin consiste en la déambulation bogléenne de quatre jours (jeudi (tout commence à St James's Park ), vendredi, samedi, dimanche) dans la Londres thatchérienne par un mois de juin naturellement glacé. L’autre  brin: parfois relayé par un narrateur qui lui ressemble assez,  Bogle raconte les vingt deux années de sa brève vie passée à Belfast (au milieu de sept frères et une sœur) puis à Londres, avec un passage retentissant par Cambridge. Ce roman permettant aussi très  traditionnellement l’apprentissage du lecteur sur la faune des miséreux, “des déchus, des sans-abris, des vagabonds” comme sur celle de l'aristocratie légitimée par sa seule reproduction endogène.

 

  Le fil biographique commence donc avec la scène de sa naissance, enchaîne avec l’enfance d’un génie qui cache ses surdons, avec ses écoles dont celle de la rue, sa puberté ultra-rapide, ses petits boulots, son premier vagabondage, ses premières cuites, son aventure amoureuse avec la protestante Deirdre qui deviendra quasi-folle après un avortement dont il serait responsable si l’on en croit son aveu tardif. Sauvé par des curés, privé de son meilleur ami Maurice  Kelly (on apprendra tardivement le rôle de Bogle dans son exécution politique par des voyous se réclamant de l’IRA), il réussira à entrer à Cambridge dont il se fera exclure après un solide avertissement de la part du pittoresque et exquis docteur Byron, sorte de Coryphée de tous les fantômes de l'excellence. Le passage  parmi l'élite où, entre deux séances d’ennui profond ou d’exercices donjuanesques, Bogle joue au héros de la classe ouvrière gaélique donne lieu à quelques portraits vigoureux et à une satire bien enlevée.

 

  Son éviction de Cambridge le poussera peu à peu vers l’errance urbaine. C’est là que nous le rejoignons et le suivons pour quatre jours dans le décor londonien dont il donne une poétique géographie sociologique pleine d’amères saveurs. Très méthodiquement, Bogle nous raconte la vie nocturne et la vie diurne du sans-abri, leur inversion temporelle pour le clodo, la température morale et sociale d’un samedi (jour de violence) pour les pauvres et les riches. Les descriptions bogléennes de la Tamise (“cet égout”), des grands bâtiments royaux, des recoins insalubres,  sa peinture de la nuit, du brouillard de juin, ses variations virtuoses sur la pluie et les couleurs du ciel londonien sont des réussites incontestables.

 

    Dire la dèche?

 

  McLiam Wilson a choisi le regard d'un rustre très cultivé (il fait dialoguer Dickens et Orwell, il cite explicitement ou implicitement les plus grands dont Kafka) tout en évitant le sentimentalisme. De nombreuses pages sont mémorables : qu’il s’agisse de la faim, des cigarettes, du froid, du manque de sommeil, et des souffrances du corps, il est intarissable et son vocabulaire surabondant, sa phrase énergique touchent juste. Il est un maître de l’épopée de la crasse vermineuse, du débris fermentant, de la gerbe purulente. S’il règne en maître dans les sentences cinglantes, il ne lésine pas toujours sur la redondance factice de son discours (car ce texte n’est qu’un long discours avec des digressions qui sont autant de portes ou fenêtres de théâtre), sur la tentation du morceau à faire, du vrai morceau de bravoure où incontestablement il excelle (parmi tant d'autres: le dimanche, ses pères hypothétiques, la bière, le whisky, le moment heureux dans la faim pourtant insupportable, la chaleur réconfortante de la douleur, son regret de n'avoir subi aucun sévice, les odeurs de la cloche).

 

  Pour dire la dèche, Bogle le bagout a inventé le maniérisme du crade et, malgré tous ses efforts, n'a pas réussi à se rendre antipathique.

 

 

Rossini, le 30 novembre 2012.

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Published by calmeblog - dans roman
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