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6 décembre 2011 2 06 /12 /décembre /2011 15:24

 

     La pensée archi-néo-post libérale a au moins un avantage : dans sa langue de nickel, elle serine toujours le même refrain. Tout doit être géré comme une entreprise. La  Sécu, l’Hopital, l‘École, l'État même, pendant qu'on y est - du moins ce qu'il en reste (et on sait qu'il y en malheureusement toujours trop). C'est le seul moyen de donner à l'aliéné libre cette motivation qui déplace les montagnes au service de la main invisible du marché....

 

 

    Si l’on en croit l’incisive présentation de l’éditeur de ce livre, Julien Prévieux est un jeune artiste qui, à la fin des années 90, a dû chercher du travail et qui, devant la vanité et l’humiliation que représentait la violence sociale et symbolique de ce rite hypocrite qu’est la lettre dite de motivation, décida de rédiger des lettres de non-motivation clairement, longuement, implacablement explicitée à ses futurs non-employeurs. Il en envoya plus de mille en France et à l’étranger. Une sélection nous est proposée : d’une part des lettres qui eurent une réponse (souvent pré-écrite), d’autre part des lettres qui n’en eurent aucune.

 

     Plutôt qu'une lettre à la motivation calibrée, stéréotypée qui blesse le rédacteur en le dépossédant de ses propres mots, une lettre de démotivation qui attaque, qui dénonce, qui ridiculise, qui explose au nom de la vie et de la survie, loin des DRH....Ce livre en est, en quelque sorte, le press book joyeusement affirmatif...   

 

 

    Le talent de J. Prévieux est incontestable. Chacune de ses lettres trouve un angle, un style, un ton qui font exploser les niaiseries racoleuses des propositions arrogantes de ces petites ou grandes annonces de recrutement qui se veulent pleines de vie et d'entrain (à cet égard la couverture du livre est une belle réussite: c'est le catalogue du pêt-à-employer barré d'un rouge réjouissant). Au moment où l’on parle de flexibilité, de souplesse, d’adaptabilité pour en réalité mettre au pas les futurs employés ou conformer les anciens dans leur asservissement, c’est lui qui fait montre de finesse, de souplesse, d’élasticité....Il peut être taulard prétendant devenir caissier, jeune chômeur qui tutoie son anonyme interlocuteur, retraité qui veut reprendre du métier au bout de 15 ans. On voudrait tout citer.
    Ainsi l’EFFCAD s’adressait au moins de 26 ans qui avaient envie de réussir et leur proposait une formation payée à 65% du Smic. En bonne logique, Prévieux leur demanda par courrier quel était le rapport entre cette somme ridicule et le fait d’avoir envie de réussir. Il aura eu une réponse confondante à l’en-tête de FORMER POUR GAGNER...Une autre fois il voulut rappeler en toute innocence que dans l’enfance il excellait dans le décryptage des abréviations mais comme il avait perdu cette qualité il devait renonçer à postuler pour une entreprise dont il se sentait malheureusement incapable de deviner ce que  cachait  l’étonnant  K-TRON.

 

   Une des grandes spécialités de Prévieux : il réagit vivement aux photos (souvent minables) qui ornent les offres d’emplois. BICS-BANQUE POPULAIRE recherche des commerciaux débutants. Une photo de voilier est collée à la question suivante : VOUS NE VOUS VOYEZ PAS FAIRE CARRIÈRE DANS LA BANQUE? Non sans pertinence, il leur demande ce que vient faire un voilier dans le recrutement d’un commercial et leur répond tout de go : «non, je ne veux pas faire carrière dans la banque».... Il lui arrive aussi d’écrire pour savoir ce que veut dire telle photo de telle agence: le comble du fou-rire rageur est atteint par sa lettre à FRANCE QUATE INDUSTRIE où il émet quelques hypothèses sur le cliché affichant trois commerciaux courant comme des furieux malgré le pénible  handicap de leur attaché-case. Un autre jour, il sermonne comme il faut une entreprise qui cherche un façonneur de marbre motivé et souriant: "le travail c’est sérieux" leur écrit-il et demander du sourire risque d'être contre-productif. D’autant que l’entreprise est sise au Val-Joyeux...Je vous laisse lire sa réponse à NUMÉRICABLE NOOS : un de ses chefs-d’œuvre.

 

 

     Un autre, un de plus. La maison CHAMPION lui promet d’être un champion avant un an : il fait une lettre détaillée sur sa carrière de skate-boarder / frestyle commencée à Blagnac avec un run de mutant : switch stance flip 360°, impossible flip, kickflip nose manuel to flip 180° ...yeah !!! Old-style de tuerie (...).» Hélas non seulement la discipline a périclité mais, ce jour là, il n’avait pas été champion. La preuve qu’il ne le serait jamais. Il est obligé de leur écrire pour leur dire pourquoi, en toute franchise, il ne pouvait décemment pas  poser  sa candidature.
    Inoubliable encore sa lettre de protestation à Bouygues Telecom qui avait misé sur le mot bien usé mais toujours recyclable de GÉNÉRATION : sa lettre est une merveille de causticité et de lucidité. 

 

     Les réponses? Quand elles existent, elles sont automatiques et prouvent qu'un rédacteur de curriculum vitae n'a pas d'existence aux yeux de ces recruteurs humanistes ...Cependant c'est la lettre lettriste par excellence qui  lui fit obtenir un rendez-vous...

 

      Une autre exception encore: Prévieux s’en prend un jour violemment à Henkel France et explique  la raison pour laquelle il ne travaillera jamais pour eux : ils ont déversé du nitrate de sodium à Belvedère dans le Kent. Surprise :il reçoit quelques paragraphes d'une prose certes prévisible mais honnête. Cette lettre prouvant au moins que quelqu’un a fait l’effort de le lire et de lui répondre.

 

 

     Parce qu’il évite toute facilité et parce qu’il ne révèle aucun mépris pour les demandeurs d’emplois mais bien de l’agressivité critique envers les demandeurs d’employés auxquels il ne passe rien, ce livre est roboratif. En aucun cas il ne participe à l’entreprise de fatalisme du «c’est comme ça, on n’y peut rien» qui fait courber l’échine. Il suggère la perversité de bien des gestes et rituels quotidiens dans le travail, il fait comprendre l’anomie ambiante, il interroge sur la folie inhérente aux entretiens d'embauche mais, surtout, il rend du pouvoir aux mots. Il «motive»....


 

 

texte en cours de rédaction

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Published by calmeblog - dans inclassable
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