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20 mai 2014 2 20 /05 /mai /2014 09:15

 

 

   «Je me suis dit: je prends de nouveau mon crayon, je vais me mettre à dessiner, et à partir de cet instant, tout pour moi a changé."  Van Gogh à Théo.


 

   Avant de choisir l'écriture, Paul Nizon étudia l'histoire de l'art et  consacra une thèse à Van Gogh (1):son essai de jeunesse sur les premiers dessins est édité en France.

  Dessins de formats réduits où les êtres semant, récoltant, coupant, nouant sont fréquemment penchés, écrasés par des charges trop lourdes.


 Tout en précisant bien, après Jaspers (et tant d'autres), que dans le cas de Van Gogh plus que pour n’importe quel artiste, la vie et l’œuvre sont absolument indissociables, le grand écrivain suisse de langue allemande rappelle dans un chapitre initial les éléments biographiques fondamentaux du peintre, à la fois affectifs, intellectuels et spirituels qui, selon lui, le menèrent vers ses premiers coups de crayon et ouvrirent la «carrière» que l’on sait.

 

Évidemment Nizon évite l’anecdotique et n'évoque que ce qui détermina les premiers pas. Il s'appuie beaucoup sur la correspondance avec Théo. Nous verrons que le séjour à Nuenen (1883/1885) retient particulièrement son attention:Van Gogh y aurait réduit ses ambitions artistiques pour orienter sa vocation devenue mission.(2)

 

  Comme nombre de dessins de Van Gogh, les deux textes de Nizon (essai et roman (STOLZ)) sont une méditation obsédée par le lien et la coupure.



Fils de pasteur, Vincent, avant vingt ans, n’avait aucune inclination professionnelle particulière. Jusque-là, il était parfaitement intégré à la société des hommes et très soucieux d’aider son prochain. Sa joie d’alors a pour fondement “un héritage chrétien et un attachement panthéiste à la nature.” Pour lui, la vraie vie est au-delà mais Dieu est “partout en esprit” et la fraternité, le don de soi tendent vers une unité possible.
En 1874 une déception amoureuse aura des conséquences décisives. La crise pousse Vincent à se vouloir totalement au service de l’humanité. Dans ses emplois, il en fait trop. Dans sa foi il devient austère et radical. Ses lectures changent mais l’admiration pour les grands hommes demeure. L’instabilité le guette et les vraies biographies s’apesantissent sur des moments connus. Il tente de devenir instituteur, s’exalte dans la nature, approfondit son rapport à l’Église, prépare l’université, y renonce. Emporté, impatient «il veut réaliser sa vision de communion universelle en Dieu». Il abandonne en tout, on le renvoie de partout. Il ne peut œuvrer pour les autres et faciliter la communion universelle.


Il revient alors à une occupation de l’enfance : le dessin «lui permet de prendre  part à la vie à travers l'acte de représentation artistique.»


Prendre un crayon «est une façon de rechercher désespérément un contact avec la réalité de l'existence-en l'occurrence, la réalité d'un Dieu lointain et d'un homme livré à lui-même.». Après quelques autres épisodes (Bruxelles, la femme enceinte accueillie), le dessin devient «sa seule voie de salut», «l’absolue priorité».



  Cette présentation engage tout le cheminement de Nizon. Suivant la chronologie, il fait constater les progrès mais jamais le dessin n’est séparé d’un univers personnel qu’il restitue patiemment.

 Une certitude pour Nizon, à laquelle il consacre tout un chapitre aigu. Chez Van Gogh, l’optique n’est pas première. Entraînant tout chez lui, domine l’inspiration née de ce qui le touche profondément. Il ne rend pas une “vision matérielle”, il souhaite, sans tomber dans l’artifice, faire entendre « la parabole humaine».

P.Nizon explique la disparité éclatante des premiers dessins d’un apprenti qui conforte peu à peu ses rudiments. D’un côté, le geste (arrêté) capté avec attention; de l’autre, un structure du corps organique qu’il ne domine pas et masque derrière un travail du vêtement. L’impression de «marionnette sans vie» (le mot reviendra souvent) est indiscutable. Pour le dire vite:la vision prime sur le savoir-faire. Savoir-faire qu’il est hors de question de jamais privilégier mais qui doit progresser pour garder une certaine vraisemblance. Nizon ne ferme pas les yeux sur les maladresses, les disproportions, le recul lucide des ambitions de l’artiste débutant. Avec minutie (jusque dans la nature des encres), il évoque les constantes des portraits, leur tendance à la dramatisation et propose de justes comparaisons (gravure sur bois, statuettes d’ivoire) pour en mesurer les effets possibles.


 Van Gogh regarde beaucoup les travailleurs, les personnes âgées, les duos mère/enfant, et, plus rarement les groupes de personnes.  Pour les paysages, P. Nizon affirme qu’à aucun moment Van Gogh ne s’intéresse à leur beauté, à leur harmonie. Ainsi la perspective parfaite n’est pas son obsession:au contraire, il veut rendre les aspects fluants et simultanés de la vie et n’hésite pas à présenter plusieurs points de fuite sur la même feuille. Les lois du dessin et de l’optique sont négligées. Dégageant deux types de paysages, P. Nizon affirme que «ce qui ressort en définitive, plutôt que le paysage en tant que tel, c’est plus ce qui sépare le sujet et l’objet, le sujet et l’infini, ainsi qu’un désir d’approche et de lien. De tels dessins agissent, on y voit représenté le tâtonnement vers ce qu’il y a d’invisible entre les choses et au-dessus des choses-un raccourci cosmique plutôt que la nature elle-même.» En nous renvoyant aux propositions fortes de son ouverture, il analyse admirablement l’effet de morcellement de l’espace et ses implications cosmiques. Il corrige ce qui pourrait être une tentation:il est acquis que le dessin de Van Gogh déforme, dramatise mais par empathie du dessinateur et sans qu’une impression de tragique en découle. Nizon utilise même les mots de vitalité et d’énergie. Il nous implique dans son analyse:
      «Le spectateur est plongé dans une réalité qui, de toutes ses forces, désigne un au-delà d’elle-même. Libéré d’un faux sentiment de satisfaction, l’être nu des choses nous interpelle dans son combat pour un vrai renouveau. Nous sommes les témoins d’une polyphonie pleine de vitalité qui libère des énergies et dégage optimisme et enthousiasme

 

Nizon étudie aussi les relations de la figure avec le paysage ou l’arrière-plan:il nous faut les considérer comme deux pôles qui contribuent à refléter «une illusion de réalité, à entrevoir la loi intemporelle de la communauté.» Il reste que c’est la figure qui nous guide dans la compréhension de l’itinéraire de Vincent et le chapitre intitulé FIGURE, NATURE ET VÉRITÉ est, de ce point de vue, central avec un renvoi permanent à la correspondance. Le peintre veut un art «populaire» proposé par des artistes qui refusent l’effet pour l’effet, qui ne feront pas seulement du Gavarni ni du Daumier. Le peintre selon Vincent doit toucher les pauvres et leur rappeler le sens de la vie. La dimension morale est incontestable:Vincent en célébrant leur grandeur, leur noblesse dans la pauvreté, dans la simplicité, cherche à œuvrer pour une édification et à une reconnaissance, à commencer par eux-mêmes.

 

Avec de telles fins, quel style choisir?
 

La réponse de Van Gogh selon P.Nizon est dans une simplification qui donne toujours peu d’exactitude morphologique et un sentiment de distance dans la traitement de la silhouette qui «doit faire ressortir son caractère intemporel et éternel.» On retrouve des catégories célèbres chez Baudelaire mais infléchies. On peut hésiter à suivre Nizon quand il veut voir une harmonie qui, sans être dans la figure s’imposerait tout de même à l’ensemble, le tout étant au service d’une foi. Mais c’est le cœur de sa thèse. Vincent voulait refonder l’existence humaine et l’occasion lui sera donnée par un «hasard»....

 En 1883, Vincent retourne vivre chez ses parents, le père pasteur étant affecté à Nuenen dans le Brabant. C’est une étape majeure, le lieu d’«expérience vitale» : « Pour l’artiste, il s’agit d’aller rechercher en soi-même le fond divin, au prix d’un retour délibéré à un stade primitif de l’humanité.». Dans le Brabant, Vincent souhaite donc reconquérir un Eden perdu. Nuenen, «une enclave survivante du royaume de Dieu»
 
  Tout change en effet: on assiste au recul du paysage au profit du paysan brabançon, sorte de «primitif» qui incarne «un dépassement héroïque de la réalité». Ce paysan apparaît comme enraciné et fait un avec la nature. La facture se modifie grandement selon notre commentateur. Autant pour les femmes, les hommes que pour la campagne.

 

L’ascétisme, l’austérité, l’emphase, la rhétorique du geste cessent, ou en tout cas, reculent. La forme ronde va s’imposer dans nombre de dessins. Le volume prend de l’ampleur sans que le corps ait «à proprement parler de réalité humaine.» Parce que Vincent a trouvé «l’unité du vivant». La déformation s’accentue mais de façon neuve; l’informe vient d’un trop-plein de vitalité! Les femmes ont des bourrelets, semblent faire corps avec le sol et «le spectateur ne ressent pas une structure organique, mais l’élan d’une masse homogène.» (3) Pour les hommes, le portrait accentue les angles, les déséquilibres. Pour les unes et les autres, Vincent travaille beaucoup plus le volume, l’arrondi, le massif même si chez l’homme c’est encore le geste qui prédomine: «Les paysans de Van Gogh sont des sortes de mannequins articulés dont les bras et les jambes s’activent vigoureusement.» Le traitement des vêtements se modifie aussi. Nizon a encore de belles pages sur les gerbes qu’il voit comme des personnifications.


  Nuenen correspondrait à un enracinement de l’être humain et le trait est bien différent pour dire ce qu’est le miracle de la vie: la terre est première et la sensation d’apesanteur des premiers essais est déjà loin. Tout pèse, tout est consistant et, quand il le faut, tout devient élan. Une unité se révèle.(4)

 Aucun doute pour Nizon:Nuenen est un moment décisif.Tout s’est transformé alors dans une sorte de «répétition de la Genèse». La lumière rendue autrement n’est plus la même; les paysages sont indissociables des hommes. La couleur, déjà bien présente depuis La Haye, va s'imposer....

 

 

 

  Cette lecture très orientée (vers le mytho-poétique: les premiers dessins touchent au premier) a beaucoup de mérites: elle tient grand compte des lettres à Théo, elle rend attentif aux dessins qu’en général on ne regarde qu’en passant au début des livres qui sont consacrés au peintre.(5) On en vient toujours trop vite aux Mangeurs de pommes de terre…. Avec Nizon, on mesure les essais patients, leurs nuances, leurs variations, leurs évolutions. Parfois on ne sait décider entre le choix et l’imperfection, entre la vision et la maladresse. Toutefois, une vérité  prend forme.


 On peut contester quelques choix interprétatifs ou la rapidité de l'analyse de la situation de Vincent au regard de l'évolution de toute la société moderne; on peut aussi regretter l'absence de va-et-vient entre les aquarelles (début 82, grâce à Mauve) et les dessins pourtant contemporains. Reconnaissons qu'avec honnêteté, Nizon ne cède pas à la tentation de la lecture téléologique. Toutefois, on doit admettre que certains traits, certaines formes produites par le «débutant» Van Gogh ne peuvent que frapper d'étonnement: Arles, Saint-Rémy, Auvers commencent aussi là....

 

 

  Rossini, le 24 mai 2014

 

 

 

NOTES 

 

(1)Le peintre et sa correspondance jouent aussi un rôle immense dans un de ses romans les plus connus, le très existentialiste STOLZ (1975), chez Babel Actes Sud (avec une belle post-face de G.-A. Goldschmidt qui écrit justement: « On découvre alors Stolz à la fois inverse et semblable à Van Gogh, vivant dans l'opacité ce que Van Gogh vivait dans l'exaltation.») Les deux livres sont indissociables.

 

(2)Tout de même, à nettement valoriser Nuenen, parfois, Nizon couvre trop rapidement certains éléments des étapes comme La Haye, la Drenthe.

 

(3)On se demande pourquoi dans son illustration, il ne choisit pas LA PAYSANNE ENGERBANT d'août 1885! Pourquoi, en amont, il ne fait pas une analyse de L'HOMME À LA PIPE DE TERRE ET À L'ŒIL BANDÉ (La Haye,1882).

 

(4)On a un peu de mal à voir dans (le capital) homme à la faucille (Fig.71) un débordement de vie....

 

(5) D'ailleurs Nizon évite souvent les dessins les plus reproduits (ainsi, Sorrow).

 



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Published by calmeblog - dans critique d'art
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