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6 août 2014 3 06 /08 /août /2014 07:00


«C’était l’époque où...»

 

___________


 
«(...) il acquit la conviction que quelque chose était pourri chez Rosserys & Mitchell-France.»

 

 

                                                                    •••

 

  En 1974, le prix Femina consacrait L’IMPRÉCATEUR qui connut un grand succès au point d’être rapidement adapté  au cinéma. Son auteur, René-Victor Pilhes, tenta ensuite une carrière politique et ses romans suivants n’eurent plus l'audience de ce livre-événement. Ce récit traverse-t-il le temps?

 
   
  C’était l'époque où Rosserys & Mitchell, la plus grande et la plus puissante entreprise multinationale du monde avait son siège européen à Paris, dans un espace qui jouera un rôle majeur dans l’intrigue au point de lui donner son unité:«au coin de l’avenue de la république et de la rue d’Oberkampf, non loin du cimetière de l’Est.» ....Mais quelque chose de grave avait secoué ce bel édifice de verre….


 Bien après (pas vraiment), au fond d’une clinique et dans une chambre toute blanche, continuellement surveillé et soigné, le narrateur se remet d’un trauma longtemps mal défini et nous raconte une histoire aux rebondissements frôlant, par leur nombre et par leur contenu, l’invraisemblable. Ce narrateur veut corriger la version des experts et défendre un point de vue moral et politique. Dans la firme, il exerçait la fonction de directeur adjoint des Relations humaines et il a vécu au jour le jour tous les épisodes rocambolesques de l’antenne parisienne de Rosserys & Mitchell. Malgré sa fatigue, il a décidé de raconter tout ce qui eut lieu, en commençant par le décès d’Arangrude (sous-directeur du marketing pour le Bénélux) et les réactions (inattendues) de l’entreprise à cette disparition brutale, puis de montrer que de façon curieusement concomitante survinrent la découverte d’un texte simple (simpliste même) mais étrange à dimension économico-polémique ambiguë (on en dénomma Imprécateur l'auteur anonyme), distribué à tous les cadres et le constat de fissures inquiétantes dans les fondations de l’immense cage de verre et d'acier.

 

Ces faits avaient-ils un lien secret? Qui était cet Imprécateur qui défiait la plus grande boîte du monde et qui récidiva avec des libelles plus ambitieux?

 

  Le récit est détaillé, lent, méticuleux: pour les avoir accompagnés, entendus, espionnés, pour avoir été, de par sa fonction, au cœur des relations humaines (et «inhumaines»), le narrateur suit de près les faits et gestes d’une quinzaine de cadres dont quelques américains venus de la maison mère située à Des Moines, y compris, un temps dans le plus grand secret, le boss en personne.


Le premier mérite du roman tient dans la satire très réussie d’une grande entreprise moderne (univers mieux connu de nos jours) vouée à imposer la «nouvelle religion», celle du bonheur administré: nous vivons de l'intérieur l’obsession des plans de carrière, les rites, les codes, les rapports de force patents et latents et, dans le cours du récit, l’apparition des ambitions à peine masquées, des rancunes, des coups bas, des mots tordus, des conflits endormis, le surgissement des alliances provisoires. Le regard porté sur les cadres (leurs sources d’information (1) et de conditionnement (L’EXPRESS alors), leurs tics, leur langage importé, leurs mots fétiches, leurs horaires) provoque un franc rire. Le moment le  plus drôle revenant à la présentation de chacun:dans tous les cas apparaît automatiquement un curriculum vitae long comme un bilan d'entreprise et sonnant toujours comme incongru.(2) Le directeur des relations humaines, le bien nommé (si on peut dire), mène une analyse permanente loin de la nivelante psycho-sociologie dominante alors. Ses portraits sont bien individualisés et souvent d'une belle cruauté.
La crise jouant un rôle de puissant révélateur, les fissures n'affectent pas seulement le sous-sol de Rosserys & Mitchell.

 

Nous touchons alors à un autre mérite du roman. Il propose un ton rare et une esthétique étonnante (plus les antagonismes sont lissés et plus le roman conjoint, pour les téléscoper, les antithèses). Dans un univers où le sérieux bureaucratique discipline et écrase tout, toutes les formes de comique sont au rendez-vous: obéissant à un crescendo étourdissant s’impose un étrange mélange de grotesque, de burlesque, de provocations «énaurmes», d’humour noir, de situations décalées, de discours délirants qui fait se croiser Brecht et les Monty Python dans des paraboles rageuses qui pourtant restent légères. Les aléas de la veillée funèbre d’Arangrud, le tout-puissant manager français empruntant un porte-voix à son syndicaliste CGT, la naissance d’une sorte de secte des bas-fonds, le désarroi des émissaires américains, l’espèce de carnaval dans les soubassements de l’immeuble (la chanson entonnée frôle Mel Brooks), la cogitation dans les cimetières, la montée de la violence dans la cour (les égouts plutôt) des prétendants au poste suprême, tout est hilarant et troublant:l’intérêt de l’enquête que mène le lecteur en est redoublé.


D’autant que ce qui frappa sans doute aussi à l’époque revient, par le biais du rire et de l'hyperbole, à une dénonciation du capitalisme dans sa forme avancée alors (la finance n’ayant pas encore pris le pouvoir) : plus que le mécanisme des gains que révèle l’imprécateur ou le primat de la consommation à tout prix (3), plus que l’exploitation du tiers-monde pourtant nettement exposée, c’est l’abolition des frontières, la transnationalité du Capital, sa toute-puissance face à des états démunis, dépassés (il est question du Chili à la révolution sabotée) et l’émergence du nouveau Pouvoir ou plutôt de la quête effrénée de quelques-uns en vue d’accéder à la Puissance (la Puissance pour la puissance) fondée sur une hégémonie d’un type nouveau marchant au cynisme morbide et mortifère. Ce que plus tard on nommera pour les gogos, gouvernance supra-étatique. On voit naître dans la partie la plus étouffante du roman une Justice qui ne relèverait (encore plus) que du droit des plus forts. La Raison d’état, rarement juste laissant la place à la Raison d’entreprise, jamais désintéressée et réclamant une célérité conditionnée par la jungle instaurée par ses méfaits….


 Le double épilogue est instructif: le dernier discours de Saint-Ramé, le patron de l’antenne française Rosserys & Mittchell montre, malgré lui, que le Capital peut tout “récupérer”;le rebondissement final, trop facile, nous laisse au cœur du cauchemar et renvoie à la “valeur homme”, autant dire à la naïveté qui mène dans les maisons de repos.


  Ce roman était ambitieux et il est, à tout prendre, le véritable imprécateur (finalement réformiste): son angle narratif et son «histoire abracadabrante» restent efficaces comme l'est,
sous le masque d'une religion de l'entreprise multinationale, la description d'une involution vers la superstition, la secte paranoïde et la barbarie.


 

       Aujourd’hui les stages d’entreprise en situations extrêmes sont devenus un mode de management. De grands américains ont jeté des sondes plus audacieuses dans l'avatar plus récent du capitalisme. Jerôme Kerviel ou Paul Jorion ne sont toujours pas romanciers (4)....

 

 

 

 

  Rossini, le 7 août 2014

 

 

 

 

 

NOTES

 

(1)Si les supports ont changé, la dénonciation des relais médiatiques instruisant économiquement et politiquement ces cadres reste d'actualité. Les plus anciens se souviennent-ils de Sartre liquidant en deux phrases Roger Priouret....(lequel a été, depuis, bien relayé)?

 

(2)Le plus court est pour le disparu «Roger Arangrude, 34 ans, sous-directeur du marketing pour le Bénélux, ancien élève de l'École des hautes études commerciales de Jouy-en-Josas, ancien et brillant chef de produit de la société Korvex, deuxième en Europe pour les charcuteries sous cellophane (...)»

 

(3)Le discours critiquant la société de consommation était alors déjà en place (Baudrillard, bien d'autres et LES CHOSES avaient rencontré un succès qui ne se démentira plus):curieusement, le roman de Pilhes ne fait jamais écho au Spectacle pensé par les situationnistes. 

 

(4)Avant de passer au roman, R-V. Pilhes avait travaillé dans une très grande entreprise de publicité....

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Published by calmeblog - dans roman
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