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27 janvier 2014 1 27 /01 /janvier /2014 09:40


"-Je te dis que tout a changé."

                                            ♦♦♦

 

"Comprends-moi bien. Je ne parle pas à la légère, je sais ce que je dis. J'ai déjà rassemblé mes vêtements et il ne me reste plus qu'à te recommander à Dieu. Une maison sordide, une impasse puante, des gens qui sont comme des bêtes."

 

                                             ▼                          

 

 

  Un salon de coiffure, un marchand de basbousa, une boulangerie, un café, un grand bazar, deux immeubles, une chaussée pavée. Nous sommes impasse du Mortier, au Caire. Grâce à Naguib Mahfouz, le grand auteur égyptien que le Nobel consacra en 1988, nous ne la quitterons guère sinon pour quelques sorties vers la Ghouriyyeh, la Helmiyyeh, la mosquée Al-Hussein, la Porte Verte, le Mouski. Une nuit, nous accompagnerons une curieuse expédition vers le désert et dans un cimetière. En taxi, nous ferons un grand tour dans la cité en compagnie de la belle Hamida qui se plaira à vivre dans des quartiers peu fréquentables aux yeux des habitants de l'impasse. Dans ce quartier très populaire (et très ancien, prévient le Prologue) nous sommes juste après la deuxième guerre mondiale, sous Farouk: les restrictions existent encore et les Anglais sont toujours très présents (et passent aux yeux de certains jeunes de l'impasse pour un moyen d'émancipation économique). Un marché noir actif a bien profité au patron du bazar.

 

  Bien qu’animée, cette impasse ressemble à “un lac” tranquille, “aux eaux calmes et dormantes”. Mais le quartier retentit souvent de querelles où les femmes ont rarement le dessous comme la boulangère qui mène son mari à sa guise et Mahfouz tisse des destins denses et variés qui vont l'animer avec des conflits souvent violents....Nous rencontrons le très médisant docteur Bouchi;Zayta le “faiseur d’infirmes” qui rend invalide des êtres en bonne santé qui pourront ainsi "réussir" grâce à la mendicité;Al-Hélou, le jeune coiffeur amoureux d’Hamida qui part dans l’armée anglaise pour gagner l'argent qui satisfaira les ambitions de son amour; le cafetier Karcha abruti par le haschich et qui aime les beaux jeunes gens; son fils Hussein Karcha qui se met à détester l’impasse; Sélim Alwâne  qui tient le bazar et qui lui aussi désire Hamida au point de songer à donner une co-épouse à sa femme; la mère (adoptive) d'Hamida une marieuse active et talentueuse. Enfin le sayyid Ridwâne Al-Husseini qui règne en maître quand il s’agit de spiritualité:on vient le consulter sur toutes les questions.

 

  Un livre, un lieu. Une impasse qui offre, en filigrane, une méditation sur ce qui passe et demeure. 


 

 Mahfouz est avant tout un conteur: en dehors de quelques passages tragiques et de rares personnages profondément noirs (“démoniaque”, “diabolique” reviennent alors souvent), son roman est une comédie réaliste (il ne nous épargne pas la saleté, la puanteur, les trafics, les tromperies, les bassesses (1)) aux nombreuses intrigues qui rebondissent selon la logique du roman- feuilleton. On reconnaît des profils plus ou moins attendus:le candide Al-Helou; l’hypocrite marieuse;le nanti qui en veut toujours plus;les jeunes gens avides d’expériences nouvelles;le maquereau Faraj Ibrahim capable de tout;le malfaisant Zayta; les êtres presque "saints" comme le sayyid Ridwâne al-Husseini ou le cheik Darwiche qui connut une mue morale et intellectuelle des plus radicales. 

 

  Le conteur est absolument omniscient et nous plongeons sans obstacle dans les consciences pour lire en transparence ce qui les agite (avec, dans les monologues intérieurs, un recours puissant aux questions et au style indirect libre):Hamida le retient particulièrement et lui permet de belles analyses des tentations d’une fille pauvre soucieuse de réussir. Il pratique volontiers la longue scène dialoguée où retentit une parole populaire où Dieu et le Prophète sont sans cesse invoqués avec foi souvent et parfois un peu mécaniquement voire faussement. Une parole incontestablement moralisatrice pointe parfois. Les plus profondes des déclarations reviennent au sayyid Ridwâne al-Husseini ou au cheik Darwiche qui prononcera les derniers mots du livre.

  Du ragot à la sentence, des insultes à la confidence, de la parole tentatrice à l'oracle, L'IMPASSE est un grand livre des paroles mêlées.

 

 

 Avec art, Mahfouz a su condenser bien des destins en partant d'une unité de lieu: l'impasse du Mortier, tour à tour motif de répulsion et de modeste contentement (qui ne va pas sans petites ou féroces frustrations). Chaque personnage incarne un rapport original à cet endroit qui n'est pas une impasse par hasard. Certains ne peuvent le quitter et n'y songent même pas. D'autres rêvent de s'en échapper pour toujours; d'autres encore veulent partir pour y revenir connaître la tranquillité. Les différents actes du quotidien qui nous émeuvent ou nous font sourire ne doivent pas tromper. L'enjeu du livre est évidemment ambitieux. C'est tout simplement la question du bonheur qui se devine dans tous les cas. Du bonheur et de son illusion.... Sans nettement donner ses préférences (la "sainteté" du sayyid Ridwâne al-Husseini ou la sagesse laconique du cheik Darwiche sont exemplaires mais difficiles à suivre), Mahfouz nous offre un ensemble varié de choix contraints par des situations familiales, économiques et politiques (la corruption apparaît dans un épisode édifiant). Les passifs, les énergiques, les jouisseurs, les prêts à tout, les bons à rien, les saints sont autant de cas qui font la vie d'un modeste quartier bien à l'image sans doute de la majorité des habitants du Caire, du moins les plus populaires (2). Sans insister Mahfouz suggère des étouffements, des étranglements, des désirs de changement qui touchent les plus pauvres comme les moins infortunés.

 

  Symbole de passage entravé, de relégation heureuse ou détestée, horizon fermé dont certains ne se contentent pas, l'impasse du Mortier doit se découvrir pour sa qualité évocatrice et pour une subtile dimension critique éclairée par de fortes nuances fatalistes.

 

 

 

  Comédie humaine, ce roman n'est pas sans laisser d'amertume. Il y aura un mort innocent (un innocent mort), des êtres perdus à jamais et l'impasse qui fut jadis glorieuse les oubliera tôt ou tard. Heureusement, les conteurs lucides demeurent.



Rossini, le 29 janvier 2014

 

NOTES

 

(1) On observera que dans ce roman l'art de Mahfouz est assez peu descriptif.

 

(2) Dans le Prologue on lit: "Mais, bien que l'impasse vive toujours à l'écart des mouvements du monde, elle est bruissantede saz vie propre, UNE VIE RELIÉE AU MONDE DANS SES PROFONDEURS. Elle garde une part des secrets du passé."(j'ai souligné)

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Published by calmeblog - dans roman
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