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23 juillet 2012 1 23 /07 /juillet /2012 07:24



            "Comme il refuse poliment, elle lui offre un couvercle de boîte de sardines que les courants, sans doute, ont porté sur les rivages de la Terre de Feu et qu'elle garde avec elle, dans une petite poche d’écorce, comme une chose très précieuse. (Abîmes humains rayonnant autour d’une simple chose! Merveilleux romanesque endormi dans les modestes objets du monde, attendant d'en être éveillé par le pouvoir magique des mots! Cette boîte, fabriquée dans une conserverie de Douarnenez, passée de là en Angleterre puis en Inde, embarquée à Calcutta sur un clipper, lichée en douce par un matelot écossais au passage du cap Froward, a été jetée par lui à la mer, vifs éclats dorés que noie le sillage tandis qu'il essuie ses doigts huileux à la toile de son pantalon. Elle lui vaut vingt coups de garcette, car il l’a volée à la cambuse. Le ressentiment qu'il éprouve de cette punition le jette dans une carrière de petit voyou puis, de fil en aiguille, d'assassin. Il monte les marches du gibet à Glasgow vers l'époque où la femme Selknam découvre, sur le rivage de la baie Inutile, une mince lame de fer étamé, courbée comme un copeau, où se devine encore, estompé par le sel, le visage d'une Bretonne en coiffe.) "  

 

 

  Un objet, sa trajectoire. C’est à une méditation goguenarde, sérieuse et mélancolique sur la fécondité du hasard (des créations, des rencontres, des amours, de la disparition de certains univers un temps populaires) et au récit de différentes traversées qu’en 2008 Olivier Rolin nous conviait avec son roman UN CHASSEUR DE LIONS....
    Au commencement, la découverte (vingt-cinq ans auparavant) d’un texte de la PETITE HISTOIRE AUSTRALE qui évoquait l’existence «d’un «funambulesque» voyageur français en Terre de Feu.» Cet homme c’est Eugène Pertuiset que peignit Manet : le tableau fut exposé au Salon de 1881 dans son rôle de chasseur de lion : un tableau que Huysmans trouva «par trop facile» et qu’on peut voir aujourd’hui au musée de Sào Polo.


    Comment en est-on arrivé là?


   Un narrateur (qui ressemble beaucoup à l’auteur) devant le tableau au second étage du Museu de Arte de Sào Polo. Un trafiquant d’armes et de rêves, un Tartarin aux mille exploits, un lourdaud au discours ronflant et stéréotypé qui se retrouve posant pour un peintre majeur, l’auteur du DÉJEUNER SUR L’HERBE et d’OLYMPIA. Comment des vies aussi éloignées peuvent-elles se croiser dans l’atelier du 77 de la rue d’Amsterdam, en une série de poses difficiles en raison de la maladie de Manet? Le peintre peint une de ses plus grandes toiles, se repose, choisit telle couleur, reprend son travail; Pertuiset parle, parle, raconte ses lions, sa Terre de feu...Comment en est-on arrivé à ce tableau qui procure la récompense d’une médaille mais aujourd’hui encore laisse perplexe la critique?

    Qu’est-ce qui retint Manet? Que chassait Manet avec ce chasseur hâbleur et forfantaisiste? Céda-t-il à la facilité comme il y a quelques années à celle d’UN BON BOCK?
   
    Pour un peintre frontal et si parisien comme Manet, Rolin va choisir la profondeur, la juxtaposition d'époques et de sujets hétérogènes, la multiplication des centres pulvérisés dans le monde. Grâce à lui,  nous traverserons une Afrique colonisée, une Amérique du sud bien agitée, un Paris aux nombreux soubresauts révolutionnaires (la Commune en particulier), nous connaîtrons un bout de siècle et certains lieux très courus de la capitale.  

   Le prétexte? On l'a compris : dès les années soixante eut lieu la rencontre plutôt surprenante d’un marchand planétaire d‘explosifs et volontiers annexeurs de terrains vierges (à ce titre, la mondialisation remonte à la plus haute antiquité...Vialatte apparaît ici et là dans le roman) et chasseur de lions (1) déjà très connu dans Paris.

 

   Après l’évocation des hauts faits prétendus et des méfaits avérés de Pertuiset et les premières étapes de la carrière mouvementée de Manet, Rolin nous raconte de façon très drôle ce qui devait être l’entrevue du peintre et de son futur sujet de tableau (le maître des lions) avec l’empereur dans un salon des Tuileries. D’entrevue il n’y eut pas, évidemment, mais Rolin aura en passant médité sur le courage et la lâcheté, sur la réputation, méritée ou pas, de quelques hommes.

   L’Histoire et le romanesque, le tamis qui fait et défait les popularités, voilà son sujet.


     Rolin zigzague alors de son propre passé de jeune voyageur à son passé récent en passant par son passé un peu enfui de révolutionnaire (la fin du roman, la vue depuis Meudon sur Boulogne-Billancourt est magnifique) tout en traversant la chronologie ballotée de la vie de Pertuiset et Manet : il va dans ses propres pas tout empruntant ceux du marchand d’armes en Amérique du sud (il est à Valparaiso, à Porvenir, voit la baie Inutil etc.) et ceux du peintre d'OLYMPIA. 


    Avec eux, ensemble ou séparément, on croise des agitateurs, des révolutionnaires, un héros mélancolique trop oublié (Flessel), des colons féroces, un photographe étonnant, Napoléon III, on entre dans LA MAISON DORÉE qui a même une réplique en Amérique du sud, on découvre une baudelairienne jeune géante, on côtoie les Morisot, on salue Villiers de L’Isle-Adam, on surprend Whistler, ses œuvres chiliennes, sa maîtresse Jo, chez Nina Richepin on aperçoit le divin Mallarmé ou Mery Laurent, on regarde Manet au travail...On salue même un jeune journaliste G. Duroy qui pourrait faire une petite carrière dans un roman si les femmes et Maupassant le veulent bien...On sait tout des nombreux et mirobolants projets de Pertuisier (or des Incas, Terre de Feu, carrière de peintre !)) sans oublier même ses amours opératiques et magnétiques avec Géraldine qu’il retrouvera à Paris sous un autre nom. On accompagne Manet dans ses sorties parisiennes, dans ses fréquentations frôleuses, dans son œuvre faite qui lui impose un destin et dans son œuvre encore à faire.


    Les trajets multiples de Rolin sont souvent interrompus par des remarques entre parenthèses (personnelles, pédagogiques, esthétiques, fortement déclaratives, souvent ironiques). C’est un grand roman de et sur la parenthèse : celle du dialogue critique avec soi, de l’avis brutal, de la réflexion avisée mais aussi de la place de la parenthèse dans l’Histoire. Comment une communauté met-elle entre parenthèse tel personnage admirable et pourquoi célèbre-t-elle tel escroc, tel traître?



    De toutes les traversées du roman (spatiales ou temporelles), la plus passionnante concerne les continents de l’art et de la littérature. Rolin croise bien des genres (l’autobiographie (Tintin et Haddock y tiennent une belle place mais, plus sérieusement, la figure de Flessel lui inspire un très grande page auto-critique), le roman d’aventure, le roman historique, le roman tragique des oubliés de l’Histoire, le comique de la tartarinade, la méditation esthétique) et, en de brèves formules, il propose des conceptions très justes sur l’art de Manet (il repère bien le travail sur la mort, il marque parfaitement certaines ressemblances de tableau à tableau) et livre quelques convictions discrètes mais fermes comme celle-ci : «L’idée a quelque chose de séduisant, d’une rue tirant son nom des lointains qu’on y découvrait, et qui ont désormais disparu derrière la croissance de la ville. On se demande même si ça n‘a pas quelque chose à voir avec la littérature, ce nom qui parle d’une perspective effacée, qui inscrit une présence abolie.»

    Comment en est-on arrivé à cette " pose [enfantine] de ce chasseur à favoris qui semble tuer du lapin dans les bois de Cucufa"(Huysmans)? La réponse est disséminée dans ce roman drôle, satirique mais justement indulgent (hormis pour les canailles), mélancolique qui enchante par son désenchantement et largement  hanté par les chiens errants....
  

Rossini

 

(1)Également propriétaire de certaines œuvres de Manet et peintre à ses heures perdues. On lira avec profit le commentaire que consacra F. Cachin à ce tableau dans le catalogue de l’exposition de 1983. Sans oublier les pages 451 et sq de la biographie de Beth Archer Brombert. La question de l'altération des couleurs du tableau est bien expliquée.

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Published by calmeblog - dans roman
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