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14 mai 2013 2 14 /05 /mai /2013 06:57

  

"Toute cette histoire ressemblait exactement à une énigme policière dans un magazine bon marché. Je n'arrivais pas à y croire." 

 

                 UN PRIVÉ À BABYLONE



  Un héros qui n’en est pas un dans une intrigue qui n’en est pas une et dont la résolution laisse perplexe.
  Au moment de Pearl Harbour, un privé dans la dèche, vivant dans la crasse et tapant tout ce qui lui reste d’amis-au point d’en être réduit à voler les mendiants aveugles (pas tant que ça).
  Un privé qui a fait la guerre d’Espagne et en a rapporté bizarrement quelques trous (1) dans les fesses.
 Un privé sans clients, sans bureau et sans secrétaire, sans balles dans son pistolet, sans voiture. Sans avenir.
  Comme porte de sortie provisoire mais largement empruntée car battante, ce C. Card s’est donné un rêve, un scénario mythique dans lequel il saute à pieds joints dès qu’il peut (ce qui le pousse à souvent manquer ses arrêts de bus): Babylone, produit (peu) raffiné de l’industrie hollywoodienne qui lui inspire toutes les aventures romanesques et les revanches indispensables pour oublier la mouise qu’il entretient par paresse et avec nonchalance. Il y suit avec passion les aventures de Smith Smith contre les ombres-robots.    Son ÇA s’en donne à cœur-joie pendant que son Moi se déglingue entre une mère qui lui rappelle sans cesse qu’il fut à quatre ans l’assassin de son père et des créditeurs âpres à rentrer dans leur argent. En place de Surmoi d’occasion, le policier Rink, sévère et capable de torture mais qui le décevra finalement. Amère leçon.



    À l’époque du structuralisme triomphant, des livres théoriques sortaient en nombre et tentaient de décrire de façon taxinomique la logique des possibles narratifs. Vous tenez là un exercice pratique qui avait tout pour plaire aux zélés légataires de W. Propp.
 Tout y est parce que Brautigan a décidé d’entreprendre “une déconstruction flâneuse du roman noir à la Dashiell Hammett ou Raymond Chandler” pour reprendre les termes de Pierre-Yves Pétillon.


Flâneuse, c’est bien le mot. Il faut attendre la page 138 pour savoir la raison de la rencontre de C.Card avec sa commanditaire. Une histoire de cadavre à enlever à la morgue.  Tout est fait pour retarder l’avancée de l’intrigue qui se désinvente sous nos yeux: Babylone vient comme par magie (mécanique) meubler des vides béants. Aucun délayage n’est évité, tous les obstacles à une ligne narrative trop droite seront proposés. L'avantage? Le privé est très lent dans l’induction tandis que les nombreux détours vaguement narratifs rendent le lecteur perspicace: aucune surprise ne l’attend, pas même la présence de la mère dans le cimétière par nuit noire. Un personnage entre-t-il en scène? On comprend qu’il est de passage pour faire gagner du temps au narrateur et activer les capacités du lecteur. Le privé tombera forcément sur des personnages de son passé qui retardent son présent tellement vide. Sa propriétaire n’a vécu que pour mourir à un moment de creux qu’il fallait combler. Complice, le lecteur n'est jamais surpris de n’être jamais surpris.


 R. Brautigan s’est amusé  dans ce dessin assez peu animé: comme il s’attaqua à d’autres genres populaires (LE MONSTRE DES HAWKLINE, WILLARD, LE GÉNÉRAL SUDISTE etc.), il a parodié ce que faisaient Spade ou Marlowe qu’il met sur le même plan qu’un peplum.... Il a surtout voulu se livrer au plaisir des comparaisons dans le style de Hammett et Chandler: s’il a quelques scènes très drôles (PETITE DAUBE , le COU, SOURIRE), certaines inventions bien venues (orage de cactus) ou encore quelques réussites stylistiques, d’autres images sont franchement désolantes, sans doute volontairement pour saturer le genre et tirer sur la corde qui pourrait pendre les trafiquants du noir.

 

Il reste que le lecteur est frustré sur un point. Il ne saura jamais comment fait la fatalement blonde fatale pour écluser autant de bières à l'heure...


Card aura passé une bonne partie de sa journée à la morgue en compagnie de son pote Pilon:il se retrouvera pour finir avec un cadavre dans son réfrigérateur. N’est-ce pas un peu tout le genre du polar noir que Brautigan voulait mettre au froid?

 

Rossini, le 14 mai 2013

 

 

NOTE

 

(1) Dans sa brillante préface, le traducteur Marc Chénetier nous livre une clé possible de lecture qui passerait par les mots hole et card.

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Published by calmeblog - dans roman policier
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