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10 août 2012 5 10 /08 /août /2012 06:55

 


 
    Pierre Soulages est depuis longtemps un peintre mondialement connu et reconnu et, bientôt, dans sa ville natale, s’ouvrira un musée dont on attend beaucoup. Ce qu’on pourrait appeler "la littérature de l’atelier" compte de belles rencontres et de beaux témoignages - on pense à l'admirable Giacometti de Genet. Relisons pour le plaisir la réédition des ATELIERS DE SOULAGES, modeste mais juste introduction à l’œuvre du géant sètois. 

 

  Dans ces évocations des ateliers de Soulages (Courbevoie (1946-1947), rue Schœlcher (1947-1957), rue Galande (1957/1973), rue Saint-Victor (depuis 1974), atelier de Sète depuis 1959), il y a indiscutablement un côté «je me souviens» qui toutefois évite la nostalgie et surtout la fatuité de ceux qui prétendent avoir rencontré un artiste avant (et plus que) tous les autres. Ainsi laisse-t-il la parole à un témoignage de R. Vailland quand il faut montrer Soulages au «travail».

 

         Mêlant heureusement souvenirs, informations et réflexions, ce petit livre est précieux. Il donne des repères biographiques essentiels sur le milieu familial (mort du père, vie entre deux «mères»), géographique, social (que d’artisans non loin de lui!), sur les études, les découvertes du musée de Montpellier, les différents emplois, sur la guerre de Soulages. Plus important: il offre aussi des repères artistiques. Les souvenirs fondateurs (le goudron vu de la fenêtre de la pièce où il faisait ses devoirs d’écoliers; la verrière de la gare de Lyon; l’hélice métallique "abandonnée sur le pont d'une péniche amarréeen bord de Seineet tachée de cambouis"), son milieu d’émergence esthétique (Atlan, Hartung), ses difficultés économiques au départ (à Courbevoie), ses rencontres majeures (en dehors de la peinture: Delteil, Vailland, Duby), ses réticences, ses rejets (la ligne, le dessin et plus généralement tout ce qui dépend de recettes, de leçons apprises ou d'un programme théorique qui se dit d'emblée révolutionnaire (ce qu'il reproche à certains abstraits)), ses préférences (Ingres, Courbet mais aussi et surtout Lascaux, Altamira, Sumer sans oublier Boullée, Ledoux, van der Rohe et Tadao Ando), ses lectures (avant tout des poètes, le narratif lui posant (significativement) problème), la progression foudroyante de sa notoriété à l’étranger (en particulier en Allemagne et aux États Unis), ses acheteurs fidèles.
  La fréquentation des ateliers permet à Ragon de révéler les conditions d’"exécution", de "production" (2) des œuvres, la disposition des lieux (parfaitement décrits dans leurs particularités), l’absence de musique (alors que ses goûts sont indiquées dans toute leur riche étendue), l’importance de la nuit (mais sans aucun romantisme (3) comme on a pu le dire un temps), les objets accumulés (en rien hétéroclites, malgré l'apparence), les outils si bien rangés, les instruments choisis et souvent fabriqués par lui-même parce que le pinceau classique ne lui convient plus depuis longtemps et qu’il préfère des outils détournés (racloirs de tanneur, couteaux d'apiculteurs...) ou encore le geste et le corps au cours de l’œuvrage (pas la main ou le poignet mais l’épaule et le bras).

   Fort de ses visites, Ragon suggère avec acuité les évolutions (mot le plus fréquent de son texte avec celui de rythme) internes à l’œuvre qui correspondent à des avancées nécessaires encore qu’imprévisibles. Chaque atelier (mais dans ce domaine on ne parlera pas de cause et surtout pas de cause unique) semble engager une extension du domaine d’exploration. On lira avec intérêt les remarques sur ce qu’apporta par exemple l’atelier de la rue Galande «à l’apparence d’accumulation, de désordre, de fièvre travailleuse» ou l’atelier de la rue Saint-Victor (lieu "de l’épanouissement du noir").
    Enfin, sans prétendre à l’exhaustivité ni au commentaire savant (4), Ragon apporte sa réflexion aux grands composantes de l’art de Soulages (le rythme donc et l’intensité, les questions du signe (écarté), du vide (repensé), de la dimension, du  traitement de l’espace, du noir (le célèbre outrenoir) de 1979, de l’accrochage) ou aux grandes passions de Soulages (les matériaux, les textures) ou enfin la "méthode", chaque jour identique dans le seul  respect  de la singularité de la rencontre du désir et de l'appel surgi du tracé et du matériau.

 

 

 

      Il est mille façons d'entrer en correspondance avec un peintre et sa peinture: le choc, la maturation contemplative, l'oubli momentané ou même durable, tout est possible. Prendre Ragon comme guide provisoire est une bonne idée parce qu'il fait aussi résonner des énoncés lapidaires, des poèmes récités, des phrases décalées, des préférences, des méditations à haute voix, parfois une rage contenue:  avant tout, il fait entendre la parole de Soulages qui ne prétend en rien réduire ce qu'il déploie pour notre regard.

 

 

Rossini

 

 

NOTES

(1)Il est indispensable d'accompagner la lecture de Ragon par celle des ÉCRITS ET PROPOS rassemblés chez Hermann par Jean-Michel Le Lannou (2009)...

 

(2)Comme pour beaucoup de contemporains mais plus encore pour Soulages, on doit admettre le "retard" du vocabulaire critique.

 

(3)Il n'y a pas moins romantique que Soulages.

 

(4)Dans ce registre, on pense au beau livre de J-L Nancy consacré aux DÉTREMPES d'Atlan (Hazan, 2010).


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Published by calmeblog - dans critique d'art
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