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19 mai 2012 6 19 /05 /mai /2012 07:11



    Les Français connaissent peu le romancier tchèque Ota Filip né en 1930, à Ostrava qui fut condamné à des travaux forcés (1) pendant sept ans et à une peine de quinze mois d'emprisonnement en 69/70 pour rien moins que "sabotage de l'Etat et de la société" avant d’émigrer en 1974 en Allemagne. Les aventures de GRAND-PERE ET SON CANON (1981) ne sont pas une mauvaise façon d’entrer dans son univers aussi cocasse que généreux.


  Un canon, un contre-ut divin qui hante même les sommets alpins, une mise en scène futuriste de LOHENGRIN qui rabaisse leur caquet aux régisseurs allemands (2), un impresario italien espion, une armée austro-hongroise qui meurt de communications peu efficaces, un petit régiment qui rejoue le DESERT DES TARTARES.., un grand-père qu'on compare à Sisyphe, vous tenez les éléments de ce vaudeville.... géopolitique...à dimension érotique incontestable.


        UNE ANOMALIE


  Tout commence en 1957 avec un petit-fils âgé de vingt-sept ans (le narrateur) ébranlé un beau jour par une révélation : d'apès une lettre reçue par la famille sa grand-mère, célèbre cantatrice donnée officiellement pour morte depuis 1915, était encore en vie.
  Le petit-fils fouilla alors les archives pendant deux ans : le résultat fut surprenant. Il apprit que ce grand-père qu’il côtoyait chaque jour vers ses ruches était lui aussi considéré comme mort par les journaux de 1915. Ce qui est impossible puisqu’il mourut en 1958 devant notre jeune narrateur à cause, justement, d’une piqûre d'abeille moins favorable pour combattre le rhumatisme qu'il ne semblait au retraité de l'armée.
 On mesure la complexité de la situation. Heureusement, le petit-fils trouva sous l’oreiller du mort (si l’on ose dire - pour de bon, cette fois-ci) un cahier relié en peau et rapportant tous les événements majeurs (et quelques autres) d’une séquence de la vie de ce grand-père mort deux fois semble-t-il et de cette grand-mère qu’on croyait, à tort, morte.
 Ce carnet raconte ce qui s’est passé entre le 30 avril 1907 et le 28 octobre 1918: au-delà, le grand-père se cloîtra pendant quatre années (un silence que nous comprendrons et nourrirons de notre humanité), joua toute sa fortune en une soirée, la perdit et se contenta de ses souvenirs, de son tabac et de ses abeilles. Et de la pension de l'Etat tchèque..

  Le petit-fils décida de publier ce journal : sous nos yeux, en italiques, de longs extraits de la prose d’un génial inventeur maltraité par le destin et les hommes et, dans un caractère plus vertical, les commentaires du descendant qui se livre ici à un travail de bénédictin d’une admirable rigueur herméneutique : en grattant le palimpseste de ce document, il commente, donne un contexte, avoue ses doutes, ses scrupules, rectifie une chronologie boiteuse, enjambe quelques passages inutiles, cite des lettres, des discours, dégage quelques perspectives hautement morales.

 


    SITUATION

 Le capitaine Anton Petàk (le grand-père) a conçu un canon qui doit faire de lui le Leonardo du XXème siècle commençant, si les plans de son invention, l’égale des plus grandes œuvres d’art, sont bien gardés secrets. Pour éviter que ce militaire ingénieux ne tombe sous le charme opportuniste de belles espionnes on le mit dans les bras (et un peu plus) de l’immense cantatrice Marie-Anna Mikolyczyk: l’amour naquit sur le coup, le mariage fut vite conclu, le détail de la conception du canon fit un immense bond en avant.. Un Italien, Caetani de Sermonte devint l’impresario de Marie-Anna. Il passa aussi pour son amant : la jalousie du mari (en même temps qu’elle ouvrit un peu plus, si c'est possible, la dimension esthétique de notre concepteur de génie) tombe quand il apprend de la bouche même de l’amant supposé qu’il est homosexuel et espion car l’Italie veut les plans du célèbre canon secret du capitaine...
  Une scène d’une tension mélodramatique insoutenable entre les deux hommes (l’un armé d’un menaçant browning et l’autre cherchant intérieurement une tactique appropriée à l'étonnante circonstance) nous mène au bord de l’apoplexie et de la Vltava.
  Heureusement pour nos nerfs, une solution est trouvée : on donne
à l’espion de faux plans du révolutionnaire canon; l'Italien part avec la reine du contre-ut à qui on apprend brutalement  que son mari est décédé tandis que les journaux viennois annoncent en même temps, pour la vraisemblance, la mort par noyade (n’importe quelle jeune fille de bonne famille (tout de même) fit l’affaire pour la substitution) de la cantatrice. Le capitaine Petak, ressuscitera sous le nom assez voisin de Peterek - sans que la théologie ait à s’en mêler.

        THEÂTRE DES HOSTILITES

  L’Italie déclarant la guerre le 23 mai 1915 à l’Autriche-Hongrie, le colonel Peterek (trente-deux ans), ex & futur Petak (mais à jamais ex-capitaine), après surplace ou piétinement de sa colonne et après une panne d’essence se retrouve sur le front italien non loin de Cortina où loge et œuvre en tant qu’agent de renseignement Caetano qui doit se marier avec la belle Marie-Anna - par pure provocation chez Caetano et sous l'emprise d'un peu de conformisme petit-bourgeois chez la cantatrice...

    Va donc commencer une grande partie de cache-cache alpestre avec Caetano et débuter la vie erratique du canon de grand-père:toute la troupe attend le premier obus du canon miracle. Ils  vont
(comme nous) l’attendre longtemps. En haute altitude, lui sera confié la cote 2400 d’un accès pourtant plus que problématique: il faudra deux mois pour creuser la voie et nous verrons passer l’automne (avec, comme moments importants, le baptème du canon au nom choisi avec une rare délicatesse et un sens de l’humour involontaire..., l’encerclement par les Italiens, le démontage du canon qui coûta une main à Sedlacek) avant que la fuite ne pousse à faire sauter la cote 2400 dont l’occupation ne servit donc à rien : à Vienne, capitale ingrate, on sera même déçu d’apprendre que le colonel n’est pas mort héroïquement et que le canon n'a pas explosé en mille morceaux. Il faudra entreprendre une autre installation au col di Lana à  la cote 2561 où ils passeront l’hiver à attendre et des obus et l’ordre de bombarder.

    Il faut bien reconnaître que ce canon et son inventeur ont le don d’attirer
en grand nombre , en dehors des ennemis italiens, ce qui est tout de même légitime, les glissements et les affaissements de terrain, les avalanches, les chutes de neige, de pluie et de pierres et sur de très longues durées. Rares sont les ponts qui résistent aux crues soudaines: la pluie offre de longues pages descriptives au journal du grand-père dont nous prive un petit-fils un peu trop censeur en cette occasion.

    La partie privée de cette affaire (si peu privée ... tous les régiments de Guillaume sont au courant), les relations de l’impresario de la veuve elle-même tenue pour décédée et du colonel ressuscité connaîtra un rebondissement qui aura forcément un retentissement sur les affaires du monde et sur les vies de deux amants de Caetani qui tient absolument à se débarrasser de la cantatrice sa femme qui est devenue, si l'on ose dire, un boulet. Mais la cantatrice comme vous verrez aura aussi un beau et noble avenir dans la révolution tchèque...Il s’en passe des choses dans le hors-champ du journal de grand-père! C'est acquis: le vaudeville peut être politique.

    Le temps passant, pour permettre au service de contre-espionnage (d’un état habsbourgeois exsangue) de faire son travail son enquête, le brave grand-père, son canon, son régiment se retrouvèrent sur le front russe « puis en Serbie, de nouveau en Russie, de là en Roumanie, et à nouveau en Serbie. Fin août ou courant septembre 1917, dans je ne sais quel trou de Serbie, le colonel Peterek a reçu l'ordre de retourner à lnnichen et d'y remonter à la cote 2400.»...pour y passer encore un hiver et apprendre, avec retard, la mort de l’empereur: le printemps là-haut semble bien agréable. Il faudra une fois encore déconstruire le canon toujours aussi docile et inutilement opérationnel... 


   Telle est à peu près l'odyssée qui vous attend avec bien d'autres grandes aventures. Ce qui se comprend :nous tenons là le canon qui a le plus voyagé, a été le plus monté, démonté, remonté, révisé avec amour et compétence, qui a été jugé tantôt trop en avance (merveilleux général Hrozny !) tantôt déjà dépassé sans jamais servir jusqu’au moment où ...Mais le glorieux canon vous surprendra encore. Collé sur le cahier du grand-père, un article de journal faisant foi attestera de son utilité tardive et inattendue.


   Pour l’humanité d’un grand-père qui perd à chaque page son autorité et ses certitudes (à la savante construction du canon répond la lente déconstruction de l'identité de son créateur), pour les aperçus tragicocasses d’une guerre qui fait des morts qui ne comptent jamais à Vienne, pour quelques silhouettes inoubliables (l’aumônier Hops, redoutable théologien pragmatique, le diabolique espion défiguré Mychalik, dialecticien hors pair, Vrondacek qui ne fut pas pour rien dans l’élaboration du canon, Malasek), il faut lire sans attendre ce conte inventif qui ne laisse pourtant aucune illusion.


 

 

 

(1) On peut lire aussi son roman UN FOU DANS LA VILLE qui dépend  visiblement de ce séjour.

(2)Le petit-fils écrit: «Le cygne mécanique, si tant est que cygne il y ait, rappelle un tracteur de l'époque et le canot de Lohengrin une torpille monoplace. Mais l'histoire de l'opéra n'étant pas notre sujet, laissons aux chercheurs et autres spécialistes le soin de traiter ailleurs du Lohengrin futuriste très certainement intéressant, voire passionnant, monté à Prague en 1914

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Published by calmeblog - dans roman
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