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1 août 2014 5 01 /08 /août /2014 10:16

 


        «Le luxe et la démesure vraiment très personnels de Nicolas de Staël s’y révèlent.» P. Waldberg (page 179)

 

 

  On a oublié qui était Patrick Waldberg, cet américain d’origine qui connut bien le surréalisme, ses éclats, ses fractures. Poète, critique d’art, avec ce recueil d’articles publié en 1961, il nous engage à l’accompagner dans ses visites à des sculpteurs et peintres alors connus voire célèbres (Duchamp, Giacometti, Arp, Matta, Lam…): certains le resteront, d’autres seront confiés à la grâce de l’éternité.


Isolons un texte daté de 1950 et couvrant à peine trois pages consacrées à L’ATELIER DE NICOLAS DE STAËL.

 

 


   «L’atelier de Staël tient du puits, de la chapelle et de la grange par ses proportions démesurées, sa blancheur austère et son atmosphère d’activité intense, mais recluse

 

 

 

 

  En guise d’introduction aux œuvres faites ou en train de se faire, en peu de mots, Waldberg dit l’effet de saisissement («perte d’équilibre») du visiteur qui pénètre dans l’atelier de la rue Gauguet. Intensité, austérité, réclusion. L'espace enveloppant le peintre est décrit de façon significative. Fait singulier: à l'opposé du texte sur Giacometti (ce qui ne surprend pas), aucune phrase n'est rapportée.

 

     Waldberg donne un portrait rapide du peintre (inconnu du public alors). Curieusement, il croit deviner de l’obtus chez lui, caractéristique qu’il retrouve dans des toiles de taille moyenne « qui n’arrivent pas toujours à s’élancer, à s’aérer, mais restent retenues et confuses, enchevêtrées dans une sorte de lourdeur préhistorique: elles tirent vers le bas.»…alors que d’autres témoignent d’une «lutte pour s’en sortir»:«Des imbrications tortueuses, des lignes épaisses, des couleurs terreuses(…), des grilles, derrière lesquelles le peintre s’est débattu pendant de longues années pour arriver peu à peu à un agencement plus libre, à des couleurs plus filtrées, plus lumineuses»(j'ai souligné). Il conclut le portrait sur son rire, largement ambivalent mais dont il veut privilégier les tons moqueurs.


    La date de l’article (1950) importe évidemment. Tout change toujours durant les années d’intense création de Staël: attentif à l’originalité du travail spécifique du peintre (selon les formats), Waldberg ne connaît pas comme nous la fin et ne sait pas que la critique dégagera plus tard d’importantes évolutions. Nous sommes alors dans la période «maçonnante» d’un peintre constructeur dont il devine «la sombre grandeur» malgré beaucoup d’allusions au faste, à la fête délicieuse du rouge qui entre peu à peu dans l’œuvre (il cite un tableau situé alors chez Georges Duthuit), ce que le visiteur ignore. La couleur, à ce moment-là, coule en abondance, comme «gaspillée»; les couches sont d’une rare épaisseur mais n’altèrent en rien «la transparence de la matière». Plus tard, cette transparence viendra par un immense allègement de la touche.


  Grâce à Waldberg, nous vivons en direct (mais avec le recul d’une culture picturale qui ne s’étale pas) une phase nouvelle de Staël regardée avec acuité. «De plus en plus, les tableaux de Staël se défont de leur pesanteur, et chaque toile représente un progrès par rapport à la précédente (progrès dans le sens de la liberté, de l’aisance.» Sous le suffocant, Waldberg devine l’entrée (progressive, flagrante dira E. Escoubas) du lumineux.



  Comme ça, dans un petit article de Transition Fifty, en 1950, vous tombiez sur De Staël en train de peindre, dans ce moment où tout se décide sur le coup.


      «(...) appels vers quelques splendeurs rageusement cherchées.»

 



             Il y avait une grande tradition de la critique d’art (Diderot, Baudelaire, Huysmans) qui n’hésitait pas à affronter les risques de l’actualité en proposant des mots qui changent le regard. Certains surent la prolonger. Qu’est-elle devenue?


 

Rossini, le 2 août 2014

 

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Published by calmeblog - dans critique d'art
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