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12 mai 2012 6 12 /05 /mai /2012 08:18

         "moi, l'obstination même" (p. 163)

 

             AUTOBIOGRAPHIE DE MON PERE

 

 

 

   L’auditeur de France Culture a la chance de connaître et de reconnaître des voix d’écrivains morts ou vivants qu’il ne rencontrera sûrement jamais. Il peut alors se faire une idée sensible des liens ou des oppositions qui unissent la voix et l’écriture. Question immense. Ainsi l’étonnante façon qu’avait André Breton de prononcer le son ou en dit beaucoup sur lui. Par exemple encore, la voix solide, monocorde, un peu lasse de P. Pachet est reconnaissable entre toutes. Et c’est un plaisir délicat que d’entendre le tissage de cette voix dans l’écrit de ses textes critiques ou intimes.

 


    Que devient cette voix quand elle prétend devenir la voix d’un autre comme dans cette AUTOBIOGRAPHIE DE MON PERE, publiée une première fois en 1987 et qui entre dans LE LIVRE DE POCHE, augmentée d’une postface pleine de tact de J-B. Pontalis?

   Comme son titre l’indique cette œuvre est un véritable défi générique : comment une voix peut-elle prétendre restituer la dimension auto-bio-graphique qui n’est pas la sienne?  Comment restituer à la première personne ce qui n’a pas été vécu ? Comment, dans une autobiographie, le narrateur et l’auteur peuvent-ils être différents? Ne doit-on pas soupçonner l’entreprise de supercherie et d’abus de langage? Ou alors, à l'opposé, doit-on comprendre que  l'autobiographie n'est jamais que le souvenir d'un autre?

   Son prologue nous éclaire sur cette ambition folle, ce projet exorbitant, cette anomalie qui en annonce une autre, tout à fait essentielle:


        «Que trouvais-je dans cette vie intérieure, quand je pensais à mon père? J'y trouvais précisément ce que j'ai retranscrit dans cette «Autobiographie» : une parole qui s'écrivait, se reprenait, ne parlant à personne, à la recherche d'une certaine façon de s'exprimer, d'une vérité qui lui échappait. La mort de mon père n'avait pas étranglé sa parole; elle ne lui avait pas permis non plus de subsister telle quelle dans ma parole et dans mes oreilles. Car elle se trouvait désormais soumise à une tâche nouvelle, exorbitante : celle de se raconter tout au long, de s'engendrer dans une solitude absolue, d'assumer la responsabilité entière de son existence.
    La parole de mon père mort demandait à parler par moi, comme elle n'avait jamais parlé, au-delà de nos deux forces réunies. Elle me niait, me demandait mon aide pour se consacrer à elle-même, et je voulais cela (c’est pourquoi je n’apparais presque pas dans ces pages).

    J'avais cette voix en tête, je n'avais même qu'elle. Elle était en moi la voix la plus spontanée.
    « J'avais cette voix en tête» : folle présomption. J'ai cru et voulu l'avoir. Je me suis accroché à cette illusion pour la transformer en projet, et m'y enchaîner. J'ai voulu être l'héritier.»(J'ai souligné)


  Curieux circuit que cette autobiographie d'un autre, que cette altrobiographie (?) qui ne se veut surtout pas biographie : parcours qui passe, comme on verra, profondément par la lettre, l’écrit ainsin que par le chant tout en gardant le silence sur certaines fusions avec la nature qui ne se disent pas. Circuit fascinant d’un esprit qui semble s’égarer vers la fin et qui garde, dans la dépossession, la capacité de dire clairement ce qui change en lui et la vérité qui cherche à se dire dans la souffrance même. Voix d'un autre  qui rappelle sa capacité à trouver "la voix derrière les livres" et la nécessité d'un aveuglement "pour lire les textes en nous-mêmes". Non loin de la fin de ce grand livre, au moment où une certaine confusion s'installe, le rédacteur qui dicte "à son scribe" évoque avec admiration un jeune écrivain accusé de plagiat qui pourtant avait été capable d'écrire des sentiments absolument "vrais".

    En tout cas cette voix inscrite "sous la dictée" qui traite profondément des langues, de la traduction en général est fidèle aux canons du genre : elle prête une grande attention aux étapes de sa rédaction («Cette pause doit me permettre de passer à la période suivante, quitte à y inclure de nouveaux développements sur des thèmes que j'ai déjà abordés; soit que la mémoire m’ apporte avec retard des détails que je lui ai jusqu'à présent demandés en vain, soit que le cours même du récit vienne jeter, y compris pour moi, des lueurs nouvelles sur des faits anciens. Nous verrons bien.»), elle cherche des événements significatifs qui condensent ce qu’il a souvent ressenti, elle doute fréquemment de sa mémoire défaillante ou même la plaint ("
pauvre mémoire"): plus d'une fois, il se demande s'il n'a pas déjà écrit ce qui lui vient alors. Plus il avance dans sa rédaction, plus il se demande où il en est. En un passage très précis, cette voix s’explique sur sa méthode d’écriture imparfaite:

    «Je passerai sur les années d’études qui s’ensuivirent, pour en venir à une série d'événements qui me paraît essentielle. J'essaierai à cette occasion de regrouper les détails les plus marquants de mon existence à l'époque ; mais je ne peux rien me promettre, étant moins que quiconque maître de ma mémoire, qui s’affirme de plus en plus en moi comme une puissance fantasque et résolument illogique. Il se pourra que certains faits, s'ils ne sont pas complètement évanouis de ce récit, n’y figurent pas à la place exigée par l’ordre chronologique. Aussi doit-on se souvenir que je n'ai pas entrepris la composition d'une œuvre littéraire à propos d’un personnage d'imagination, mais plutôt un travail d'autoanalyse ou d'autoscopie, conduite sur un sujet vivant, ou plutôt mourant, ce qui revient au même
 

    Autoanalyse : le mot étonne dans la mesure où le père de P. Pachet ne cesse de contester la psychanalyse, d’en expliquer son refus, son mépris, sa résistance alors qu’il offre (souvent en conscience) des boulevards d’interprétation (qu'on songe à l'ouverture consacrée à sa mère ("qui le condamna à vivre dans l'irrévocable"), à ses démangeaisons, à ses maux intestinaux, à son refus d'aller travailler à New York et bien d'autres manifestations) que J-B Pontalis néglige à bon escient.
  Une autoanalyse qui frôle pourtant la vérité de la psychanalyse quand il dit ce qu'il attendait et (qu'il obtint une seule fois) d'une écoute (en l'occurrence d'une ophtalmologue) bienfaisante.

 

 

    COMPOSITION

     Rédigé en courts chapitres, le texte se présente globalement en deux PARTIES, la seconde se détériorant lentement. Cette histoire d'une voix s'avèrera aussi être une histoire de regard. Jamais loin  se tiendra, le soleil, sa couleur, sa lumière.

    La première partie, factuelle,  surprend : non pas tant par le trajet de vie accompli par Simkha Apatchevsky et qui correspond aux hasards de l’errance d’un émigré juif né en Bessarabie, passé par Tiraspol puis Odessa ( «j’étudiais à la yeshiva») avant de rejoindre la France (Nancy, Bordeaux) via Vienne et Munich bien avant la première guerre, non, ce qui frappe c’est la rapidité d’évocation (un rythme soutenu) et le portrait en creux d’un esprit.
    Nous accompagnons Simkha jusqu’à la fin de la deuxième guerre mondiale : à peine soixante pages suffisent. Nous suivons son apprentissage de la langue française, ses études scientifiques (la chimie qui l’ennuie, la médecine (anatomie, physiologie, son stage à Angoulème en hôpital psychiatrique, sa thèse), nous mesurons l’importance de son refus de répondre positivement à l’invitation du Mount Sinaï Hospital de New York (à cause de son père), nous découvrons ses longues périodes d'inconfort et de privations permanentes, ses intérêts politiques (son admiration pour Blum, son sionisme, sa réaction face à la Révolution de 1917), nous suivons son installation à Paris, son choix de la stomatologie; nous apprenons son mariage (et sa conception particulière du rapport de l’homme et de la femme), sa réaction face aux mesures anti-sémites françaises, son repli avec sa famille (une fille et un fils (né en 1937)) à Saint-Etienne.
    L’évocation est brève, incisive, parfois sèche. Elle reflète parfaitement les qualités qui sourdent du récit sans que le "narrateur" les mettent particulièrement en avant. Une  intelligence incontestable, une passion pour le savoir et la connaissance, une attention à tout,
une concentration aiguë sur l’ensemble comme sur le détail d'une question, une curiosité de tous les instants et dans tous les domaines, un rationalisme passionné (le mot raison vient souvent dans ses pages) qui lui confère du sang-froid en bien des occasions, une lucidité (historique (les Russes même soviétisés ne sont pas épargnés, le sioniste Jabotinski est percé dans ses limites;  la sortie de la guerre dans la représentation que s’en donnent les Français l’irrite au plus haut point(1)) mais pas seulement : celui qui devait être son gendre en fait aussi les frais) qui passe vite pour du pessimisme, le tout donnant une éthique pour le moins austère («leur existence (celle des Juifs) a pour but de susciter non pas l’amour des hommes, idéal et mensonger, mais la considération de la loi morale (...)»), même s’il cède devant les exigences ou caprices de ses enfants (ce qu'il appelle la frivolité de sa fille): un homme de principes qui n’est pas agnostique quant au sens de l’Histoire et qui est fasciné par la lettre hébraïque tout en gardant, à regret, un reste d’athéisme de jeune homme. Ajoutons enfin une aspiration profonde mais refoulée à la création et un sentiment d’insatisfaction dans son métier qu’il appellera "l’échec de sa vie" quand sa fille voudra exercer le même que le sien.


    Un esprit vif, acéré, soucieux de ne pas suivre le troupeau, intransigeant, que rien ne rend très sympathique. Un esprit, un cerveau : on note que Simkha est depuis longtemps préocupé par l’articulation du somatique et du psychologique : les derniers mots du livre seront consacrés à un cerveau de savant russe au nom oublié et, indirectement, au sien.

 

_____________
    La deuxième partie correspond à l’après-guerre et commence par une installation (tout de même étrange) à...Vichy. Petit à petit, le texte évolue: moins cursif, il change de ton et de rythme, il fait place à des scènes plus détaillées, plus concrètes. Le «narrateur»  évoque l’affaire des blouses blanches, reconnaît son isolement parmi les siens (femme, enfants), dit sa gêne devant l’homme qui veut épouser sa fille, son humiliation devant un neurologue (le récit de sa visite est terrible et renvoie de façon critique à la première partie, à son stage en psychiatrie), mais également sa joie de rencontrer une autre soignante qui, seule sans doute capable de le comprendre, mourra hélas trop vite (2)..

    On l’a compris surtout avec ces visites chez des spécialistes : il parle de problèmes péniblement récurrents. Il raconte ses baisses de vision : en particulier un jour qu'il est en voiture, au moment de la tombée de la nuit.  Un dysfonctionnement cérébral lui paraît évident. Cette défaillance, les ophtalmologuess la prennent seulement pour signe de sénescence.
    Peu à peu le texte devient le reflet d’un affrontement intérieur à l’esprit qui se délite et cherche à sauver ses nouvelles  et fragiles certitudes radicalement sensibles....
    Son quotidien est gravement affecté et nous comprenons son isolement et les difficultés qui devaient être celles de sa femme et de ses enfants. On prend conscience des inconvénients (proches et voisins ne sont plus identifiés facilement), des dangers (l’escalier); on assiste avec émotion à la gêne qui touche ses gestes dans le travail devenu pénible et incertain, réclamant une hyperattention épuisante et préparant la montée de l’apraxie. Sa mémoire était rongée, parasitée : les évidences lui posaient problème, les points essentiels, soudain, il les oubliaient. Ses phrases n’étaient plus complètes, seuls quelques mots émergeaient; à l’inverse «d’autres détails, de peu de valeur dans la vie courante bien que très significatifs pour ma conscience intime, résistaient au raz de marée. Des mélodies, le texte entier de certaines prières, des citations qui m’étaient chères..

   Même l’écriture qu’il pratiquait beaucoup quand il était valide se désagrège : difficilement lisible comme souvent le sont les médecins, il est devenu illisible, y compris dans sa signature qui lui semble étrangère.

    Dans ces conditions il se coupe du monde, lit peu les journaux, même son fidèle journal en yiddish est délaissé.

    Une oasis demeurait : l’enchaînement logique des arguments tenait mais il signale la grave crise des contenus de ses pensées. Beaucoup lui échappe: la chronologie, et les répétitions lui donnent du souci. Puis, même la rigueur se défait. Il ne sait plus ce qu’il voulait dire, il croit avoir déjà dit une phrase semblable. Mécontent d’un paragraphe, il ne veut pas revenir dessus. Les phrases nominales se multiplient. Le fil se perd. 

 

  L'une des beautés de ce texte est dans cette restitution fragile, parfois bancale qui ne cède jamais au pathos, ni à la surenchère facile de l’agrammaticalité. Jusqu’au bout un effort de maîtrise se manifeste dans le désordonné même du texte. Ainsi parvient-il à rendre parfaitement la confusion qui le trahit et la sensation la plus douloureuse mais dont il dit aussi la grandeur: celle d’une présence à soi (très particulière) mais discontinue. Chacune de ses pensées est isolée, déconnectée de ce qui la précède et la suit. Ce qui l’éloigne de tous comme le précise cette phrase qui résume tout :

    «Pourquoi faut-il que je ne connaisse personne qui tolère la discontinuité que j'habite?» Il ajoute, en touchant à l’essentiel:« Pourquoi faut-il que les rares rencontres que je fais encore m'obligent à mimer entre les états de conscience un lien que je ne ressens plus? N'y aurait-il communication entre les êtres que dans la succession, et jamais dans l'instant ?»
    Pour nous lecteur, l'échange a bien lieu
par éclairs qui renvoient, comme le veut cette voix, à une singularité plus qu'à un individu.


   Il est toutefois incontestable que sa pensée se perd :il se sent "glaise informe". Il faut encore dire l'exceptionnelle réussite de cette douloureuse défaite qui est aussi une conquête, même si ce vocabulaire ne lui convient pas. Un exemple parfait : à un moment donné, on le croit perdu dans des digressions et des digressions de digressions. Il lit mal, ne reconnaît pas sa signature. Il en vient à méditer (excellemment) sur le yiddish, passe sans transition à son cas comme emblème de la maladie du siècle : il enchaîne subitement sur le gothique utilisé par les nazis et oriente sa reflexion vers les rhétoriques démocratique et nazie, cette dernière laissant surgir  l'affect, la haine, trahison, à ses yeux, de la maîtrise rhétorique. Ces pages souffrent-elles d'incohérence? Il avait commencé à dire que pour lui le mot est écran contre la sauvagerie.... On comprend mieux sa douleur devant cette inversion nazie, liberticide et mortelle.

 

 

 

  A cause de son anomalie optique tout a donc changé.


        UN REGARD, LA LETTRE, LA LECTURE


       
    Ses défaillances, ses troubles poussent Simkha à réfléchir à partir d'événements de sensations qui surgissent de plus en plus souvent.

    On a vu quel esprit rigoureux, analytique et synthétique était le sien et la fierté légitime qu’il en ressentait. Pourtant, dans le réseau de ses certitudes, des points de fuite apparaissent. C’est par exemple l’évocation de l’automne qui précède l’alerte optique en voiture : «C'était l'automne, la saison que je préfère à toutes, non pas pour sa tristesse, qui m'échappe, mais pour l'infinie richesse de coloris que la végétation présente alors. Ce langage infiniment subtil que les arbres tiennent aux hommes, je le comprends ou crois le comprendre, et ne me soucie pas d'exposer ici ou ailleurs le détail de ces dialogues silencieux, qui remuent peut-être pourtant ce qu’il y a de plus vivant en moi: car c'est l'individu seul qui y est concerné, dans la partie de lui-même qui n'a pas besoin de communication avec les semblables, mais se réjouit à la fois d'être, et de voir la création, et comme le bonheur du Créateur.» (j'ai souligné)

    Il ne faut cependant pas se tromper sur sa pensée, même quand il raconte le bonheur de ses promenades en ces termes :

    «Isolé dans le calme reposant du Parc, je reprenais contact avec un monde où n'existait pas de déchéance, seulement le passage incessant et irresponsable de la vie à la mort et de la mort à la vie : la souffrance ne s'y concentrait jamais sur un individu pour l'isoler ou l'expulser de son milieu, mais au contraire pour le préparer à mieux se fondre en lui; de même la gaieté du chant d'un oiseau, fût-il le seul à chanter, n'y avait jamais rien de choquant pour moi : sa joie était toute pénétrée de tristesse


    Très vite il tient à prévenir une illusion qui pourrait être celle du lecteur:


    «Je ne voudrais pas que ce lyrisme tardif donnât à croire que je préconise une sorte de retour à la nature par lequel l'homme retrouverait miraculeusement une part enfouie de lui-même. Bien sûr, elle procure toujours un apaisement; mais l'homme est irrémédiablement coupé d'elle, par son intelligence dont aucun équivalent sensible ne se trouve dans la nature, et il ferait mieux de s'y résigner. Les formes de la nature vivante, et de notre corps même, observé dans sa texture même, rappellent à l'esprit humain certaines de ses figures de prédilection ; et les plus importantes de nos passions, de la douleur à l'exaltation, agitent aussi l'ensemble de la création. Mais la conscience aiguë et indestructible que chaque homme a de son individualité et de son originalité, qu'il est condamné à affirmer aux dépens de celles des autres, nous  met à part; et si nous pouvons retrouver le «naturel», ce sera par le détour des arts et des techniques, lorsque, réalisant l’essentiellement humain, ils établissent du même coup une communication qui franchit les barrières des individus !»(j'ai souligné)

    La séparation absolue est posée : la communication immédiate avec la nature est barrée comme est inaccessible la conscience de notre irréductible singularité mais on peut tout de même les retrouver par le détour des arts et des techniques : nous attend une belle méditation sur la musique hassidique et sur le yiddish. Nous sommes au cœur fragile mais essentiel du projet.

 
     Il nous faut tout de même entendre un doute profond qui apparaît en deux endroits significatifs: tout d'abord au moment du malaise qui le prend dans l’escalier :

  «Mes mains caressaient les murs sans y trouver la verticalité, suivaient la rampe de bois dont les contours lui paraissaient insolites, les muscles de mes cuisses et de mes mollets s'étonnant à chaque marche d'une dénivellation originale. Pour un peu, c’est-à-dire s’il s'était trouvé un confident assez intime pour recevoir des confidences si déraisonnables que j'osais à peine me les communiquer à moi-même, j'aurais pensé que mes sensations, loin de perdre leur acuité, en avaient gagné au contraire, si bien que je devenais maladivement sensible à des inégalités de construction de l'escalier, ou de constitution du monde, qui échappaient à la majorité des heureux mortels. N’étais-je pas, pour des raisons mystérieuses, devenu secrètement accordé à une harmonie si parfaite qu’elle ne pouvait pas exister en ce monde, où le fil à plomb du maçon, la règle à calcul de l'architecte n'en donnaient que des approximations? Mais même cette rêverie ne pouvait se soutenir: je pressentais que la seule façon de rendre hommage à cette harmonie, à cette sympathie muette de moi envers le monde, aurait été de me figer dans le repos absolu, vers lequel il est vrai que tout semblait me conduire.»


   L’autre passage tout aussi décisif contient un retour sur les aliénés qu’il a côtoyés jadis à Angoulème dans lequel il se demande si leurs bourdonnements inouïs ne révélaient pas " un aspect invisible des choses". Il propose alors une distinction importante : la perception juste est celle qui est adaptée aux lois du monde et qui permet la survie. Soit. Mais il est une autre perception qu’il définit, en vérité:


  «Et alors, lorsque plongeant dans l'absence, sourd aux questions idiotes du neurologue, à qui je laisse une prise dérisoire sur moi en prêtant mon cuir chevelu à ses électrodes, je me sens posséder (sic) par une odeur de buissons, de vieux cuir, par une brise parfumée qui mêle en exactes proportions, puis confond, les effluves significatifs d'une enfance indestructible, est-ce que je ne suis pas dans la vérité? Est-ce que je n’en saisis pas une parcelle irrécusable dont je me fais le... témoin muet?» (j'ai doublement souligné)

  Il y a bien là un silence, un mutisme, une découverte d’un monde sous le monde des étiquettes, des places, sous le monde stable, fixe, figé. Il se sent décrocher de ce monde:


    «Mais je décroche du monde par soif de le connaître dans sa saveur et ses odeurs. son goût peut-être; mon corps se parcellise, se démantibule, se désaccorde comme si la pauvre musique de son fonctionnement était étouffée par une musique plus puissante à laquelle il doit se soumettre».

    La musique encore, une fluidité, un sentiment aquatique qui le révèle à lui-même. Il parle de «suspension dans un milieu liquide», de «bain de jouvence» que lui procurent ses sorties aux sensations mêlées.
 
    «Une musique plus puissante» : la musique lui inspire de belles pages. Pas n’importe quelle musique, principalement les mélodies hassidiques «selon [lui] la musique par excellence» qui arrache au présent, délie les liens, conjoint les contraires («sordide et sublime, triste et gai»), manifeste l’ «éternelle bande de feu qui joint le passé à l’avenir» qui fait du corps non plus une carcasse mais «un combustible pour le feu de joie». Il parle à son sujet de philosophie sans mots et, point capital, on sait désormais pourquoi, sans sauvagerie.

   Que le texte de Pachet restitue en mots. C’est ici qu’il faut entendre un autre magnifique passage consacré à ce qui retentit dans une synagogue: apparemment le chaos, le brouhaha qu’il explique bien par le rite: chacun commence quand il veut mais doit commencer par le commencement, à son rythme. D’où la sensation de confusion. Mais il dégage la vérité de cet instant: la prière est un "guide-chant" qui permet de retrouver une voix lointaine, enfouie.

     Nous pouvons lire alors une phrase nécessairement détachée:

 

        «Homme de livres, écoutant une voix derrière eux

    Derrière le regard de la science, froid, méthodique, un autre regard. Sous A∏TEKA qu'il croit lire et qui s'impose à lui, en réalité, une annonce INDEXA, une inscription sous-jacente, toute une hybridation de langues qui cache/révèle le flou, la surimpression, l'illusion des choses "vraies" qui "nous invitent (...) à retrouver par la même toutes les dimensions de notre existence"(j'ai souligné). 

   Derrière l’écriture, une voix. Ce qu'il nomme de façon fondamentale, dans un contexte voisin, une réalité sans substance. Mais une réalité.

 

     Ce livre nous laisse deviner tout ce qui dans ce destin avait à voir avec la maladie abattue sur le monde dans les années 30/40 et, s'il se défait lentement, il n'est pas une défaite : il aura réussi le miracle de l’union de la clarté et de la complexité. Une voix se nie, se prête pour entrer dans la voix d’un autre qui a perçu de l’irréductible et vécu l’irrévocable que seul l’art peut rendre. On ne s’étonnera pas de lire quelques pages magnifiques sur le yiddish et son étrangeté radicale et de ressentir une joie bien singulière (3) que cette autobiographie d’un autre évoque de façon si originale, si fine, si douloureuse en des pages inoubliables (4).

Rossini


NOTES

 

(1) On ne peut qu'apprécier la fin de la première partie consacrée à l’article défini: "Mais les peuples doivent se nourrir de phrases, et se comportent, par journalistes et hommes politiques interposés, comme s'ils devaient écrire immédiatement eux-mêmes l'histoire des événements qu'ils viennent de vivre. Pourvus d'un article dfinis, des mots s'élevaient au-dessus de nos têtes et de nos vies, pour nous dire que ç'avait été, et nous permettre d'en parler:"la drôle de guerre", "l'exode", "le débarquement", "la libération"."

(2) On ne saurait être surpris de voir Simkha saluer en l'ophtalmologue de talent qu'il rencontra trop tard,  une femme.
(3) Son prénom (féminin), Simkha veut dire en hébreu "joie". Dans son prologue P. Pachet écrit: "Avec lui, pour lui, on l'apprenait, toute joie était douloureuse, rappelait une privation, et, pour peu qu'elle fût intense, un inconsolable chagrin".

(4) C'est avec (grand) profit qu'on peut lire le numéro 702 de la Revue CRITIQUE de novembre 2005 intitulé "Pierre Pachet, les occasions de la réflexion".
 

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