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23 mai 2012 3 23 /05 /mai /2012 10:37

   "Tout revient toujours"(p.173)



    Pour qui a lu GRAND-PERE ET SON CANON, le roman UN FOU DANS LA VILLE fait bien deviner l’étendue et la variétés des talents de Ota Filip, cet écrivain tchèque émigré en Allemagne depuis longtemps. Plus de vaudeville géopolitique, plus d’épopée cocasse mais un roman sombre où l'on ne rencontre pas par hasard le mot "négativité".

     Comme ce roman est hanté par l'eau, imaginez une barque qui avance très, très lentement en tentant de fendre des eaux sales, boueuses, visqueuses, malodorantes, de couper des algues, de contourner des détritus ou un tronc d’arbre apporté par la crue: vous êtes dans UN FOU DANS LA VILLE, dans un quotidien au noir sans issue, griffé de brouillards, traversé de cris obsédants, troué de cruautés minuscules, saturé de mesquineries, d'ambitions rances, de suicides, de folies déniées, avérées, contenues, masquées (l’un des personnages n’a d’issue que dans la culture de la tulipe et l’aquarium)... Vous naviguez entre épaves (la gnôle consolatrice, fabrication maison, coule à flot), écueils (des désirs sauvages s'emparent soudain de bien des personnages), hauts fonds (la bassesse presque sans énergie, la bassese lasse, proche de l'innocence rabougrie affleure tout le temps), parmi les grottes des pères peinards, au milieu d'une attente frénétique de l'ordre, parfois dans le  tourbillon grotesque  d'une mascarade attristante comme la  fête sans joie des vignerons qui n’ont n’a jamais vu de vignes dans la région.

 

   UN ROMAN EN TRAIN DE SE DEPLIER

   L’incipit du roman est éclairant: « Il ne me sera pas facile d'écrire ce roman, à cause de mon héros : il me ressemble de façon flagrante. Je pourrais, bien entendu, déclarer que Jan Gajdos, en tout point, c'est moi. Mais ce le seraIt que partiellement conforme à la réalité; tout ce que j'ai en commun avec Jan Gajdos se réduit finalement à quelques situations de départ et à certains faits, à partir de quoi je veux faire un vrai roman.» Qu’il veut écrire d’un seul jet.
  
   Après avoir présenté les personnages principaux de cette aventure sans aventure ou presque et l’immeuble qui rassemble les huit locataires, le narrateur racontera la succession d’échecs subis par Jan (son pivot dira-t-il justement), un homme ordinaire vivant dans une ville ordinaire du socialisme à visage ordinairement soviétisé.

  Du décentrement né d’un héros vu à distance résulte un roman qu’on croit au départ l’héritier lointain de Sterne et de Diderot (celui de Jacques le fataliste) : le plus souvent amusant et parfois agaçant. Ainsi comme le narrateur de Jacques se décide très tardivement à parler de la gourde ou du chapeau de Jacques, c’est seulement au trois quart du roman que le narrateur s’interroge sur la ville qui pourrait tenir lieu de décor à son récit. Presque post-moderne, le texte se propose et nous propose des variantes de scènes et le conditionnel est un de ses modes majeurs. Il multiplie les carrefours narratifs, s’explique sur certains de ses choix, répond par avance aux interrogations et aux critiques du lecteur, s’auto-critique (se reprochant par exemple d’avoir proposé un double suicide ou de traiter mal M. Humpal), avance peu à peu son esthétique qu’il veut mélange de logique (l’image de l’engrenage hante son héros comme lui) et de fantaisie pour sortir du cercle des stéréotypes et du pathos. Il faut admettre que certaines interruptions irritent le lecteur qui a tendance à y voir une facilité et une façon de ralentir la marche inarrêtable et donc prévisible du nihilisme dans le roman. Ce serait une erreur : Filip a eu cette idée de construction non par mode ou choix d’ascendance littéraire mais pour faire éprouver au lecteur la prégnance du jugement auto-critique comme prolongement du pouvoir politique (le Jdanovisme ne meurt pas avec Jdanov) auquel il faut échapper pied à pied, mot à mot. N'oublions pas que peut-être est placé avant le prénom Jan et qu'il est en quelque sorte le dernier mot du roman.


    JAN ET LE CERCLE

 

   L'ancien instituteur Jan Gadjos a été envoyé (après cinq mois préventifs en isolement total) pour huit ans en camp de redressement (les trois phases de réaction du prisonnier sont admirablement rendues) pour avoir su (sans les dénoncer) que deux collègues allaient passer la frontière et pour avoir dans sa jeunesse défilé et fait défiler ses élèves d’une manière pro-soviétique assez peu réglementaire bien que passablement euphorique en apparence....Il a été jugé par certains de ses voisins mieux placés politiquement, a retrouvé son épouse qui l’a trompé avec l’ingénieur Kabat, s’est remis à travailler dans une usine qui l’use patiemment et dans laquelle règnent ou œuvrent les braves camarades qui le condamnèrent ; il a molesté jusqu’à le tuer un vieux radoteur qui gâchait ses nuits et réagi violemment aux ragots de la vieille Andel, s’est vengé de Karel (celui qui causa sa perte sans le moindre scrupule mais avec une vraie ambition carrièriste) en le trompant avec sa femme Alena qui passe sa vie dans sa  baignoire.
    Poursuivi par des sensations éprouvées dans le camp et aspiré par un ailleurs bien flou, il rêve de sortir du cercle de cette vie minable où, certaines nuits, il suit la folle Mme Humpal qui,
en chantant, tourne autour de l’école  depuis que son mari l’instituteur a été condamné pour sa foi. Il s’échappera quelques jours, connaîtra une aventure avec Ilonka qui rêve de Prague mais doit s’occuper avec son père de baraque foraine et de ....manège. Il reviendra dans la ville pour la fête des vendanges au défilé grotesque et retournera de gaieté de vaincu au camp. Comme l’ex-instituteur laissa volontairement sa main dans l’engrenage d’une machine, comme sa femme folle se pendit à la porte de l’école, lui, comme les autres, aura cherché refuge dans l’Ordre le plus immonde après avoir cru aux miroitements du Grand Chariot stellaire et surtout en "ce noyau fossile, fait comme une petite pierre taillée, limpide à l'égal d'un cristal de roche, pure comme une eau de montagne, remplie de lumière."


   UN ROMAN DE PLUS?

   Certes un regard de plus sur les pays communistes  semblera superflu parce qu’on peut croire prévisible la satire qu’on va y lire: tout de même ce qui est dit des pétitions, ce qu’on voit de la supposée lutte des classes contre la petite bourgeoisie que représente la famille Humpal, ce qui dégouline de fausses valeurs poisseuses, de fiel rancunier, de lésine forcée, ce qui subsiste de ces vies volées, trahies et qui ne trouvent refuge que dans la monomanie ne mérite pas d’être délaissé.
   Surtout il serait injuste de négliger pareil art du détail, de la sensation, de la scène. O. Filip sait comme peu attirer le regard sur une cicatrice au poignet, le reflet dans un demi-disque poli, le kitsch de représentations politiques nichées dans des diplômes. Il sait restituer le cercle des sensations qui reviennent dans la mémoire du corps (jusque dans l’hallucination auditive): ce que Jan vécut autour de l'aérodrome du camp crève la page. Quant aux scènes de ce roman de la lente abdication, elles sont inoubliables dans leur aspect résiduel: les diplômes encadrés et sous verre de Karel soudain brisés par sa femme, l’errance de Mme Humpal, chantant chaque nuit autour de l’école, la danse de mort des apparatchik sur le char de la fête des Vignerons avinés, on n'en finirait pas de les relire.

 

        Un grand roman de la négativité irrécupérable. Mais qu’attendent les éditeurs français pour traduire certaines œuvres de cette Europe qui visiblement a encore beaucoup à nous apprendre ?(2)


 

 

 

NOTES

(1)En certains points du texte se déroulant et s’écrivant sous nos yeux le je du narrateur ressemblera effectivement beaucoup à Jan qui aura eu l’idée lui aussi d’un roman et que sa maîtresse dit de lui  (de façon vague) qu'il est poète.Le vieux Klabacka, avant de tomber dans la neige lui récitera, fautivement, certains de ses premiers vers.

(2) On annonce tout de même pour 2012 une traduction d'un autre roman d'Ota Filip:LE CHEMIN DU CIMETIERE.

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Published by calmeblog - dans roman
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