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22 septembre 2012 6 22 /09 /septembre /2012 06:08

 

  "Les êtres qui s'aiment ainsi appellent sur eux des dangers infinis, mais ils sont à l'abri des risques médiocres qui ont fait s'effilocher, s'effriter tant de grands commencements de passion. Comme ils ne cessent de rêver l'un pour l'autre et d'attendre l'un de l'autre l'illimité, aucun des deux ne peut léser l'autre en le bornant; au contraire, ils ne cessent de produire l'un pour l'autre de l'espace, de l'étendue, de la liberté (...)."  Rilke. Lettre à E. Schenk.

 


 

     Avec une économie de moyens rarissime les éditions Gallimard et leur collection ARCADES nous ont permis de connaître quelques lettres que Rilke adressa entre 1907 et 1912 à une amie vénitienne : aucune préface, aucun renseignement sinon, sur la quatrième de couverture, de très vagues informations où l‘on apprend que ces lettres sont inédites y compris en Allemagne (seule une édition limitée avait eu lieu pendant la guerre en Italie)(1). Nous ne saurons rien sur cette correspondante italienne, sa famille, son milieu, son activité - on devine que le frère travaille dans l'art.
   Fort de cet avantage considérable, il nous est ainsi plus facile de lire ces quelques lettres pour elles seules. Après tout, cette édition ne nous convie-t-elle pas à l’essentiel

 

  D'une distance certes passionnée mais désirée fondamentalement, une passion dans la distance, une passion pour la distance, une distance qui dure trop longtemps, entretenue accidentellement et savamment et ne devient que distance amicale vite perdue dans un silence qu'on voudrait à la fois comprendre et respecter. Les mots qui resteront à jamais les derniers? "J'espère avec vous."


    Que lisons - nous de Rilke dans ces envois souvent brefs (2) (le plus long, un plaidoyer pour une certaine libération de la jeune femme vénitienne, se lit en annexe et s’adressait à... son frère...(3), parfois très espacés dans le temps (des mois sans une ligne), passablement répétitifs mais admirables dans l’éclairage qu'il donne sur leur auteur et sur ce qui le fait survivre à la vie.
  Nous prenons connaissance de quelques-unes des nombreuses étapes d’une vie qui ne se fixe pas («ma vie errante» qui a commencé bien avant) : Rilke vient de faire une tournée de conférence à Vienne et, malgré le froid vénitien, il a plaisir à répondre à l’invitation de Pietro Romanelli dont l’admiration le touche; il quitte Venise au moment de sa première lettre à Mimi, se rend en Allemagne, aux environs de Cologne (à Oberneuland près de Breme où il retrouve sa femme et sa fille Ruth), va faire une conférence à Hanovre, se retrouve à Capri (en mars 1908) mais doit fuir assez vite, séjourne plus longtemps à Paris (il est secrétaire de Rodin), "ville immense et protectrice", mais aussi y affronte encore un déménagement intra muros;
en novembre 1908, il fréquente une ville d’eau en Forêt-Noire dont il s’échappe au bout de quinze jours, profite d’un séjour à Avignon (4), part pour un hiver à Tolède..... Enfin, non loin de Venise, grâce à Marie de Tour et Taxis, il séjourne plus durablement à Duino (en Autriche alors), dans un pays "résigné" mais dans un château à la bibliothèque «splendide».

    Dans ses périples, il voit rarement Mimi Romanelli (plutôt à Paris (elle y vient pour l’hiver), très peu à Venise).
    Nous devinons à peine qui elle fut, ce qu’elle fait (et, parfois, mal ce qu’elle représente pour lui): sa beauté est proclamée souvent par Rilke comme son attachement à la Maison rose qu’elle habite à Venise et qu’elle quittera à regret en 1911; on suppose un deuil à un moment donné, puis l’appendicite de sa sœur Anna mais rien ou presque de son quotidien. Il est question une fois de son "Art" sans que Rilke y revienne jamais. Une lettre de crise, la seule : celle du 11 mai 1910. Mais c'est encore du côté de Rilke.
    Dans leurs échanges s’inscrivent, de temps en temps, de petits cadeaux:elle lui envoie des violettes, il lit avec passion les FIORETTI de saint François qu’Anna lui interpréta, il fait à Mimi cadeau d’un fermoir, il veut lui remettre LA PORTE ETROITE qu’il a "chez lui", rue de Varenne, lui prête un livre où il est question de Padoue et son exemplaire de L’AMOUR DE MADELEINE (que sa traduction sauvera de l’oubli).

 

        Comment apparaît Rilke dans cette correspondance ? Comme le devinent ses lecteurs fidèles, comme le découvriront vite les nouveaux lecteurs sans doute un peu étonnés.
   Il se plaint souvent:au quotidien, il se débat au milieu «des difficultés banales, des soucis agaçants».Il est toujours malade:rares sont les lettres qui ne le voient pas se plaindre (des insomnies, des nerfs (ses cures ne servent à rien), d'une influenza qui affecte «le corps et l’âme, infiniment», le livre à «toutes les angoisses du sang et du cerveau»; il est surmené, son cœur en particulier; il  évoque  un malaise (lettre du 21 févr.1909), parle de détresse. Parfois, il est tellement fatigué qu’il refuse de voir qui que ce soit.
    Cependant il ne faut pas oublier que, très vite, il a avancé une de ses convictions :

«Enfin je sais (depuis quel temps) qu'il faut avoir assez d'amour pour aimer encore la souffrance et surtout elle


  Il se sent en exil partout et se demande s’il est possible qu’il trouve quelque part son «foyer intrinsèque». Il paraît assez vite que Duino lui convient dans son austère solitude. Dans ce lieu isolé, privé de presque tout, il a l'impression de tout pouvoir.

 

   La souffrance aimée, la souffrance nécessaire, la souffrance alibi, il est parfois difficile et peu utile de les démêler.

 

 

 

  Quelle place est-elle réservée à Mimi, cette «chère», «cette chère amie», «infiniment chère» dans cette correspondance très discontinue où il promet toujours d’écrire sans vraiment tenir ses promesses?

     C’est souvent très difficile et très pénible à dire pour un lecteur qui découvre Rilke : la correspondance s’ouvre sur la contemplation nocturne du portrait de la jeune femme et l’éloge de sa beauté née visiblement de dures épreuves. Il lui dit son amour et curieusement, symptomatiquement, il parle tout de suite de proximité et de lointain à propos de solitude:

«(...) il est bien naturel que je vous aime. Il faut restituer ce mot dans son ancienne grandeur: c‘est pour cela que je le prononce; de loin: parce que j'ai pris sur moi toute ma solitude ; de près: parce que ceux que j'aime m'aident, infiniment à la supporter.-»
    Tôt encore, il parle de sa beauté comme d’un suprême  devoir qui s’impose à lui et, fidèle à sa thématique intime, il parle de son «ÂME» à elle, qui sera dans l’Univers, de Dieu et des Anges (redoutables majuscules). Tout aussi tôt, après avoir recouru encore au lexique mystique (mais c'est trop peu et mal dire), il pose vite que la communication avec les êtres qui comptent ne peut passer que par l’œuvre :
     «Je vois plus clairement toujours que c’est seulement par mon travail que je devrai communiquer avec ceux que je voudrais aider-.» Et ce lundi de décembre 1907, il précise bien qu’il n’aspire qu’à la solitude et au travail. Certes il croit en elle comme il le lui écrit, certes ils se rencontrent à Paris et même ils ont presque un projet en commun dont il ne parle qu’une fois mais qui, après coup (ou tout de suite), a dû paraître bien cruel à sa correspondante: étudier ensemble le livre de Gaspara Stampa (1523/1554) qu’il compare à la Religieuse portugaise et qui est une sorte de journal en poésie sur des amours vite douloureuses...En réalité ce serait pour servir à sa recherche sur quelques femmes admirables dont l’amour étaient trop grand pour les hommes : il en ferait un livre....(5) Peu avant l’évocation de ce projet il lui écrit :

    «Oui, je viendrai un jour à Venise pour y travailler. Vous me donnerez une chambre et vous garderez ma tranquillité et mes labeurs. Vous serez l'Ange de la Porte et le silence autour de mon cœur. Mais d'abord je dois finir ici mon livre prochain -.» (j’ai souligné : ici étant alors Paris)...
   On pourra croire tenir la dimension défensive non de l’Ange de la Porte mais de la notion d’Ange tout court pourtant si essentielle pour ce qu’il faut bien appeler sa "mystique" et sa poétique. Il faut aussi noter que Rilke ne soucie jamais de l'avis de Mimi, ne lui livre jamais de réflexion sur son œuvre, sur ses lectures (pourtant, à un moment donné, il est dans Dostoievski);s’il donne des nouvelles de Rodin c'est sans dire un mot du livre auquel il songe à propos du sculpteur. Dans des envois contemporains à Marie de Tour et Taxis Rilke développe plus, raconte plus, informe plus sa correspondante.

    Et puis il y a la crise du 11 mai 1910, le séjour de la première amertume car Mimi «lui fait de la violence».  

   Rilke explose : il y a eu faute.

  «Il y a un seul tort mortel que nous pourrions nous faire, c'est de nous attacher l'un à l'autre, même pour un instant. S'il est vrai que je suis capable de vous porter du secours, ce n'est pas en m'épuisant que vous en recevez. Combien ma vie ces derniers jours aurait été autre, si vous vous étiez engagée à protéger ma solitude, dont j’avais tant besoin. Je pars distrait, fatigué de reproches envers moi-même. Est-ce juste? Et comme est-ce que je vous laisse-? Croyez-moi, l’influence et le réconfort que mon âme pourrait transmettre à la vôtre, ne dépendent point du temps que nous passons ensemble ni de la force avec laquelle nous nous retenons: c’est un fluide auquel il faut laisser toute liberté pour qu’il puisse agir.»(J'ai souligné)

 

  Si elles peuvent gêner, ces affirmations ne détonent pas parmi d'autres très nombreuses de Rilke qui ne croit pas en la fusion amoureuse mais en l'échange rare, austère, sévère de deux solitudes.


 La suite paraîtra pourtant (à tort) encore plus accablante (de mépris inconscient(6) :

«Je m'exprime mal, mais je crois, vous devez être vous-même si près de ces clartés, que vous me comprendrez même malgré votre volonté. Il est si naturel que dès le commencement il y avait cette faute dans nos relations : mais il suffit, je crois, de la reconnaître une fois distinctement pour pouvoir l'éviter de toute force.»(j'ai souligné)

C’est à la fin de cette lettre, après un «adieu» troublant, qu’il a cette exigence incroyable en post scriptum  :


«Mettez au feu ces pages, je vous prie: en étant conservées, elles deviennent moins vraies»....


    Rilke croyait-il vraiment que Mimi pourrait se contenter de sentir son âme à lui, qui souvent voltigerait autour d’elle et de leurs chers souvenirs? Sa stratégie défensive met l'accent sur le
corps souffrant, ce qui permet de (se) garder (de) l'autre - à distance. Avec amour.

 



  En réalité Rilke n’a qu’un souci, qu’une obsession proclamés dans chaque lettre: le travail (7) et sa condition fondamentale, la solitude (8). Et c'est là qu'est le prix de cette correspondance.
  Il ne désire qu’accomplir sa «rude bonne besogne intérieure» et son œuvre à faire.« C’est le travail que je veux, toujours le même, le travail long, sans fin, sans sort : enfin, le travail.» (Lettre du 7 décembre 1907). Il va répéter ce mot, ce vœu en des termes qui impliquent toujours l'espace:«Une fois encore je me dis que je ne dois aimer que mon travail; là seulement mon sentiment devient victorieux et prend son essor malgré tout et se multiplie, tel qu'une forêt qui naît de ce grain de mon cœur que le vent de Dieu emporte loin de tous les hommes et de leurs jardins paisiblement domestiques.»

  Les images qu’il emploie pour définir son labeur sont précieuses : quand il ne travaille pas, il est comme "suspendu". Il veut «l’attirer», ce travail. Il lui destine «tous [ses] soins et [ses] efforts suprêmes». Il parle d’un chemin vers le noyau de son labeur. Rilke cherche le centre et, pour lui seul, est prêt à tout. Dans cet espace inouï, il y a de l’aventure, de l’audace, une sorte d'expérience vertigineuse, une course à l’abîme où il s’agit rien moins que de se défaire du hasard:
«Quant à moi: je suis descendu plus loin que jamais dans mon travail. Vous comprendrez mon silence. Je suis comme au fond de la mer et la pression de toutes les eaux et de tous les cieux est sur moi. Mais je sens quand même qu'il y a autour de moi dans les ténèbres d'innombrables richesses et des êtres non encore trouvés d'innombrables.
 Et je continue de toute force.»
    Le corps au travail quand il jouit de la solitude peut tout supporter, hormis cette fatigue qu’il maudit parce qu’elle le prive de cette lutte enivrante. Le corps malade le rend faible mais le corps mis au service unique de la création est fort : il y faut la concentration folle et non la dispersion - de lettres à écrire par exemple...
  Dans le travail ininterrompu l’âme se finit (conviction farouche inscrite partout sous sa plume: l'œuvre est l'œuvre de soi) et les contraires se marient comme le savent les lecteurs familiers de Rilke :

«Renan l'a exprimé (travailler cela repose) et Rodin l'a accompli avec quelques rares de ses pairs; et je sais qu'on n'est qu'un mauvais disciple si on n'arrive pas au seuil de ce labeur ininterrompu qui contient tout: l'effort et le repos, le sommeil concentré et la multiple vigilance, l'amour et la mort. Et c'est cela qui m'attriste parfois, qui m'accable, qui me menace, de n'avancer que lentement vers ce progrès, d'être comme tout le monde distrait, faible, inconstant, d'être quelqu'un et le dernier et celui qui passera sans avoir fini son Âme-

  Dans ces conditions, dans cette avancée vers l’inconnu et l’élémentaire que la lettre du 25 août 1908 définit en ayant recours aux figures fabuleuses ou mythique du monstre, du dragon et de l’Ange, l’autre est présent(e), jamais oubliée, elle est aide capitale mais elle doit patienter, elle risque toujours de le priver de cette Force qu’il recherche toujours et qui l’effraie parfois.

 


 

   

 

  Cet échange bref complète la très riche correspondance de Rilke. Doit-on s'attendre un jour à un roman post-moderne où Mimi dirait son fait à Rilke... ? Faut-il juger moralement l'échange d'un poète avec lui-même (et l'autre en lui-même) devant témoin aimé? Qui peut dire la vérité des traces du chemin d'hier dans l'éternité d'une élégie ou ailleurs? 


 

  Rossini, le 26 septembre 2012

 

 

 

NOTES

 

(1) Ce qui n'est plus vrai : ces lettres ont été depuis traduites et éditées en Allemagne avec une préface de J.M. Maulpoix qui les situe dans une longue tradition lyrique, celle de "l'amour de loin".

 

(2)Une lettre dit beaucoup en quelques lignes et condense toute la correspondance:


Jeudi matin.

 Non, je ne vous écrirai pas ce matin: les malles, caisses et paniers de voyage qu'on a mis dans ma chambre à coucher m'inquiètent et des pensées longues que j’ai poursuivies pendant une nuit sans sommeil me tourmentent davantage. Aussi me dis-je que les moments que je vous donnerais maintenant, je devrais vous les retirer cet après-midi quand vous serez là. Et je désire vous causer longuement et tranquillement et vous voir sans penser à autre chose. Vous serez ici, je le dis à ma chambre, surtout au grand fauteuil qui aime devenir plus vaste autour de vous et qui est fier infiniment d'être presque touché par une Âme;car il sait qu’il n’y a qu’un peu de corps délicieux qui le sépare de la vôtre. Au revoir, Chère, à très bientôt.
                                R.M. Rilke
Rilke écrit pour dire qu'il n'écrira pas. Il calcule son temps disponible. Causer semble primordial. La visiteuse est une Âme et le fauteuil comme Rilke ont tendance à tenir pour obstacle négligeable un corps dont la beauté est certaine...

 

(3) Il est peut-être bon de commencer par cette annexe.

 

(4) A la même époque, il adresse une lettre à Lou Andréas-Salomé, autrement plus longue sur les Baux en particulier, mais, il est vrai, pour une raison anecdotique.

 

(5) Et il est de fait que pour Rilke, d'Héloïse à Elisabeth Browning en passant par Louise Labbé et la Religieuse portugaise (il ne savait pas qu'elle est était l'œuvre d'un homme), Mlle de Lespinasse, la femme a sauvé l'amour.

 

(6) Comment ne pas songer à ce passage DES LETTRES A UN JEUNE POETE à propos de l'amour ? "Dans le profond tout est loi. Et pour ceux qui vivent mal ce mystère [de l'amour], qui se fourvoient- c'est le plus grand nombre-le mystère n'est perdu que pour eux-mêmes. Ils ne le transmettent pas moins aux autres, comme une lettre scellée, sans rien en connaître."

 

(7) Faut-il rappeler sa phrase adressée à Rodin "Je sens que travailler, c'est vivre sans mourir."? N'oublions pas non plus que pour Rilke l'amour aussi est travail....

 

(8) Affirmations depuis longtemps présentes dans les textes de Rilke en particulier dans les LETTRES A UN JEUNE POETE (écrite entre 1903 et 1908) mais qui ne seront connues que de façon posthume.


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Published by calmeblog - dans épistolaire
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