Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
18 décembre 2012 2 18 /12 /décembre /2012 15:13

"Je suis un philosophe qui ne pense pas. Je suis un philosophe qui ressent."
 

 

"Je suis la vie."  

 

 

"Moi aussi je suis écrivain(...)"   Lettre à Jan Reszke

 

                                               CAHIERS.  S.Nijinski

 

   Il a 29 ans. Il n’est déjà plus le danseur immense qui frappa durablement les esprits. À partir de 1917 il se repose en Suisse dans la villa Guardamunt  à Saint-Moritz (Engadine, non loin de ...Sils-maria…): il est en compagnie de sa femme Romola et de sa petite fille Kyra. Il est suivi (en bien des sens) par le docteur Fränkel, amant de sa femme.


  Durant sa jeune vie, Vaslav  Nijinski a travaillé comme un fou ses gestes, ses figures, les a répétés pour trouver de l'inconnu. Il fut, écrit-il, "le martyr de la danse". Il a voulu (le vouloir est chez lui tenace, acharné, féroce, sans doute auto-destructeur) tout contrôler pour tout sentir et faire sentir. Son corps, son cerveau devaient obéir. Il se corrigeait sans cesse: la correction le travaillait. 

 

LE COMMENCEMENT DE LA FIN

 

  Après un dernier ballet pour une représentation de charité (19 janvier 1919), usé, trahi, relégué, brisé, Nijinski cherche encore un équilibre en écrivant des phrases et des phrases qui, en même temps, conjurent et accusent le désordre qu'il ressent. Il sait que l'asile l'attend tôt ou tard. Son frère est en asile psychiatrique. À la fin des lignes que nous lisons, il doit partir vers Zurich (vers Bleuler). Mais il se souvient : il tomba dans un précipice et un arbre le sauva ; un jour son père le jeta dans la Néva et sans savoir nager, il s'en sortit. Alors il écrit.

  Il aime, il aime tout le monde, se méfie de quelques-uns, les sent tout de même. Sous cet amour presque universel, on devine une violence sourde, contenue à peine. Violence en lui, contre lui. Venue de l'intérieur, de l'extérieur. Des deux à la fois. Nijinski se domine comme il peut. Il se contraint, il se contient. Il jette son alliance devant sa femme (il fera pire pire : il la frappera, la poussera dans un escalier). Il court dans la neige. Plus nous tournons les pages, plus il écrit qu'il "montre les dents" (un infirmier le surveille). Il trouve la jouissance, le désir affreux. Il lui faut aimer.

 

  Parfois l'interdit est oublié, la répression intime (intimée) délaissée. Alors il n'est plus "un homme mais une bête féroce et un fauve". Il veut soudain aller aimer les cocottes qu'à Paris lui reprochait rudement  Diaghilev le jaloux. Doit-il aller à Zurich qu'il est prêt à se livrer à des abominations (faire du spiritisme! dévorer ceux qui lui tomberont sous la main). Il le confesse : il a été débauché et a débauché sa femme à Vienne ; partout il désira trop les femmes. En contradiction avec ce qu'il répète inlassablement, il écrit : "Je suis un homme méchant. Je veux du mal à tout le monde et du bien pour moi-même". Il l'affirme ici et là : il est méchant mais en réalité joue au méchant pour faire le bien dans une longue guerre avec les méchants qu'il aime après tout...Nijinski est en guerre contre beaucoup, contre lui. Contre une partie de lui-même. Pour Dieu.

 

  Le plus longtemps possible, comme on dit, il prend sur lui..Qui, lui?

 

 

NIJINSKI ÉCRIT


 Grâce à cette nouvelle et enfin sérieuse édition due à Dumais-Lvowski et Pogojeva nous lisons des cahiers qui ont beaucoup circulé (1) et ont été largement commentés par tous les psys de la terre. Ces cahiers ont longtemps été trafiqués et publiés sous le titre LE JOURNAL DE NIJINSKI. Il les rédigea au crayon de papier au début puis avec un  foutain pen  dont il se plaint invariablement et pour lequel il rêvait d’inventer un meilleur design et une meilleure technologie....

 

  Dans ces textes rarement datés (sinon à la fin du deuxième cahier et au début du troisième (27 février 1919), les lettres du quatrième ne l'étant pas), intitulés successivement  VIE, VIE, MORT, il parle de tout, sans hiérarchie, sans ordre déclaré. Au gré de... quoi? De ses  pauvres jours vides et, plus profondément, de ses obsessions. Nijinski écrit en boucle des centaines de pages où s’enclenche systématiquement la même structure énonciative.


 En effet, d’emblée, quelque chose frappe : le caractère limité de son vocabulaire et de sa phrase. On comprend un peu pourquoi son initiateur Diaghilev le traitait  durement de "gamin". Nijinski  écrivant d'ailleurs :"JE SUIS UN ENFANT." Les plans paradigmatique et syntagmatique sont minimaux et se ramènent à des propositions aisément substituables et qui, de mois en mois, reviennent identiques ou légèrement modifiées. À partir de quelques rares énoncés matriciels s’engendrent toutes les phrases. Nulle image, nulle métaphore, aucune construction vraiment complexe et parfois l'énoncé est simple rythme à base de parataxe ("Je regardais la lampe et je voyais du verre. Je regradais l'espace et je voyais le vide. Je pleurais. J'étais triste. Je ne savais pas quoi faire. J'ai voulu consoler ma femme, mais Dieu me l'a interdit. Je voulais rire car je sentais le rire, mais j'ai compris la mort et je me suis arrêté. J'entendais parler de moi.")

 

  La cellule de base ressemble à ceci : j'aime le monde car j'aime la vie et je veux le bien de tous - quitte (comme on a vu) à faire du mal (ou peur) pour soigner ceux qui sont dans l'erreur. Je n'aime pas tout ce qui ressemble à la mort (l'intelligence c'est la mort, l'alcool c'est la mort, le commerce c'est la mort, le musée c'est la mort, la critique c'est la mort, etc.), je veux sauver tout le monde mais beaucoup refusent mon aide.

 

  Cette cellule sémantique et syntaxique peut produire des énoncés contradictoires à peu de distance ( "Je ne veux pas de discours bêtes. J'aime Lloyd George car il est intelligent. Je ne l'aime pas, car il est bête.") ou au milieu d'un "raisonnement" quelques affirmations font trou ( [Il donne des conseils au président Wilson]:"Je lui dirai ce qu'il doit faire pour se protéger. Je connais un moyen de protection. JE SENS UN REGARD FIXE DERRIÈRE MOI. JE SUIS UN CHAT. Je veux qu'on fasse un essai sur moi, et on verra que j'ai raison."(j'ai souligné)

 

 

 

   Ajoutez à cela une conviction radicale, entêtée, entêtante, lancinante, écrite  de toutes les façons et à propos de tous les sujets: je sens, je ressens, entendons, je sais la vérité d'une situation, d'un être, de tout - Dieu aidant. Sentir n'est pas penser. Le sentir ne relève pas de l'intelligence qui est, on vient de le voir, du côté de la mort. Ressentir c'est aimer. Donner. À fonds, à corps perdus. Comme danser LE SACRE, JEUX ou le  FAUNE. Surtout il ne faut pas comprendre. Nijinski préfère parler de "transe de sentiment". Et s'il lui arrive de ne pas sentir, il se voit devenir ce qui l'effraie : une bête. Il lui faut d'urgence se réprimer.

 

 

  Il convient de l’admettre : l’homme du multiple, l’homme multiple, l’homme possédé par ses rôles, l’homme labile  nous parle comme s’il cherchait en tout la figure du simple. Incontestablement L'IDIOT de Dostoievski l'aura marqué en profondeur comme certaines pages le prouvent.

 

  Nijinski veut dire le simple en repassant par les mêmes motifs (l'habitude, le machinal, l'argent, le corps (les nerfs), la viande, la guerre, la politique, l'économie, la danse, les bêtes (le singe, le cheval maltraité), la terre, le charbon, les riches etc...) et dans ce tourniquet se placent les contradictions, les énoncés incompatibles, le simple jamais simple ou jamais compris simplement par ceux qui ne ressentent pas.

 

 
  Dans cette structure circulaire étouffante, étranglante qui se veut construction (on le voit édifier un escalier en colimaçon puis l'abandonner pour un autre, revenir au premier, en commencer un troisième...etc.),  selon ses humeurs et les circonstances, il attrape 
des souvenirs (sa mère, la pauvreté de la famille,  son enfance (dans le cahier deux)), des informations données par les journaux (souvent datées), de petits incidents du quotidien, grossis démesurément, mais dans  ces  volutes de mots s’insinuent de micro-ruptures puis des éléments d’aggravation et, de plus en plus, des virages, des dérapages. On s'alarme de le voir enlever de sa chambre ses  œuvres dessinées (qu'on voudrait voir dans ce beau livre - faut-il séparer écriture et dessin?)  et ce sont les poèmes qui condensent peu à peu le déréglement psychique. Désormais  les  phrases  vont toujours plus allitérer et assonner sans autre souci que sonore. Paradoxalement, la dissociation s'affirme toujours par des associations de sons, de mots, d'idées.

 

 

 

LOSANGE

 

 

   Posons un quadrilatère obsédant qui règle l'écriture des cahiers, son rythme forcené. Premier, dernier, présent dans tous les énoncés : JE.

 
 Central, faussement central, centre qui s’affirme et se disperse en même temps. Je qui se croit fort au moment de la plus grande fragilité.
Je roc, je  fissuré, délité, je qui se parle, se dédouble, se tutoie, je autre.
Je qui (se) revient infatigablement, s'écrit pour dire : je suis (je ne suis pas), je veux (et ne veux pas), j’aime (et je n’aime pas): j'aime la vie, j'aime la mort, j’écris. Je sais. Surtout, on l’a dit. JE SENS.


  Par bribes donc, on découvre son enfance, son milieu polonais, sa mère (grande danseuse qui renonça à son art) qui louait des chambres pour vivre, son statut de pupille impérial à l'instruction limitée, ses nombreuses lectures (il s’associe, associe son destin à de grands écrivains comme  Tolstoï - tout en leur  reprochant  d’avoir peur de la vie), sa sexualité (l’obsession de sa semence, l'onanisme coupable, les cocottes à Paris pour aiguiser  les reproches de Diaghilev), sa hantise de la pauvreté; il revient sur son mariage (qui joua un si grand rôle dans la rupture avec Diaghilev), sa première déception (il sentit la mort), son martyr dans sa belle-famille. On  apprend sa solitude à Petersbourg, à cause des jalousies des autres danseurs, sa liaison avec Llov qui le "cède" à Diaghilev;on comprend  son travail acharné pour la danse, son surmenage, ses tracas avec Diaghilev pour le FAUNE et JEUX, ses problèmes de mise au point de ballets  dans l'urgence (comme au Metropolitan), ses  blessures, ses accidents  (sa cheville), son rapport aux critiques, ses efforts pour son nouveau système de notation (FAUNE)et, évidemment, l’importance de son corps (lui qui se dit un "bœuf" parle de son rejet obsessionnel de la viande) pour la danse comme pour la marche qui le mène parfois jusqu’à l’épuisement autour de Saint-Moritz.
 

JE, JE, JE. JE SUIS.

 

Qui JE? Quel JE dans le JE? Celui dont on retrouve les éléments biographiques précédents; celui qui se raconte mais aussi et surtout celui qui, ressentant tout, peut être aussi bien Apis, l’arbre de Tolstoï, un dindon aux plumes de dieu, un homme en un million, l’homme et la femme réunis, la chair (mais pas l’amour charnel), l’amour de l’homme. Il  est aussi la Russie, un poème, une colombe, un moujik, l'empereur. Nous verrons sous peu qu'il est Dieu dans le corps  et, tout simplement, Dieu ou même la mort.

 

 

 Comment ne pas être troublé, ému par les "derniers mots" écrits par Nijinski sur la "dernière" page (381): "je me suis, je suis, je suis"? Que d'abîmes dans ce "je me suis"!

 

 

 

   Deuxième pôle mobile des cahiers. Proches, lointains, intimes, étrangers, amis, ennemis de Nijinski, il y a les autres  qui rôdent, et qu'il évoque ou invoque partout dans ses cahiers et pour qui s’impose souvent le grand mot de "manigances".

  Sa femme tout d'abord pour qui il éprouve un sentiment pour le moins ambivalent (on comprend aussi que la réciproque ait été vraie...). Il l’aime mais voit ses défauts, ses intrigues, ses intérêts (pour les cahiers en particulier), il entend ses critiques (elle le traita même jadis de “barbare russe”) et comprend ses relations avec Fränkel sans pourtant les noircir. Quand il parle d'elle, avec une certaine douceur, on devine immanquablement, en creux, sa propre violence à lui : il suffit de lire le passage de son errance autour de Saint-Moritz. Il parle peu de sa fille Kyra (un seul moment délirant à son encontre dans les cahiers) et s’appesantit plus sur sa belle -famille hongroise avec laquelle il a des conflits et qui est associée à son internement à Budapest. On voit passer en ombre chinoise l’omniprésent docteur Fränkel : il nous faut "sentir" ce que Nijinski  tait ou néglige.
   Il est loin, ils ne se sont pas vus depuis
longtemps mais Diaghilev revient fréquemment torturer Nijinski  : le danseur est sévère avec l’homme des Ballets russes et il est évident que sa rupture avec lui (après cinq ans de vie commune) a joué un rôle  majeur dans son désastre psychique. Diaghilev l’initiateur sexuel, l’interdicteur, l’exploiteur dont il veut déformer le nom avec une faute d'orthographe.... Stravinski n’est pas mieux traité, pour d'autres raisons.
  Plus éloignés dans l’espace, deux hommes politiques partagent l’univers manichéen de Nijinski (on ne dira jamais assez le rôle destructeur de la guerre de 14 dans l'univers mental de Nijinski): le méchant, l’abominable Lloyd George qu’il accable de tous ses mots et le généreux Wilson avec, dans une moindre mesure, Clemenceau. Des dizaines de pages sont consacrées à ces deux pôles psychiques qui en synthétisent bien d'autres et condensent sûrement le plus secret et le plus mortel.

    Fondamentalement l’autre pour Nijinski possède ou ne possède pas d’argent, a ou n'a pas de pouvoir. Il se souvient de son enfance, déteste les riches et a toujours tendresse et indulgence pour les pauvres. Il soutient par exemple les domestiques contre les caprices ou la violence de sa belle-mère. L’argent qu’il déteste le préoccupe : il rêve de gratuité pour tout mais a conscience de l’importance de l’argent dont il voudrait se débarrasser. Il veut entrer dans le système pour faire le bien…et le démolir au nom du bien.

    Trois attitudes résument ses rapports aux autres:l’amour proclamé (montrer les dents est un masque de son amour), la suspicion (sauf pour de  rares  exceptions) et les pleurs dans l’âme.

 
    Dans les cercles impitoyables qui l’oppressent, le font parler, plier, (comme ils l'ont fait danser), Dieu occupe une place considérable (et réellement toutes les places). C’est Lui qui lui commande d’écrire et qui le guide dans tous ses choix (Dieu veut, Dieu lui dit):ses décisions comme ses souffrances viennent de Dieu et, dans sa "logique", il est rare qu’il désobéisse. Certains passages affirment une théologie audacieuse puisqu’il peut  associer bite et Dieu.
    Ses affirmations oscillent entre la modestie (relative) et la manie: il sent Dieu (pas celui des savants, des philosophes…), Dieu le cherche parfois; il est avec Dieu, il est le projet de Dieu, il est dieu dans le corps, en l’homme; il est un
homme-dieu, il est en Dieu  et enfin comme Tolstoi et Beethoven (mais pas Bach!!), souvent, il est Dieu.

 

            "Je suis un homme. Je suis Dieu. Je suis un homme en dieu."


  On ne s'étonne pas de la présence du Christ et de la Croix dans ces pages (il tient qu'il a plus souffert que le Christ). Le dernier poème qui s'achève comme on sait sur JE SUIS est voué AU GÉSU...


        En dehors de Dieu (mais Nijinski est rarement en dehors de Dieu), pour se dire et pour dire les autres, il y a son confesseur, son porte-voix dans le désert, son secret (espionné, découvert (il avait l’intention, un jour, de tuer qui le toucherait)), son arme du Bien, le cahier.

    Le papier (pour lequel il dit avoir pitié), la plume, l’encre, la taille de ses lettres le préoccupent  à longueur de pages. Il veut écrire, écrire, vite, de plus en plus vite mais il a souvent le bras bloqué par la fatigue et Dieu. Par moments il voudrait dicter ses pensées et faire autre chose. Mais il ne sait plus qu'écrire.
    Il souhaite  éditer son "Œuvre" en Suisse puis en France et  envisage sa gratuité (pour les pauvres) mais il sait que c’est impossible. Il n’aime pas l’imprimerie : il désire qu’on photographie son manuscrit parce que l’écriture manuelle est vivante et installe la plus grande proximité avec le lecteur.
    Rarement cahiers ont pu avoir un tel rôle apotropaïque et destructeur. Les répétitions, les cercles des démonstrations l’épuisent et les lettres du quatrième cahier (parfois rédigées en "français") montrent  son entrée dans la répétition pure d’atomes sonores.

 


    Pourquoi lire ces cahiers? Qu’est-ce que lire les cahiers de Nijinski? Est-ce encore lire? Ces questions fondamentales et ingénues vous viendront sans doute avec d'autres.  Œuvre ou simple témoignage d’un génie de la danse qui allait se taire jusqu'à sa mort en 1950? Un document qui éclaire son Art?  Un "exemple" d'Art brut? Aucune réponse ne convient. Ce que nous retenons : les mots d'un être étouffé, étranglé par les interdits et qui en fit une économie (il voulait tout garder, conserver, à commencer par sa semence) et trouva, un temps, dans  son art et l'écriture, la dépense la plus intense, la plus folle.

 

          JE SUIS DANSE POUR VOUS EN DIEUX (2) (3)

 

 

 

Rossini, le 19 décembre 2012

 

 

NOTES

 

(1) La préface de cette édition est précieuse sur ce point comme sur beaucoup d'autres.

(2) Lettre à Rawlins Cottenet, rédigée en français.

(3) Complément 2016/2017. Mis en scène par Robert Wilson, Mikhaïl Barychnikov interpréta à Paris LETTER TO A MAN sur une chorégraphie de Lucinda Childs.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 
 

Partager cet article

Repost 0
Published by calmeblog - dans inclassable
commenter cet article

commentaires