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10 octobre 2013 4 10 /10 /octobre /2013 04:13

 


  "Il se pourrait au contraire que, entre une virgule et un direct du gauche, entre des guillemets et un éclair photographique, il y ait bien plus qu'une vague analogie. C'est leur affinité structurelle que nous tenterons de déployer en termes de coups de point."

 

 

   Auteur de nombreux travaux à l’originalité incontestable, Peter Szendy nous offre ici un texte très personnel (il parle de lui, de son nom, de son séminaire à Princeton, de ses goûts esthétiques etc.-on croit comprendre son admiration pour Derrida) et très général, dans lequel il propose "un traité de ponctuation générale" avec comme nom de discipline celui de stigmatologie "dont le champ s'annonce (...) immense."

 

   Ambitieux, son propos se veut politique (chaque geste ponctuant  correspondrait à l’exercice d'un pouvoir - Nietzsche jouant un rôle déterminant dans son approche) et philosophique : il va traiter de l’expérience. À partir de la question obsédante du double, du redoublement, de l’écho sous bien des formes. Le sujet sera en question.

 

" Et voilà ce qu'il nous faudra donc penser: la ponctuation comme ce coup redoublant, comme ce flash ou ce clap ponctuel qui, remarquant ce qui arrive, permet d'en faire et d'en inscrire l'expérience."(1)

 

   Le champ est immense. Il lui semble impossible de délimiter le domaine de la stricte ponctuation (déjà bien bousculée par des écrivains anciens ou très modernes) puisque l’habitude a été prise de l’utiliser de façon analogique et métaphorique en littérature, en musique ou ailleurs encore.... Le livre promet de s'attacher aussi bien à la ponctuation proprement dite (si on peut dire) qu'à son détournement récent (émoticônes) et surtout à tous les espaces où le ponctuer s'impose.


 

   C’est par une belle et subtile relecture de la nouvelle de Tchékhov LE POINT D’EXCLAMATION que s’ouvre ce traité (propédeutique) où il sera beaucoup question de surponctuation, de point à la fois rassembleur, unitaire voué du même coup à la dispersion et à la démultiplication....

 

 

   Il nous guide ainsi dans un beau parcours obéissant à sa propre ponctuation, y compris dans des digressions ponctuantes (on aimera son expédition au royaume de l’ekphrasis ou dans celui, inattendu mais précieux, de la  bonimenterie cinématographique) : il veut nous convaincre, en chaque station, de l'éclatement et de la divisibilité du point.

 

  Fort d'une certitude qui tient toute la démonstration du livre ("la ponctuation ponctue après coup"), il commençe par l’inévitable historique (2) des conventions (3) et des places des signes de ponctuation sans négliger le fait qu'elle a été liée chez le scribe au calcul.... Sur ses pas, nous rencontrerons différents arts grâce à des haltes où sa virtuosité d’analyse éblouit:on aimera son expédition au royaume de l’ekphrasis (la métamorphose d'Arachné) ou en bonimenterie cinématographique (Welles dans LE PROCÈS - Szendy négligeant le fait que le metteur en scène doubla lui-même plusieurs personnages...autre ponctuation); on appréciera ses détours par le cinéma (FIGHT CLUB- à l'ouverture coup de poing - Welles donc), ses remarques sur Douglas Hueber.

 

  Ses ponctuations les plus marquées sont littéraires et philosophiques:la littérature (Tchekhov comme on a vu, Ovide, Kafka (le célèbre chapitre de la rencontre avec Titorelli)) avec surtout une fougueuse et excitante étude de la ponctuation chez Sterne (“sans exemple dans la littérature, avant et après lui”) qui délivre de fortes conclusions sur l’autobiographie et suggère bien des enseignements sur ce que Szendy nomme "la ponctuation élargie", soit, par exemple, la ponctuation d'une intrigue. L'étourdissante scénographie de la ponctuation shandyenne (nommée interinterruption générale - ruptures, ruptures de ruptures, vides à remplir, trop-pleins étouffants -) est examinée de près avec acuité et pour notre délectation. Elle mène elle aussi vers la divisibilité du point.


  Tout ausi nécessaire se révélera la halte sur le point dans la psychanalyse, " une des ressources essentielles de la cure analytique" même si Szendy ne dit mot de la ponctuation de l'argent dans l'analyse. Il s'attache en  particulier au point chez Lacan où il travaille souvent sous le nom de lettre. Derrida le malmena passablement en en montrant les marques idéalistes incontestables et en s'étonnant d'une atomystique bien canonique....Sur ce point Szendy tente de "sauver" Lacan des présupposés que Derrida avait cruellement pointés....(Szendy ne dit rien non plus sur l'étonnante ponctuation (orale) lacanienne dans ses séminaires ou dans TÉLÉVISION). Il reste que la ponctuation dans la cure analytique suppose une écoute, une certaine oreille. Nietzsche l'ausculteur vient alors occuper une place immense dans la progression du livre (assez pauvre pourtant sur la musique): Nietzsche le musicien (devenu adversaire de Wagner) comme le philosophe de “l’auscultation ponctuante” qui concerne à la fois le malade et le médecin philosophe qui dans cette écoute se soulage lui-même d’un poids immense. Nous prendrons son pas derrière Heidegger et Derrida (son ouverture de MARGES) après un édifiant détour chez Laënnec (et l’Autrichien Auenbrugger) et son auscultation médiate (avec stéthoscope) et percutante qui s’avère être, là encore, une surponctuation: un point ouvrant tout un monde de points, pont entre toucher et vision. Derrida attirant l’attention sur les guillemets et l’italique et auscultant (de façon limitée selon Peter Szendy) l’écart entre les deux tympans: une écoute obligatoirement binaurale en résultera alors.

 

  Sur ce terrain philosophique, l'un des passages les plus pointus (4) concerne sa lecture de Hegel et de sa “grande fable stigmatologique”, sa PHILOSOPHIE DE LA NATURE (en particulier le point de surjet qui mène à l’élasticité de la matière et à la question centrale du son, admirablement cernée tout comme le phénomène de la voix (percussion de soi) de l’animal. Sans oublier la question de ce qui est traduit depuis quarante ans par la relève hégelienne en particulier dans le beau et dans la hiérarchie entre peinture, musique et poésie. Il trouve chez Hegel la confirmation de la dualité du point, à la fois "intra- et métadiégétique" : “et comme ce qui arrive avec ou par le point dans la circulation interne du système; et comme ce qui rend possible le phrasé."

  Très rigoureux et comparable selon lui
à une “longue et sinueuse phrase”, ce livre de Szendy ne se prive pas des éléments ludiques de la ponctuation (sa mise en page s’autorise des emprunts aux comics et le rapprochement Derrida / Daredevil est piquant) et, politique oblige, il s’achève sur la proposition d’un sondage (plaisant piège) aidant le lecteur à une récapitulation de son livre. Au regard de sa lecture de Nietzsche et Heidegger, Szendy cerne la notion et la pratique du sondage selon Gallup sans négliger ses ambitions et ses conséquences.
    Au total, il finira par interroger sous forme de questionnaire sa thèse et son concept de surponctuation en cernant pour nous le préfixe sur- (négligeant, on ne sait pourquoi, ce qu’on nomme le point arrière en couture). Son questionnaire étant faussement ouvert, il conclut en prédisant qu' "une autre [case] aussitôt se pointe•"...


   Même si elle se donne pour seulement une esquisse (en particulier dans sa dimension politique), cette analyse est riche, savante avec des pointes d'humour et un rythme fidèle à la thèse énoncée....On nous permettra quelques points d'interrogations hétéroclites : pourquoi ce parcours est-il seulement occidental? Pourquoi le point en peinture est-il à ce point négligé (et pas seulement le point aveuglant de Munch)? Pourquoi, dans les analogies couturières le point est-il rarement entendu comme trou? Ne peut-on penser la  tension entre diction et ponctuation? Au plan du politique, comment mesurer l'économie ponctifiante d'un slogan, par exemple? Le phatique est-il une ponctuation faible? N'y a-t-il pas parfois concurrence entre ponctuation de l'œil et de l'ouïe? Enfin, et surtout, pouquoi pas ne lit-on pas dans ce texte un mot sur l'aponctuation moderne dans la poésie et le roman (les noms (grands ou petits) viennent vite à l'esprit) alors qu'il sait à merveille faire cas d'une hypothèse inspirée par Michaux, celle d'une ponctuation sans texte ? 

 

      Un       vaut-il, équivaut-il à un . ?

 

    D'autres questions bien plus pertinentes viendront aux lecteurs, c'est dire la force de frayage de cette étude. 

 

 

 

 

 

 

Rossini, le 16 octobre 2013

 

 

 


NOTES

 

(1)"La stigmatologie s'attachera donc à toutes les formes de l'efficace ponctuante et à toutes les figures de l'expérience comme ponctuation."


(2)Beaucoup d’auteurs cités ayant largement défriché le territoire. Szndy salue particulièrement Parkes.

 

 

(3)Et des regrets, nombre d'auteurs, au cours des siècles, réclamant, à juste titre, d'autres signes de ponctuation.

 

(4)Il reconnaît devoir beaucoup à Markus Semmet et à son livre DER SPRINGENDE PUNCKT IN HEGELS SYSTEM.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Published by calmeblog - dans philosophie
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