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4 avril 2012 3 04 /04 /avril /2012 10:27

         

      "Nous sommes les rouages du Marché Global en miniature." Thomas Pynchon (Mason & Dixon)

 

        "Car cela passe aussi par toutes les exigences , par tous les appels possibles. Il faut s'exercer à écouter". J-L Nancy (Vérité de la démocratie)

 

 

 

 

 

 

    Les champs de réflexion et d’intervention des philosophes sont historiquement variés et si l’on ne prend, comme exemple contemporain, que Jean-Luc Nancy on sait que son travail de pensée touche à la «religion», à l’esthétique, à la psychanalyse, à la politique comme à bien d'autres domaines encore. Un labeur au long cours qui ne néglige rien, qui cherche à comprendre ce qui passe (s’impose, se diffracte, se résorbe, se refoule, se multiplie) dans ce qui se passe, à interroger les problèmes nouveaux de notre condition (mot fréquent dans ce qu’il écrit - même s'il a avancé naguère qu'il y un inconditionné qui est notre "condition humaine"), sans volonté de surplomb (impossible) mais en s’appuyant sur tout ce qui peut aider à saisir une situation singulière et vaste...,"notre temps" (p.38).


    L’occasion tragique lui en a été donnée avec la demande qu’on lui fit pour une visioconférence intitulée PHILOSOPHER APRES FUKUSHIMA mais sa réflexion s’inscrit dans la ligne de ce qu’il écrit depuis longtemps.

    Comme son sous-titre (Après Fukushima, "philosopher" ayant disparu - provisoirement), le titre, L’EQUIVALENCE DES CATASTROPHES est bien fait pour ébranler: comment des catastrophes peuvent-elles s’équivaloir, quelle valeur commune peut être instaurée dans l'ordre des catastrophes? Que vient faire Fukushima dans cet équivaloir?

 

          Avec le dehors, l'infini dans le fini, le commun (dégagé de l'Un et des équivalences catastrophiques) est une des préoccupations majeures de Nancy  : on va le vérifier en sachant que pour lui la "sortie" de l'équivalence écrasante passe par l'amour, l'amitié, le savoir, l'émotion ou l'art. Mais n'allons pas si vite.

    J-L Nancy, ici comme ailleurs, va nous inviter (ce NOUS est largement présent dans un appel qui veut frayer des formes nouvelles d’appel et de nous)), à penser, avec lui, pour commencer.
    Penser au présent, penser le présent. Ponctuer le moment présent. Lui venir, lui revenir contre un avenir auto-institué qui l'enjambe, le destitue. Au nom du prévisible.
    Penser sans s’opposer ni proposer (p.18) mais chercher à  dégager, à situer un mouvement de fond, une «orientation profonde» qui peut mener à la catastrophe (dont il rappelle des éléments d’étymologie: «bouleversement, retournement et effondrement.») - qui peut être la catastrophe.
     Ce mouvement de fond, Nancy va le cerner de différentes façons: mais avant tout, il s’agit pour lui de penser une «disposition générale», une «configuration où se dessinent les traits profonds de notre civilisation» dont il dégagera même la loi (p.53).

     Il nous invite donc à penser une orientation qui a deux siècles et qui touche au sens (puisque, selon lui, nous sommes loin du tragique grec, du salut chrétien comme d’"une quelconque sagesse confucéenne, taoïste ou bouddhiste"), qui s'attaque à la valeur. Une direction (à penser) qui a tout bouleversé en bouleversant même la notion de bouleversement:

    «Ce qui se trouve bouleversé, c'est en fait la distribution des substances, des caractères et des registres à travers tous les modes d'existence, de représentation, de conception  et d'imagination. Là où il y a eu pour toute l'humanité jusqu'à nous un monde ordonné, configuré, avec ses régimes, ses hiérarchies, ses rôles, nous voyons se déployer plus qu'une transformation : une transformabilité généralisée qui, en même temps, ne fournit pas l'unité d'un principe ou d'une loi de transformation, mais qui ne cesse au contraire de diversifier et de multiplier les modalités, les directions, les causalités de toutes les formes de transformation, de transport, de transposition ou  de transmutation.»(P.48) ...

 

    Il nous revient de prendre en compte la loi de cette transformation qui transforme sa loi même... Une logique originale, délicate, complexe s'impose.

     Les mots de Nancy vont tous dans le même sens : il est partout question de dépassement, d’outrepassement, d’excès, de démesure; nous serions déjà au-delà de telle ou telle chose (par exemple «de tout ce qui est calculable») et même au-delà de ce qui, dans Marx, nous aide encore à penser l’originalité de notre moment, l'équivalent général.
    Lisons le passage qui définit le mieux l’enjeu de la conférence devenue livre:

    «C'est l'ensemble interdépendant de notre monde technicisé - qui est proprement le monde de la création humaine et en même temps le monde d’un assujettissement virtuellement intégral de tous les existants - dont nous devons penser la  vérité.»(Je souligne)



    Vaste programme avec une exigence originale: penser,
penser autrement "qu’en termes de régénération ou de génération nouvelle", en se déprenant d'un modèle fondé "sur la visée, le projet et la projection d'un futur en général".

 

 

     Suivons Nancy qui renvoie à quelques noms des deux siècles précédents, des penseurs qui l'aident à envisager la forme de cettte évolution moderne : Marx, Freud, Arendt, Anders, Heidegger. Peu d’actuels, sinon Derrida non cité mais plus que présent, Paul Virilio, Annie Le Brun, un philosophe japonais Osamu Nishitani, une poète Ryoko Sekiguchi.


   On peut retenir trois étapes dans le cheminement de la conférence.
      Tout d'abord l'évidence qui'il convient de mieux penser pour définir notre civilisation : l’interconnexion, l’interdépendance généralisées.

    «Il  y a désormais une interconnexion, un entrelacement voire une symbiose des techniques, des échanges, des circulations, qui ne permet plus à une inondation - par exemple - où qu’elle soit localisée de ne pas engager de rapports avec une quantité d'intrications techniques, sociales, économiques, politiques qui empêchent de la considérer comme un dommage ou comme un malheur dont on pourrait, tant bien que mal, tracer la circonscription

 

  En ce sens, exemplaire lui semble Fukushima :


   "(...) un séisme et le tsunami qu'il engendre deviennent catastrophe technique, qui devient elle-même séisme social, économique, politique et enfin philosophique, en même temps que cette série s'entrecroise ou s'enlace avec les séries des catastrophes financières, de leurs effets sur l’Europe en particulier et des contrecoups de ces effets sur l'ensemble des rapports  mondiaux.»

    Réservons pour plus tard la conséquence que Nancy en tire :«Il n'y a plus de catastrophes naturelles: il n’y a qu’une catastrophe civilisationnelle qui se propage à toute occasion


    Retrouvant des propositions anciennes que nous lisions dans les années soixante et soixante-dix chez beaucoup d’autres, Nancy fait dépendre l'interconnexion d’une interconnexion encore plus générale:  l’argent, «l’équivalent général» selon Marx. Nancy ne se contentant pas de cette proposition économique, financière, monétaire mais l’étendant à toutes les sphères de l’existence des hommes, et, avec elles, de l’ensemble des existants. Il parle d’absorption: «Cette absorption passe par une étroite connexion entre le capitalisme et le développement technique tel que nous le connaissons. C'est la connexion, précisément, d'une équivalence et d'une interchangeabilité illimitée des forces, des produits, des agents ou acteurs, des sens ou valeurs - puisque la valeur de toute valeur est l'équivalence.»(J'ai souligné)
    Il y inclut donc les catastrophes comme celle de Fukushima et les guerres (y compris économiques).
 Il y aurait les catastrophes et plus profondément, à notre époque (en très gros, deux siècles d'histoire), il y aurait la catastrophe fondamentale de l’équivalence que nous permet de commencer à penser Marx. L’équivalence des catastrophes devant s'entendre aussi comme la catastrophe de l’équivalence. Des fins et des moyens comme nous verrons.

    On avait proposé à Nancy pour cette conférence l'énoncé PHILOSOPHER APRES FUKUSHIMA : à cause d'Adorno et pour bien d'autres raisons, Nancy se devait d'évoquer Auschwitz et Hiroshima : sans nier les immenses différences, il voit dans ces deux moments un  changement de nature (celui de la démesure) dans la volonté de maîtrise qui engagea toute la civilisation. Ce qui donna lieu au  franchissement des limites «de l’existence et du monde où elle existe, c’est-à-dire où elle peut se risquer à esquisser, à amorcer du sens". "En détruisant des vies on touchait «à «la vie» dans ses formes, ses rapports, ses générations et ses représentations, la vie humaine dans sa capacité à penser, à créer, à jouir ou à endurer est précipitée dans une condition pire que le malheur lui-même : une hébétude, un égarement, une horreur, une stupeur sans recours

 

      Dans une deuxième étape, Nancy nous mène à réfléchir à ce qu’il nomme l’incalculable. Là encore, sans simplifier les immenses différences, Nancy demande à réfléchir à ce qui s’entend dans Hiroshima et Fukushima.  

   Méditant sur l’équilibre nucléaire, il dégage un autre élément constituant notre époque : notre civilisation est celle d'une guerre sans ennemi, livrée contre nous-mêmes qui peut s’achever par «une fin des temps», une "apocalypse" qui ne révelerait rien et pas seulement pour des raisons militaires et ou simplement nucléaires. Il n'y a rien de simple, il n'y a plus rien de simple, de simplement isolable...

    Nancy introduit alors deux catégories, fragiles, écrit-il: l’incalculable et l’incommensurable qui ne sont pas du tout la même chose. Méditant sur ce qu’on a appelé l’équilibre de la Terreur sous le mot de dissuasion, il estime que quelque chose de majeur s’est joué: cette civilisation a outrepassé la notion même de rapport. Dans ces conditions aucune tactique, aucune stratégie n’est envisageable. Nous sommes dans l’incalculable, dans une époque où le même n'a affaire qu'au même. Il n’y a rien d’autre en face car il n'y a plus d'en face, de face-à-face. Plus d’autre. Et plus de volontés décidantes qui auraient encore une responsabilité.

    Avec l’équivalence et l’incalculable nous sommes dans «la disposition générale des forces dans le monde que nous nous sommes donné».

    Reprenant ce concept d’équivalence qu’il sort de son contexte marxiste initial, Nancy pose : «L’équivalence est le statut des forces qui se gouvernent en quelque sorte par elles-mêmes». Il complétera : «des forces se combattent, et se compensent, se substituent les unes aux autres». Ou encore:" La démesure des effets les met à égalité dans l’excès par rapport aux moyens de les contrôler et plus encore de les annuler».


    La conséquence : toutes les solutions proposées seront encore des formes d’intrication, de maillage techniques, de complexification des procédés. Un surcroît d'enchevêtrement. Ce qui implique en même temps que toute solution envisagée suppose un renforcement du contrôle. Et une mise à l'écart de plus en plus définitive de la notion de rapport. Un rapport supposant de l’incommensurable, nous y voilà, rendant absolument non équivalents l’un et l’autre du rapport. L’autre «de l’homme, l’animal, le végétal, le minéral, le divin».  Nancy le dit mieux encore: «Voici la loi de notre civilisation: l'incalculable y est calculé comme équivalence générale. Cela veut dire aussi bien: l'incalculable y est le calcul lui-même, celui de l'argent et en même temps, par une profonde solidarité, celui des fins et des moyens, celui des fins sans fin, celui des producteurs et des produits, celui des techniques et des profits, celui des profits et des créations, et ainsi de suite


 

    Nancy revient enfin à son point de départ, à Marx et son équivalence qui allait au-delà du monétaire et anticipait sur l’énoncé de la loi de notre civilisation. Mais l’espoir de Marx en une «humanité véritable» ne tient plus devant l’équivalence de toutes les finalités et de toutes les possibilités sous la loi des grands nombres. Il n'y a que des forces et plus de dehors semble-t-il.... Comment sortir de ce tout apparemment sans dehors?

 

 

     Que faire?  A quoi bon? Le nihilisme l'a -t-il emporté? Que penser dans ces conditions enfin bien repérées? Est-ce possible? Un possible est-il encore possible? Proposer? Que proposer? Qu'est-ce que proposer?

 

    C’est encore de penser qu’il s’agit alors. Penser autrement quand le rapport, l’autre ont disparu. Penser une totalité qui, en maintenant les fausses oppositions, a aboli les distinctions majeures (comme nature et technique). Sans tomber dans la grandiloquence (solution vide d’un humanisme caduc), il y a comme un défi à la pensée (mais qu’est-elle sans défi?) qui doit se défaire des modèles qui sont encore les siens (celui de la crise, du projet, du progrès), en évitant de se tourner nostalgiquement vers les bonheurs supposés de la pensée d’avant.
    Que penser? Dans le sillage de Heidegger, penser «la technique qui n’est pas un ensemble de moyens opératoires, [mais] le mode de notre existence» et qui nous expose dit Nancy «à une condition jusqu’ici inouïe de la finalité : tout devient fin et moyen de tout. En ce sens, il n’y a plus ni fins ni moyens.»(J'ai souligné)

    Quelle sortie dans ces conditions ? Vers quel dehors qui ne soit pas produit par un calcul de calculs autogénérants? Nancy ne veut pas entrer dans des considérations sur les options (sans doute parce qu’elle ne seraient que stratégiques dans un univers qui les absorbent sans retenue) mais il affirme sa thèse :

        «Je peux en revanche affirmer qu’aucune option ne nous fera sortir de l'équivalence interminable des fins et des moyens si nous ne sortons pas de la finalité elle-même. De la visée, du projet et de la projection d'un futur en général. Que nos fins soient devenues des fins futures, cela aura été le principal produit de ce qu'on appelle l'Occident ou plus généralement le « moderne ». Parler de « postmoderne » est juste si on désigne par là un outrepassement de la visée d'un futur conçu comme l'unité d'un sens à venir. Mais c'est insuffisant cela reste pris dans un schème de succession, d'avant-et-après.» (J'ai souligné)


 
    Encore une fois : que faire? Que penser dans un régime décrit ainsi:«la signification, en effet, de ces entreprises qui débordent la guerre et le crime mêmes est chaque fois une signification entièrement comprise à l'intérieur d'une sphère indépendante de l'existence du monde : la sphère d’une projection de possibilités à la fois fantasmatiques et techniques qui ont leurs propres finalités, ou plus exactement dont les finalités sont ouvertement dans leur propre prolifération, dans la croissance exponentielle de figures et de puissances qui valent pour et par elles-mêmes, indifférentes à l'existence du monde et de tous ses existants.»?

      Nancy n’offre pas de solution, ce qui serait un élément de plus broyé par le "système" qu’il a parfaitement décrit. Modestement, en apparence, il suggère seulement de «penser au présent et de penser le présent»: «le présent en tant que l’élément du proche». Ni le présent de l’immédiat éphémère qui est oubli, ni le présent conquérant d’une décision qui engage l’avenir comme le trader joue des millions de dollars sur un compte.
    Pour œuvrer à l’avenir, il faut d’abord (mais quel abord!) entendre le don (du) présent. Nous retrouvons alors des propositions plus anciennes de Nancy sur le singulier, les singularités (il évoque personnes, moments, lieux, gestes, paroles, nuages, plantes) qu’il faut accueillir avec estime et loin de tout chiffrage, de tout calcul, de toute estimation. Nancy considère que cet arrêt (qui n’en est pas un), ce suspens nous détourneraient de cette équivalence générale «qui  soustrait le présent à son propre passage».
    Se reconnaissant (comme souvent) idéaliste, Nancy pousse sa méditation le plus loin possible: se tourner vers le présent c’est aussi donner un autre tour à la démocratie (qui est comme il l'écrit ailleurs "esprit avant d'être forme, institution, régime politique et social") qu’il voit comme l’égalité (non l’équivalence) des singularités demeurées singulières qu’il nomme incommensurables et qui traversent chaque sujet comme chaque groupe social (1). Il parlait naguère d'inéchangeable à partager.
        Parti de l’équivalence générale repérée par Marx, Nancy conclut avec «un communisme de l’inéquivalence».

 

     On ne peut qu'apprécier l'ampleur et la cohérence de la réflexion: à chacun de nous de donner prise (sans appropriation) à la surprise, à la chance de l'inconditionné, "à la possibilité et à l'ouverture du sens singulier de chacun et de chaque rapport" et ainsi de résister au nihilisme qui se cache derrière des valeurs de progrès, de projets, d'avenir, à tout ce qui nous précipite automatiquement vers des fins qui finissent par s'équivaloir. De résister à l'indifférence de l'équivalence.

 

  Rossini

 

NOTE

(1) Pour se faire une idée plus exacte et plus vaste, il faut lire son VERITE DE LA DEMOCRATIE (2008) et, plus récent, son DANS QUELS MONDES VIVONS-NOUS? (2011) écrit avec Aurelien Barrau. On y verra que pour Nancy le " "communisme" est une donnée, un fait : notre donnée première".

 

(2) On peut lire dans LE MONDE, une intervention qui éclaire bien la pensée "politique" de J-L. Nancy :http://www.lemonde.fr/idees/article/2012/04/12/la-politique-doit-montrer-ce-qui-la-depasse_1684455_3232.html

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Published by calmeblog - dans philosophie
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