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27 décembre 2014 6 27 /12 /décembre /2014 09:50


 
             «Comme il arrive qu'un lecteur à demi-abstrait crayonne aux marges d'un ouvrage et produise, au gré de l'absence et de la pointe, de petits êtres ou de vagues ramures, en regard des masses lisibles, ainsi ferai-je, selon le caprice de l'esprit, aux environs de ces quelques études d'Edgar Degas (Incipit)

 

 



         Consacré à E. Degas (1834 /1917), ce petit essai de Valéry, plus cité que lu, fut publié en 1936 par Ambroise Vollard. Le projet remonte très loin (à la fin du XIXème) dans le cheminement des réflexions de Valéry qui passeront aussi par son Teste et son Vinci (entre autres) mais l’accompagneront toujours dans ses CAHIERS.



UN ESSAI ORIGINAL (désigné par Valéry sous la forme DDD)


    Cet essai novateur se distingue par sa présentation (des textes “isolés” (souvent publiés à part auparavant), “illustrés” (par des reproductions de tableaux, de dessins, de photographies aux formes variées-la partie reproduction étant un ajout de la maison Gallimard), par ses tempi multiples, ses ruptures, ses échos, par ses juxtapositions étonnantes (une puissante (mais brève) méditation (sur les Lettres, la Science, l’Histoire) pouvant côtoyer quelques anecdotes). Valéry invente presque un genre (il aura quelques héritiers) où l’on découvre aussi bien des micro-essais, des notes pour soi, des «scènes», des souvenirs, des bouts de dialogue, une sorte de fable (Péché d’envie), des digressions désignées comme telles, des réflexions très générales et ambitieuses comme il se doit chez Valéry mais comme en passant….
  C’est la variété des angles qui retient: étroits, parfois morts ou largement ouverts, superposés, sans hiérarchie apparente, sans chronologie évidente. Un monologue où dialoguent en permanence le tout et la partie, obsession valéryenne s'il en est.

 


 
 LE PROJET DDD



    Degas, l’homme, l’artiste
    Danse, le sujet de Degas
    Dessin, ce qui dit le mieux son génie

 

  Degas? Évidemment (pourtant il faudra nuancer) mais pas dans une biographie (genre que Valéry rejette et qu’il définit comme toujours avec subtilité) (1).


 L’homme saisi avec l’aide de ses propres souvenirs familiaux, artistiques (les conseils d’Ingres) que Valéry nota; ceux d'Ernest Vollard (qui ouvrent et ferment (presque) l’essai)(2) chez qui Degas venait tous les vendredis; ceux de Berthe Morisot, de quelques autres et les siens (qu’il date parfois):il l’a beaucoup fréquenté (moins dans les (tristes) dernières années du peintre) et a même regardé de grands tableaux en sa compagnie, ce qui n’est pas rien. Valéry nous offre d’ailleurs aussi le "Degas" qu’il s’était construit avant de le rencontrer (discrètement (rien d'innocent), Valéry évoque sa « Soirée avec Monsieur Teste» sans doute influencée par «un certain Degas que je me figurais.») puis, le Degas mieux  "connu" ensuite.

 

     L’homme encore 

 

           «La misanthropie  contient peut-être un germe de sénilité, étant une disposition chagrine a priori et une attitude identique devant la variété des individus..


   Qu'ont retenu les visiteurs et, plus tard, les lecteurs pressés? Un Alceste parfois charmant:«Il avait et affectait le plus mauvais caractère du monde, avec des jours charmants qu’on ne savait prévoir. Il amusait alors; il séduisait par un mélange de blague, de farce et de familiarité, où il entrait du rapin des ateliers de jadis, et je ne sais quel ingrédient venu de Naples.» Plus généralement, Degas est un interlocuteur qui n’aime guère la contestation et s’emporte pour un rien; un spécialiste des répliques virulentes, des bons mots cruels. Il lui arrivait d’engueuler Valéry (qu'il appelait «Monsieur l'Ange»...).(3)

 

 Voici son portrait:«Tous les vendredis, Degas, fidèle, étincelant, insupportable, anime le dîner chez Monsieur Rouart. Il répand l'esprit, la terreur, la gaieté. Il perce, mime, il prodigue les boutades, les apologues, les maximes, les blagues, tous les traits de l'injustice la plus intelligente, du goût le plus sûr, de la passion la plus étroite, et d'ailleurs la plus lucide. Il abîme les gens de lettres, l'Institut, les faux ermites, les artistes qui arrivent, cite Saint-Simon, Proudhon, Racine, et les sentences bizarres de Monsieur Ingres…Je crois l'entendre. Son hôte, qui l'adorait, l'écoutait avec une indulgence admirative, cependant que d'autres convives, jeunes gens, vieux généraux, dames muettes, jouissaient diversement des exercices d'ironie, d'esthétique ou de violence du merveilleux faiseur de mots.» Plus grave:il fut patriote jusqu’au point d’être chauvin, ce qui l’égara dans l’Affaire Dreyfus....
 

  On le voit aussi chez lui (37, rue Victor-Massé, avec son atelier au troisième étage, au premier, son Musée, au second, son appartement) et on mesure son déclin (à cause de l’âge, de sa vue devenue toujours plus faible («sa raison de vivre s’évanouit avant sa vie»)-il en était réduit à percevoir presque uniquement par le toucher), au laisser-aller de sa chambre à la fin:une négligence qui tranche sur l’élégance qui fut la sienne quand il allait dans les coulisses de l’Opéra et sur les champs de courses. Il connaîtra une fin solitaire (mais Valéry a d’admirables mots sur la «solitude seconde» d’un artiste comme Degas) et morose au point d’emprunter les tramways à impériales pour simplement observer les voyageurs. Valéry doute même que Degas (qui dut quitter la rue Victor-Massé) ait eu conscience de la guerre….


  Un homme sévère pour l’Homme mais aussi pour lui-même et assez peu fait pour le plaisir : «Son œil noir ne voyait rien en rose


 

     DEGAS, l’artiste 

 

     «(...)Degas m'offrait tous les traits de l'artiste pur, incroyablement ignorant de tout ce qui, dans la vie, ne peut ni figurer dans une œuvre, ni la servir directement; et, par là, souvent enfantin à force de naïveté, mais parfois jusqu'à la profondeur...»   

   Pour Valéry, fait rare selon lui chez les artistes, Degas fut incontestablement un homme de goût et, bien que né en plein “Romantisme”, et ayant dû «vers sa maturité, se mêler au mouvement “naturaliste”, fréquenter Duranty, Zola, Goncourt, Duret..,.exposer avec les premiers “impressionnistes“» demeura profondément,
jusqu’à la «férocité», un classique qui détesta toujours le nouveau pour le nouveau sans négliger les vraies nouveautés comme les aides de la photographie. DDD définit à merveille la délicate situation de Degas :« pris entre les commandements de Monsieur Ingres et les charmes étranges de Delacroix; tandis qu'il hésite, l'art de son temps se résout à exploiter le spectacle de la vie moderne. Les compositions et le grand style vieillissent à vue d'œil dans l'opinion. Le paysage envahit les murs qu'abandonnent les Grecs, les Turcs, les Chevaliers et les Amours. Il ruine la notion du sujet, réduit en peu d'années toute la part intellectuelle de l'art à quelques débats sur la matière et la couleur des ombres. Le cerveau se fait rétine pure, et il ne peut plus être question de chercher à exprimer par le pinceau les sentiments de quelques vieillards devant une belle Suzanne (...)» Après l'évocation d'autres changements, Valéry conclut : « Tel est le problème pour Degas, qui n'ignore rien, jouit , et donc souffre de tout.» Valéry, en quelques mots aura nommé et défini le seul rival (en quels termes!): Manet («de qui l'œil et la main sont des certitudes, qui voit infailliblement ce qui, dans le modèle, lui donnera l'occasion de donner toute sa force, d'exécuter à fond. Il y a chez Manet une puissance décisive, une sorte d'instinct stratégique de l'action picturale. Dans ses meilleures toiles, il arrive à la poésie, c'est-à-dire au suprême de l'art, par ce qu'on me permettra de nommer...la résonance de l'exécution.»

 

  Art de Valéry : offrir un parallèle dans l'ellipse même....

 

  Divisé contre soi-même,«jamais satisfait de ce qui vient du premier jet, l’esprit terriblement armé pour la critique et trop nourri des plus grands maîtres»,Degas apparaît comme un fanatique du labeur, de l’étude, comme un janséniste de la peinture, un passionné des problèmes les plus aigus de l’exécution, un créateur tiraillé par «les points les plus hauts, mais les plus opposés, de son métier.» Un Esprit voué à la concentration.


       « Une œuvre était pour Degas le résultat d'une quantité indéfinie d'études, et puis, d'une série d'opérations. Je crois bien qu'il pensait qu'une œuvre ne peut jamais être dite achevée, et qu'il ne concevait pas qu'un artiste pût revoir un de ses tableaux après quelque temps sans ressentir le besoin de  le reprendre  et d'y remettre la main.»(4)

 


En peinture comme dans le sonnet « il ne prisait que ce qui coûte; le travail en soi l’excitait.»


 

 

  Degas DANSE Dessin


        « Il a beau s’attacher aux danseuses: il les capture plutôt qu’il ne les enjôle. Il les définit


  Nombreuses sont les reproductions consacrées à la danse et aux danseuses (dessins, tableaux, statues) et, très tôt dans le volume, une section majeure accueille une grande réflexion sur la danse.
  Comme pour toutes ses observations, Valéry pense par comparaisons, oppositions, associations pour tenter quelques définitions. On pense aux CAHIERS, réserve et horizon de l’Œuvre...


  Pour s’approcher de ce qui le retient alors, la danse, il distingue les mouvements involontaires des volontaires. Pour ces derniers il parlera d’une fin liée à une action extérieure:prendre un objet par exemple.«Le but rejoint, l’affaire terminée, notre mouvement qui était, en quelque sorte, inscrit dans la relation de notre corps avec l’objet et avec notre intention, cesse. Sa détermination contenait son extermination; on ne pouvait ni le concevoir, ni l’exécuter, sans la présence et le concours de l’idée d’un événement qui en fût le terme.…»
 Pensons, Degas oblige, aux gestes des femmes à la toilette (se coiffant, se grattant …).


 Valéry ajoute une autre constante, celle de la «loi d’économie des forces, qui peut être compliquée de diverses conditions, mais qui ne peut pas ne pas régir notre dépense.»
 Il en vient à d’autres mouvements qui «au lieu d’être assujettis à des conditions d’économie» ont, au contraire «la dissipation même pour objet». Ainsi «la marche pour la marche, la nage pour la nage sont des activités qui n’ont pour fin que de modifier notre sentiment d’énergie, de créer un certain état de ce sentiment.»
 L’animal qui s’ébroue, «un homme, en qui la joie, ou la colère ou l’inquiétude de l’âme, ou la brusque effervescence des idées, dégage une énergie qu’aucun acte précis ne peut absorber et puisse tarir dans sa  cause, se lève, part, marche à grands pas pressés, obéit, dans l’espace qu’il parcourt dans le voir, à l’aiguillon de cette puissance surabondante…» 

 
Enfin Valéry en vient à «une forme remarquable de cette dépense de nos forces: elle consiste à ordonner ou à organiser nos mouvements de dissipation.» La danse évidemment, où le Temps joue le grand rôle qu’il étudie de façon subtile. Mais il ne faudrait pas oublier ce qui, à ses yeux, est le grand paradoxe de l’univers de la Danse: «le repos n’ [y] a pas de place; l’immobilité [y] est chose contrainte et forcée, état de passage et presque de violence, cependant que les bonds, les pas comptés, les pointes, l’entrechat ou les rotations vertigineuses, sont des manières toutes naturelles d’être et de faire.» Dans la danse, l’instable est la loi et le stable l’accident. L’énergie se gaspille avec maîtrise jusqu’à un état-limite.


  Trois remarques encore. Partant de ce paradoxe, Valéry ne dit rien d’un autre: dans le dessin comme dans la sculpture de danseuses, Degas fixe ce qui n’était que mouvement…(de répétition, d’échauffement) et, souvent même, le mouvement qu’il fixe n’appartient pas au ballet proprement dit.

 

  En outre, Valéry introduit (dès son titre, DEGAS DANSE DESSIN), un rythme qui donne un jeu de formes qui font danser les arts du commentaire en art.


   Surtout, fait plutôt rare, Valéry conclut (en un
poème en prose au style inoubiable) son petit «chapitre» sur de merveilleuses danseuses, les méduses, «danseuses absolues»:« Point des femmes, mais des êtres d’une substance incomparable, translucide et sensible, chairs de verre follement irritables, dôme de soie flottante, couronnes hyalines, longues lanières vives toutes courues d’ondes rapides, franges et froncesqu’elles plissent, déplissent; cependant qu’elles se retournent, se déforment, s’envolent, aussi fluides que le fluide massif qui les presse, les épouse, les soutient de toutes parts, leur fait place à la moindre inflexion et les remplace dans leur forme. Là, dans la plénitude incompressible de l’eau qui semble ne leur opposer aucune résistance, ces créatures disposent de l’idéal de la mobilité, y détendent, y ramassent leur rayonnante symétrie. Point de sol, point de solides pour ces danseuses absolues; point de planches; mais un milieu où l’on s’appuie par tous les points qui cèdent vers où l’on veut. Point de solides, non plus, dans leur corps de cristal élastique, point d’os, point d’articulations, de liaisons invariables, de segments que l’on puisse compter…»
 
Il faudrait revenir sur cet idéal de mobilité et sur sa dimension érotique qui conclut toute la section...

 


 

 Degas Danse DESSIN


     «Ingres lui dit : “Faites des lignes...Beaucoup de lignes, soit d’après le souvenir, soit d’après nature.”»



   Valéry lui-même a toujours dessiné. DDD offre des reproductions de traits parfois issus des CAHIERS (5) et rappelons-nous, simplement, l’incipit du livre. 

 

Parce qu’il le met très haut, le dessin de Degas occupe une place unique dans la réflexion de Valéry.


  Même s’il gardait de l’admiration pour Delacroix, c’est Ingres que Degas citait le plus souvent:


  «Le dessin n’est pas en dehors du trait, il est en dedans


  «Il faut poursuivre le modelé comme une mouche qui court sur une feuille de papier.»


   En quelques superlatifs qui suggèrent, en passant, un déséquilibre entre le senti, le savoir et l’intelligence, sans oublier une éthique du travail, Valéry loue les qualités de Degas dessinateur: «(…) il fut l’observateur le plus sensible de la forme humaine, le plus cruel amateur des lignes et attitudes de la femme, un connaisseur raffiné des beautés des plus fins chevaux, le dessinateur le plus intelligent, le plus réfléchi, le plus exigeant, le plus acharné du monde…»
   La pratique du dessin ne fut jamais une facilité chez Degas parce que la facilité est un piège et un poison.. Il «re[prenait] indéfiniment son dessin, l’approfondi[ssait], le serr[ait], l’envelopp[ait], de feuille en feuille, de calque en calque.» Il ne faisait pas confiance au premier jet (6
) et il ne s’abandonnait pas à la volupté naturelle du trait. Il ne pratiquait pas «le culte du contour en soi


 Lors d’un entretien orageux qu’il eut avec lui, Valéry lui demanda :«Mais enfin, qu’est-ce donc que vous entendez par Dessin


  Degas répondit par son célèbre axiome : «Le Dessin n’est pas la forme, il est la manière de voir la forme.» Dit autrement:le dessin n’est pas seulement “mise en place”, froide reproduction digne de la chambre claire mais «puissance de transposition et de reconstitution de quelqu’un.»


  Ainsi, dans l’ensemble du travail de Degas, Valéry repère avec justesse ce qu’il appelle «Mimique»:«(…)il s’acharna à reconstruire l’animal féminin spécialisé, esclave de la danse, ou de l’empois, ou du trottoir; et ces corps, plus ou moins déformés, auxquels il fait prendre des états de leur structure articulée très instables (comme de rattacher un chausson, de presser des deux poings de fer sur le linge), font songer que tout le système mécanique d’un être vivant peut grimacer comme un visage.» 


Fou de dessin, Degas manifesta “un désir passionné de la ligne unique qui détermine une figure, mais cette figure trouvée dans la vie, dans la rue, à l’Opéra, chez la modiste, et même en d’autres lieux (7); mais encore, figure surprise dans son pli le plus spécial, à tel instant, jamais sans action, toujours expressive, me résument tant bien que mal, Degas. Il tenta et osa tenter de combiner l’instantané et le labeur infini dans l’atelier, d’en fermer l’impression dans l’étude approfondie; et l’immédiat, dans la durée de la volonté réfléchie.»(j'ai souligné). On voit que l'admiration de Valéry va à la conjonction réussie de ces incompatibles.

 


 Tout de même, assez vite, bien des phrases de ce grand texte sonnent étrangement. Lisons ce  passage:«Le travail, le Dessin étaient devenus chez lui une passion, une discipline, l'objet d'une mystique et d'une éthique qui se suffisaient à elles seules, une préoccupation souveraine qui abolissait toutes autres affaires, une occasions de problèmes perpétuels et précis qui le délivrait de toutres autres curiosités. Il était et voulait être un spécialiste, dans un genre qui peut s'élever à une sorte d'universalité.»(j'ai "souligné") Pareille définition ne parle-t-elle pas autant (sinon plus) de Valéry que de Degas?



VALÉRY DEGAS VALÉRY, TEL QU'EN LUI-MÊME

 

   Incontestablement, il s’agit bien du Degas de Valéry. Du peintre unique (jusque dans ses provocations verbales) mais aussi de l’artiste en général selon l’idéal (nullement idéaliste malgré l'apparence) que s’en faisait Valéry. En dépit des différences de forme et de présentation, on songe assez vite à son VINCI. Et Mallarmé n’est jamais loin:les rapports du peintre et du Maître dépassent largement l’anecdote. Avec quelques autres, ils étaient les héros de l’Esprit.

  On retrouve développés, des fulgurances (il place étrangement Degas entre Stendhal et Mérimée;il croise la phénoménologie dans les rapports entre voir et dessiner; dès 1936, quasi delphique,  il ne garantit pas qu’on puisse échapper à un Jeff Koons ...) et des rejets qu’on découvre dans ses CAHIERS ou dans TEL QUEL (son scepticisme sur l’Histoire:«Je ne sais ce que c’est que la vérité historique; tout ce qui n’est plus est faux»; son ironie devant la sottise des classements des mouvements artistiques). On redécouvre aussi la qualité des hypothèses, des démonstrations (le nu, le paysage, le cheval, le dessin d'un mouchoir... ), des définitions de ses autres grands essais sur l’art. Surtout, se dégagent de page en page les vertus qui, selon lui, ont toujours fait l’artiste, le grand artiste.


   On l’a compris avec les dessins de Degas : Valéry salue toujours le travail, l’acharnement à résoudre un problème de façon originale en faisant à chaque instant le choix le meilleur. D’ailleurs un créateur décide en tout. Ainsi « le problème de Degas, c’est-à-dire le parti qu’il dut prendre à l’âge des décisions d’un artiste, en présence des tendances du jour, des écoles et des styles rivaux, il le résolut en adoptant les formules simplificatrices du “réalisme”. Il abandonna Sémiramis et les fabrications du genre noble pour s’attacher à regarder ce qui se voit.
Mais il avait beaucoup trop de culture pour se résoudre à n’être qu’un observateur SANS CHOIX et un exécutant purement révolutionnaire qui prétend abolir tout ce qui fut et tout remplacer par soi-même.»(j’ai souligné)


  De la même façon, l’artiste est toujours une volonté (il lui arrive d’écrire de puissance (!) (8)) qui se refuse au relâchement ou pire, à l’automatisme et à l’improvisation. Degas faisait d’assez bons sonnets (Verlaine, Mallarmé ses contemporains «introduisirent dans cette figure antique et stricte des effets d’une grâce ou d’une concentration inouïes»). Pourquoi? Parce que dans le sonnet le peintre rencontrait des difficultés voisines de celles qu’il affrontait dans le dessin: « Rien, en littérature, n’est plus propre que le sonnet à opposer la volonté à la velléité, à faire sentir la différence de l’intention et des impulsions avec l’ouvrage achevé; et surtout, à contraindre l’esprit de considérer le fond et la forme comme des conditions égales entre elles. Je m’explique: il nous enseigne à découvrir qu’une forme est féconde en idées, paradoxe apparent et principe profond d’où l’analyse mathématique a tiré quelque partie de sa prodigieuse puissance.» Le créateur a affaire avant tout à de la résistance:«Les obstacles sont les signes ambigus devant lesquels les uns désespèrent, les autres comprennent qu’il y a quelque chose à comprendre.
Mais il en est qui ne les voient même pas…»

 
  On ne s’étonnera pas alors de lire cette réflexion de Valéry sur le désir de créer et de compléter le compagnonnage de Degas :« Au contraire, le désir de créer quelque ouvrage où paraisse plus de puissance ou de perfection que nous n’en trouvons en nous-mêmes, éloigne indéfiniment de nous cet objet qui échappe et s’oppose à chacun de nos instants. Chacun de nos progrès l’embellit et l’éloigne.
L’idée de posséder entièrement la pratique d’un art, de conquérir la liberté d’user de ses moyens aussi sûrement et légèrement que de nos sens et de nos membres dans leurs usages ordinaires, est de celles qui tirent de certains hommes une constance, une dépense, des exercices et des tourments infinis.
 (…)
Flaubert, Mallarmé, dans des genres et selon des modes bien différents, sont des exemples littéraires de la consécration totale d’une vie à l’exigence imaginaire, qu’ils prêtaient à l’art de la plume.» (9)

  En cela, Valéry est, comme Degas, un classiqueun génie rigoureusement classique dont il a passé sa vie à analyser les conditions d'élégance, de simplicité et de style» (10)) au sens à la fois spécifique historiquement mais également anhistorique et, de fait, transhistorique. Et, derrière l’élégance de sa prose, on ne peut que discerner une inquiétude face à l’évolution de l’art après une période (1860/1890) qu’il estime pourtant beaucoup (11): ses remarques sur le paysage ou le portrait pointent un recul des exigences, la fin de la Tradition (alors que dans d'autres textes (et dans DDD même), il a une lucidité absolue sur ce mot) et une victoire progressive de la facilité. L’œil triomphe et on assiste à «une diminution singulièrement marquée de la partie intellectuelle de l’art.» (12). La patience reculant aussi en art, le créateur moderne confond exercice (moyen) et œuvre (fin) (13); il s’en remet à la rhétorique du choc (il y reviendra souvent) et à l'ambition du nouveau pour le nouveau. La stupeur moderniste interdit la surprise. Tout aussi grave:le commentaire prime sur l’œuvre.

 

  Dans ces conditions, le concept valéryen de «Grand Art» ne risque plus de s’appliquer à grand-monde. Valéry définit avec pertinence l’art moderne:«Il tend à exploiter presque exclusivement la sensibilité sensorielle, aux dépens de la sensibilité générale ou affective, et de nos facultés de construction, d’addition des durées et de transformations par l’esprit.» Il lui concède des qualités:«Il s’entend merveilleusement à exciter l’attention et use de tous les moyens pour l’exciter. Il saisit parfois, par la subtilité de ses moyens ou l’audace de l’exécution, certaines proies très précieuses: des états très complexes, des valeurs irrationnelles, sensations à l’état naissant, résonances, correspondances, pressentiments d’une instable profondeur…(14). Mais le prix à payer est très cher:«Qu’il s’agisse de politique, d’économie, de manières de vivre, de divertissements, de mouvement, j’observe que l’allure de la modernité est toute celle d’une intoxication. Il nous faut augmenter la dose, ou changer de poison. Telle est la loi
  La sensibilité est menacée :«De plus en plus avancé, de plus en plus intense, de plus en plus grand, de plus en plus vite, et toujours plus neuf, telles sont ces exigences, qui correspondent nécessairement à quelque endurcissement de la sensibilité. Nous avons besoin, pour nous sentir vivre, d’une intensité croissante des agents physiques et de perpétuelle diversion...Tout le rôle que jouaient, dans l’art de jadis, les considérations de durée est à peu près aboli. Je pense que personne ne fait rien aujourd’hui pour être goûté dans deux cents ans. Le ciel, l’enfer, et la postérité ont beaucoup perdu dans l’opinion. D’ailleurs, nous n’avons plus le temps de prévoir et d’apprendre…»


  En perdant «
Le Grand Art»  se perd l’homme «complet». Dominent seulement des sensations partielles, isolées, vite fatiguées et demandant leur dépassement.  Non loin de la vraie conclusion d'une réflexion consacrée à un peintre qui s'exténuait à la création maîtrisée, Valéry laisse tomber :« C'est là le point:la volupté se meurt. On ne sait plus jouir. Nous en sommes à l'intensité, à l'énormité, à la vitesse, aux actions directes sur les centres nerveux, par le plus court chemin

 

 

 

 

 

 

       Il faut lire ou relire DDD. Pour Degas et pour Valéry, pour un moment de l’art, de son histoire, de sa théorie. Pour ruminer longtemps contre certains de ses aperçus, pour  goûter son sens des formules implacables (bien préférables aux “bons” mots de Degas), ses attaques péremptoires («Toute œuvre de Degas est sérieuse»; «Degas est l'un des rares peintres qui aient donné au sol son importance.») et ses chutes («Qui se lancerait aujourd'hui dans l'entreprise d'un Michel-Ange ou d'un Tintoret, c'est-à-dire dans une invention qui se joue des problèmes d'exécution, qui affronte les groupes, les raccourcis, les mouvements, les architectures, les attributs et natures mortes, l'action, l'expression et le décor, avec une témérité et un bonheur extraordinaires?

 

Deux pommes sur un compotier, une académie à triangle noir nous épuisent»...), son ironie, ses propositions lumineuses (Rembrandt, ici, ailleurs, Bach, cernés en quelques lignes), pour son intelligence incomparable.

 

      Pour dire aussi  adieu à cette définition de la création :« Qu'y a-t-il de plus admirable que le passage de l'arbitraire au nécessaire qui est l'acte souverain de l'artiste, auquel un besoin, qui peut être aussi fort et préoccupant que le besoin de faire l'amour, le pousse? Rien de plus beau que l'extrême volonté, l'extrême sensibilité et la science (la véritable, celle que nous avons faite, ou refaite pour nous) conjointes, et obtenant, pendant quelque durée, cet échange entre la fin et les moyens, le hasard et le choix, la substance et l'accident, la prévision et l'occasion, la matière et la forme, la puissance et la résistance, qui, pareil à l'ardente, à l'étrange, à l'étroite lutte des sexes, compose toutes les énergies de la vie humaine, les irrite l'une par l'autre, et crée.»?

 

 

Rossini, le 5 janvier 2015

 

 

 

NOTES

 

(1) « D'ailleurs, ce qui m'importe dans un homme, ce ne sont point les accidents, et ni sa naissance, ni ses amours, ni ses misères, ni presque rien de ce qui est observable, ne peut me servir. Je n'y trouve pas la moindre clarté réelle sur ce qui lui donne son prix et le distingue profondément de tout autre et de moi. Je ne dis pas que je ne sois assez souvent curieux de d ces détails qui ne nous apprennent rien de solide; ce qui m'intéresse n'est pas toujours ce qui m'importe, et tout le monde en est là. Mais il faut prendre garde à l'amusant.»(page 14)

 

  Ses limites posées, il est difficile d'ignorer la biographie de Henri Loyrette (chez Fayard).

 

(2)Il lui rend un bel hommage-c’est tout Valéry-comme hôte, comme collectionneur et comme... ingénieur.

Les récits de Rouart, leur place, leur contenu, leur écho chez Valéry mériteraient une analyse très fine.
 

(3)Louis Rouart, l'un des fils, évoque les dialogues Degas / Valéry: ils « étaient toujours passionnants. Degas avait certes de l'amitié pour Valéry mais l'orgueilleuse prétention à l'universel de l'esprit, si supérieurement mise aussi, de Valéry l'exaspérait souvent surtout lorsque Valéry s'évertuait avec une timidité qu'il n'a plus, à parler d'art. Les répliques de Degas étaient alors foudroyantes. Entre ces deux esprits si différents, j'avoue avoir une grande préférence pour celui de Degas si concret, si vivant, si humain, si chargé d'expérience personnelle. À mon avis ce n'est pas seulement lorsqu'il s'agit d'art que la mécanique transcendante de Valéry n'arrive pas à saisir l'objet et qu'elle le mesure à faux.» (page 655 du DEGAS d'Henry Loyrette).

 

(4) Plaisante (pas pour tout le monde...) illustration de son côté Frenhofer, l'anecdote que Valéry tient de Rouart : il arriva que Degas reprenne, pour les améliorer, des tableaux vendus ou donnés. Les bénéficiaires ne les revoyaient pas...

 

(5)Probablement pas dans l’édition originale chez Vollard. Nous ne l'avons jamais eue entre les mains mais la première édition Gallimard ne laisse pas de doute. Seule la couverture contenait une reproduction.

 

(6)Valéry ne dit rien du contre-exemple, le monotype.

 

(7)On appréciera la complicité faussement pudique… à propos des maisons dites (par Valéry) entr'ouvertes.

 

(8)Adorno et Derrida ne sont pas les seuls à avoir noté des proximités avec Nietzsche.

 

(9)Chez Valéry, les vocabulaires scientifique et mystique ne sont jamais loin.  Dans le brillant essai qu’il lui consacra (in NOTES SUR LA LITTÉRATURE), Adorno y voit un pathos hérité de Mallarmé.

 

(10)Adorno dit aussi «réactionnaire» tout en trouvant le mot « trop court»....

 

(11)Adorno écrira qu’«il descend alors au-dessous de son niveau

 

(12)Valéry aggrave son cas, toujours dans DDD: «L'abandon de l'anatomie et de la perspective fut simplement l'abandon de l'action de l'esprit dans la peinture au profit du seul divertissement instantané de l'œil 

 

(13) En poésie aussi bien:on imagine Valéry devant, par exemple, LA FABRIQUE DU PRÉ de Ponge…, lui qui écrivait dans DDDAchever un ouvrage consiste à faire disparaître tout ce qui montre ou suggère sa fabrication. L'artiste ne doit, selon cette condition surrannée, s'accuser que par son style, et doit soutenir son effort jusqu'à ce que le travail ait effacé les traces du travail.» 


 (14) Derrière ces mots, Valéry nous laisse deviner des musées, des bibliothèques modernes....

 

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commentaires

michael 21/05/2016 00:49

c'est curieux qu'on attache quelque importance au sentiment de certains critiques, ceux par exemple, qui n'ont pas supporté que Stravinski fasse autre chiose que le Sacre ad vitam :)

https://www.youtube.com/watch?v=zVhD_6ZtFuQ&list=PLF7FCCFEDE43C2E37&index=1

michael 21/05/2016 00:38

super beau Paul Valéry la prose et les vers

https://www.youtube.com/watch?v=EbtRDMWa2qc

https://www.youtube.com/watch?v=XNt7EcucljI

Hverdier 20/01/2016 07:40

On aime à se promener dans vos calmes prairies

location voiture casablanca 10/01/2015 15:12

je suis un accro de la lecture et des ouvrages du 18 et 19 siècle, cet article me donne bcp de piste à suivre afin de trouver le livre que je cherche. je vous en remercie.
Mehdi de Casablanca

calmeblog 13/01/2015 06:17



Bonne recherche. C'est la recherche qui compte.