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2 août 2014 6 02 /08 /août /2014 03:19


Éliane ESCOUBAS, IMAGO MUNDI, Topologie de l’art , Galilée (1986)

  «Le "cassé-bleu" c'est absolument merveilleux, au bout d'un moment la mer est rouge, le ciel jaune et les sables violets, et puis cela revient à la carte postale de bazar, mais ce bazar-là et cette carte, je veux bien m'en imprégner jusqu'au jour de ma mort. Sans blague, c'est unique René. Il y a tout. Après on est différent.» Lettre à R. Char, 23 juin 1952.

 

          Au cœur de cette grande thèse philosophique vouée à l'art(1) qui mériterait de très longs commentaires, nous nous permettrons d’isoler dans un passage traitant de la couleur (les remarques sur Gœthe, Turner, Monet, Cézanne sont absolument fascinantes et influencent à jamais notre regard), quelques pages importantes consacrées à Nicolas de Staël et qui, rarement citées, méritent attention.




«Le flagrant (2) de la peinture»


 
 Tel est l’intertitre de la dernière étape d'IMAGO MUNDI examinant  la peinture, son mode d’être. Un moment qu’on devine essentiel dans un immense ensemble qui examine «l’utopie de la peinture».


 Selon Escoubas, avec Staël, la matière advient à la peinture. Même si le peintre sait bien que, dans tous les cas, «Toujours, il y a sujet, toujours» (3), «ce n’est pas le donné à voir, à contempler, à ad-mirer, dans la distance, ce qui est éprouvé par tous les sens, c’est la confluence des toutes les sensations, des koïna (c’est-à-dire des intensités que sont le poids, la vitesse, la chaleur)-c’est cette confluence d’intensités omnisensorielles constitutive de la matière même du monde, qui est à peindreConfluence qu'il faut encore méditer.


 Chez Staël, tout se rassemble dans le geste, sa tension (rien à voir avec Pollock évidemment-la distinction ne valant pas hiérarchie....). Le tableau étant sa matérialisation. La force du geste renforce les sensations. Elle inscrit la force comme « aspect de la matière, comme matière.»(4) La matière et non plus l’atmosphère comme le voulaient les Impressionnistes: « (…) la “matière” même du monde, sa matérialité: poids, vitesse, chaleur. Les divers degrés du vide et du plein ("Travailler le vide jusqu'à la limite", écrit Nicolas de Staël en 1953), un vide et un plein de poids, de vitesse, de chaleur


  Prenant en compte l’originalité du Cubisme dans le traitement de l’espace, comme tous les critiques mais avec hauteur, Escoubas s’avance  dans la chronologie des étapes de Staël. Après les sombres Compositions des années quarante, «les gris merveilleux» (et «un épieu noir vertical» qu’elle n’interroge pas assez), les aplats, «les blocs de couleurs un peu semblables aux blocs cézanniens [qui] ne se raccordent les uns aux autres que par une zone d’incertitude, comme les fissures d’un mur, les fentes d’un plâtre, les bords d’une cicatrice.» Loin de l’air, du diaphane d'un Turner par exemple, Staël prend «le solide (le non-lisse) comme motif et sans doute pour faire émerger, par-dessous, la toile comme telle, le support nu.» Entendons donc aussi, le séchage, les craquelures, tout le Temps (matérialisé) de la peinture...Bref «l’aspect de tout ce qui est.» Mais avec l’évolution technique et esthétique, revient la fluidité.



Rouge


 «Et Nicolas de Staël parvient au rouge. Il atteint le rouge.»(4)
 

 
    Sans entrer dans le détail (il y faudrait une thèse), Escoubas regarde la montée du rouge, cette couleur avec laquelle Staël «parvient à la célébration et de la peinture et du monde.» Jusqu’au tableau Bouteilles rouges et au Concert, inachevé.

 
 Peintre à «ciel ouvert», de Staël se tient loin du «plein air» des Impressionnistes. Ni reflets, ni ombres chez lui. Peintre de l’intensité, des intensités, des différences d’intensité, de l’embrasement, sous sa main, «les lignes de fracture, les craquelures, les brisures de l’espace ne sont rien d’autre que les lignes de combustion des couleurs. Ici ce que la peinture peint, c’est l’intensité (ce qui est “à la fois mesuré et sans mesure”) de la vitesse et de la combustion des couleurs


Chaleur peinte. « (…), comme la culmination même de la couleur et l’opération de la peinture-de la peinture/teinture

 

«La chaleur comme la matière même du monde


Tout brûle, s’embrase, tout est porté à l’incandescence.

 


 

 LE FLAGRANT - de la peinture



   Nous comprenons encore mieux l’intertitre de la dernière séquence consacrée à la picturalité. L’espace qui émergea peu à peu sous les pinceaux de Staël est sans air, étouffant, brûlant, flagrant, «à la fois le brûlant et le manifeste-de la peinture.» Comme toujours dans la phénoménologie, il y a un avant. Avec Staël, avant la lumière («vorace» écrivait-il à Char, à propos de celle du Midi), au commencement, il y a la chaleur. Ensuite, l’aléatoire (ou le clinamen, mot que n’emploie pas Escoubas).

  C’est au flagrant de la peinture, à l’improbable, qu’Éliane Escoubas consacre la fin de la partie Peinture de sa thèse. Flagrant exposé? Non, de façon inédite, posé par de Staël à qui revient la vérité (plus classique) de tout le parcours. C’est dire son importance :«la peinture ne peint rien d’autre qu’elle-même. Il n’y a pas d’autre de la peinture dont elle serait la copie ou le double.Toujours, la peinture, en son acte de présence, se dépouille de la représentation. La peinture est peinture nue. Toujours.»

 

                                           ●

 

 

«Quant à moi, pour longtemps et ici toujours ému d'aller vers cette lumière que l'on ne voit pas, par ce qu'elle est la lumière même (...)» Écrit à R.Char dans le mistral Paris-Marseille, le 15 septembre 1952.


 

 

Rossini, le premier août 2014

 


 

NOTES

 

(1)Dans un Prologue, E. Escoubas s'explique sur l'omniprésence de Heidegger. Dans le lexique du chapitre consacré à la peinture, on devine d'autres références.

 

(2)Relisons le TLF:

 

•FLAGRANT, ANTE, adj.
Empr. au lat. class. flagrans, proprement « brûlant, enflammé »;
A. Emploi libre


1. Dans des emplois fig.
-Chaud, brûlant. 
-Ouvert, déclaré. Sa guerre [de l'Angleterre], tantôt sourde, tantôt flagrante, mais perpétuelle, avec la France (HUGO, Rhin, 1842, p. 480).
2. Rare. Qui est en train ou qui vient de se produire. Les blessés furent couverts et protégés par cette indignation; et, à l'exception de ceux qui avaient été faits prisonniers dans le combat flagrant, les conseils de guerre n'osèrent en inquiéter aucun (HUGO, Misér., t. 2, 1862, p. 596).

3. Qui est si évident qu'on ne peut le nier. Synon. éclatant, indiscutable, indéniable, incontestable, manifeste, patent.


(3) On aura rarement écrit quelque chose d'aussi intelligent sur la notion de "motif" en peinture que dans les pages consacrées par Escoubas à LA PHYSIQUE DE LA PEINTURE (page 163 et sq.)


(4) Croisant Jouffroy sur d’autres bases et avec d’autres catégories, elle parle d’épique.

 

(5) «N. de Staël atteint le rouge - où atteindre sera pris dans tous les sens et d'abord, par son étymologie même (attingere) au sens de toucher. Et au sens d'accéder à, de frapper..

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Published by calmeblog - dans critique d'art
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