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30 juin 2012 6 30 /06 /juin /2012 05:35

 

        «C’est fondé sur quelques incidents, en eux-mêmes plutôt insignifiants» (page 12O)
    

    «Je vis», «je regardai», «je surpris», «j’observai du coin de l’œil», «à la dérobée...» «il tourna le visage de façon à ce que je ne puisse voir son visage et dit: «ça va».»Etc.Etc..

 

    L’œil qui capte de l'insignifiant, l’oreille sensible au ton, à l’inflexion, à la voix plus qu'à ce qu'elle dit, la main qui écrit de mémoire: le plus grand nombre de phrases que vous lirez est ainsi construit autour de quelques pauvres verbes qu'on ne cache pas derrière une syntaxe tarabiscotée et une synonymie savante...
    Voir sans voir, pour voir, voir le regarder et le regardé des autres, leurs évitements, leurs aveuglements, voir pour capter un instant, deviner un envers sans s'apesantir, rendre la percée du réel qui s'immisce dans les détails (tout n'étant que détail), sans jamais avoir la prétention de comprendre, d’expliquer en profondeur. Rester à l’extérieur - en apparence.

 

     Voir, entendre sans prétendre à la sacralisation de l'épiphanie ou à l'inouï.

 

     Tenez, une affiche : "Je quittai l'avenue pour m'engager dans les petites rues au-delà. À un kiosque à journaux fermé pour la nuit, mais qui était peut-être fermé depuis des mois, je vis agrafée sur un côté du kiosque, l'affiche publicitaire d'un journal faisant de la réclame pour une biographie de Huey Long, le beau parleur de Louisiane récemment décédé. Il aurait fallu retirer l'affiche puisque le feulleton était achevé depuis des mois. Deux punaises empêchaient de s'envoler le morceau de carton sur lequel était collé le portrait; l'une d'elles traversaient sa bouche et sa tête plate ressemblait à un scellé."

 

 

     Hasard objectif, courte échelle du surréel? N'allons pas trop vite.

 

   
    Vous êtes dans LE MUSICIEN de Charles Rezznikoff (1894/1976), écrivain qui est surtout connu pour sa poésie et pour son appartenance au courant dit de l’objectivisme : ses volumes les plus célèbres sont TÉMOIGNAGE, HOLOCAUSTE.

  On retrouva dans ses papiers ce roman qui fut sans doute écrit dans les années cinquante et qui croise des méditations sur la création comme LE CHEF-D’ŒUVRE INCONNU  de Balzac.
 

 

 

 

    Pour son travail, un narrateur, représentant de commerce (ce que fut un temps Reznikoff pour ses parents) va et vient de la Côte Est à la Côte Ouest. Il retrouve souvent Jude, un camarade de classe devenu musicien voué pendant quelques années à l’accompagnement de films hollywoodiens (Reznikoff travailla un peu pour Hollywood). Même si ce narrateur n’entend pas grand-chose à la musique (tout en connaissant les grands classiques) et si celle de son ami le déroute et le laisse franchement indifférent, il prend plaisir à le retrouver à New York comme à Los Angeles. Du moins au début.

    La première phrase dit beaucoup: «Jude Dalsimer était peut-être un grand musicien».

    La confidence écrite du narrateur est tournée vers le passé et semble, comme on voit, ne pas vouloir faire de la musique de Jude son centre d’intérêt. Le musicien, l’ami (qu’il voudra, non sans sensation de culpabilité, éviter vers la fin) compte plus à ses yeux et à sa mémoire. Se retrouvant par hasard et après vingt ans d’oubli dans une des gares de Chicago, ils vont prendre l’habitude de se retrouver, tous deux marchant dans les rues ou mangeant dans des restaurants plutôt modestes dont on détaille souvent les clients, le menu...et le prix. Plus rarement ils se rencontrent chez Jude en présence de sa femme, enseignante qui croit peu en son talent de musicien et renâcle devant sa vie de bohème. Le couple partage plus méfiance et irritations que bonheurs.


    Jude marche, marche (trait autobiographique), se parle, compose une musique le plus souvent à référent biographique que les mots du narrateur racontent en italiques.

 

    Au moment de leurs retrouvailles, Jude a encore une chance à saisir : il peut travailler pour P. Pasha (pour Reznikoff, ce sera Albert Lewin), producteur de films à Hollywood. Au fur et à mesure de leurs rencontres on comprend qu’Hollywood est touché par la crise et l’après-Dépression et que les occasions de voir réussir Jude sont réduites à rien. Il écrit, beaucoup, sur tout, sur rien, réécrit, corrige, aménage, accumule. On comprend vite que le destin de cet artiste sera tragique : l’esprit se fêlera, il aura des moments délirants, toutes ses compositions seront brûlées, une pneumonie l’emportera alors qu’il a pris le prévisible chemin de la cloche.

    Si le narrateur ne cache pas ses doutes, ses réticences, sa cruauté vers la fin, il ne juge pas Jude et nous offre une possibilité de réflexion sur l'œuvre qui n'est pas comprise. Un moment. Ou à jamais. Voire sur l'œuvre sans valeur.

 

     Fêlure, failure.

 

    
    Ce roman est avant tout l’aventure d’un regard qui ne saisit que l’infra-monde, celui des gestes, des rides, des mots cachés par les silences, des sous-entendus que personne n’entend ou qui font souffrir. Le monde, tel quel, dans sa émergence et sa dispersion permanentes.

   Dire sans ambition, sans explication surplombante qui prouverait telle ou telle théorie.
   Tout vient au premier plan. Une table parentale devient, un temps, exorbitante. Comme une toux ou les pieds de la vendeuse de journaux.
    Sa mémoire note ce qu’il vit. Nous suivons un journal mémoriel qui ne rapporte que peu d’actes ou d’actions. Le centré, le frontal, le supposé essentiel ne retiennent pas le narrateur. Un strabisme, une écoute divergents...qui retiennent l’écart infime, le trouble mineur, l’impartageable commun. Pas de fantastique, de surréel, surtout pas. Pas de hasard objectif, même si la punaise de l'affiche semble un scellé. Pas d’arrière-monde. Seulement le faible, le mineur, le petit qui renversent les hiérarchies en les ignorant. Rien d'important, tout important. L'immanence.

  Cette remémoration attire lentement, lentement l’attention du lecteur. Tout, n’importe quoi d’insignifiant, d’occasionnel (bruit du métro aérien, pas dans la nuit) tombe ainsi dans notre champ de conscience comme pierre dans une eau vive. Les ronds des ondes gagnent le bord et nous touchent  par de si grandes  petites choses.

   Tout paraît délié, discontinu. Incohérent. Scène succédant à une autre etc.. Simple collection d’etc.? Au petit malheur du hasard? Tout se tient. Tout est occasion. La misère ici, la richesse à Hollywood, l’esclavage de l’artiste de studio. Une discussion sur le corned beef mène à la piété de la mère de Jude.
    La Dépression, ses effets, sans naturalisme
lourdement explicatif, sans symboles bien traduisibles. Si vous voulez ressentir la vie d’un musicien juif, enfant d’émigré qui fait l’épreuve de l’antisémitisme, du rejet (du rejet de soi aussi bien), qui éprouve la présence au loin mais si proche d’Hitler, de la Palestine ou laisser venir à vous la montée d’une misère jamais vue à New York (bien pire que dans la Dépression), lisez le chapitre d’où est longtemps absent Jude et qui égrène des cas bouleversants. Polaroïd de la misère? Nullement. Tout attire son œil avec comme ligne de fuite le rebut, le cabossé, le délaissé, le laissé pour compte qui désorganisent l'attendu.

...

 "Pendant que" : le mot de la concomitance, de l’esthétique du livre. Une voix accablée, parfois rude, mais retenue. Une succession de scènes, d’évocations au coin de l’œil, d’écoutes que perfore l’infime....
   Un grand livre de silences, de vides, de ressassements, de refus  du style. Qui en dit long sur Reznikoff comme sur Jude.


   Sous sa simplicité désolée, un livre qui est un des plus exigeants  pour le lecteur.(1)

 

 

Rossini

 

NOTE

 

(1)(octobre 2015) De Retznikoff, les éditions Héros-Limite publient SUR LES RIVES DE MANHATAN (traduction Eva Antonnikov).

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Published by calmeblog - dans roman américain
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