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24 octobre 2011 1 24 /10 /octobre /2011 08:47

     

 

 

      Comme chacun sait, Nabokov (1898/1977) a connu l’exil : fuyant communisme puis nazisme, il vécut en France, en Allemagne, puis outre-Atlantique avant de s’installer en Suisse, à Montreux (1961). Polyglotte de génie, il commença à traduire en anglais ses grandes œuvres russes puis écrivit directement (et magistralement) dans la langue du pays hôte, les Etats-Unis. Cette situation originale et douloureuse lui donna l’occasion, entre autres, de créer un héros d’origine russe plus qu’attachant, Pnine qui donne son titre à un roman publié en 1957, deux ans après LOLITA (achevé en réalité en 1953).      

 

      Spécialiste reconnu des lépidoptères (qui traversent ce roman dans l’épisode des Pins), Nabokov se penche avec délicatesse et pudeur sur l’existence d’une fourmi ou du moins d’un personnage qui semble au départ en avoir l’importance réduite. Celle du professeur Pnine (Timofey ou Timocha voire Tim), émigré russe passé pendant quinze ans par la France et devenu enseignant aux Etats-Unis, à Waindell, vers la fin des années 40 et au début des années 50 (dix automnes), sous la protection (malheureusement interrompue) du professeur Hagen (finalement doreur de pilule), parmi des collègues qui aiment à le moquer et des élèves qui, peu nombreux, progressent moins dans la langue russe que dans la connaissance du pninisme.

 

             Ce que nous permet surtout un narrateur, russe lui aussi, qui a vécu l’émigration en France (le Midi, Grasse, les micocouliers) puis aux Etats-Unis et qui paraît omniscient et parfois porteur de vérités supposées universelles (ainsi sur l’art du conteur) mais reste longtemps discret, inégalement présent et fraternellement humain selon le modèle de romanciers anglais tandis que pour un Russe il fait songer à Gogol ou pour nous Français rappelle Stendhal (ce ne sont que «mon pauvre Pnine, «mon ami», «mon ami et compatriote»). Un narrateur qui nous offre de courts mais merveilleux portraits (comme celui par exemple de Al Cook (ci-devant Koukolnikov ou de son serviteur, cosaque flegmatique..) mais nous réserve pour la fin une surprise un peu éventée et presque pathétique qui nous explique pourquoi il connaît si bien Pnine et peut en parler avec amitié et tristesse. 

 

       Ce qui retient tout d’abord c’est la richesse comique du livre.

     Pour ne pas être acérée et cruelle, la satire est pourtant bien présente. Les Américains sont moqués gentiment, en passant, avec comme cibles le bruit de leurs villes, certains de leurs goûts littéraires, leur nourriture, leurs querelles pédagogiques, la vie confinée dans les petites universités où l’on travaille un peu à pas grand-chose (pensez à ce fielleux Blorenge, président du Département de Langue et littérature françaises qui déteste la littérature et ne sait pas le français...) mais où le commérage est une activité à plein temps. La charge la plus drôle et la plus chère à Nabokov est la mise en cause radicale mais burlesque de l’emprise de la psychiatrie et de la psychanalyse: le docteur Wind (le bien nommé) inspire des pages vraiment drôles à ce vieil ennemi de Freud.

   Les Russes ne sont pas toujours ménagés : les communistes naturellement mais même les émigrés ont droit à quelques portraits délicieux et à quelques savoureux reproches. Leurs querelles politiques incessantes de vaincus, leur croyance en un retour possible. Détachons les opinions passablement composites de ce personnage à peine entrevu : «Seul un autre Russe pouvait comprendre le mélange du réactionnaire et du soviétophile qui caractérisait ce Komarov, pour qui la Russie idéale comprenait l'Armée Rouge, un souverain consacré par l'onction, les fermes collectives, l'anthroposophie, l'Eglise russe et les barrages hydro-électriques.»


Mais le comique tient surtout au professeur Pnine, ce petit personnage qui provoque tellement les méchantes imitations de ses collègues et dont Jack Cockerell fait le spectacle d’une soirée à la fin du volume.

 

       Pnine et son absence de séduction ou de charme, Pnine et son accent en anglais, Pnine et ses pninaillages littéraires (sur Anna Karénine en particulier), Pnine confondant publicité et textes sérieux,  Pnine et sa maniaquerie, Pnine et son inaptitude manuelle, sa fascination pour les objets modernes, Pnine et son instabilité locative, Pnine et ses oublis, ses erreurs dans les trains et dans les discours, Pnine et ses demandes de livres en bibliothèque qui sont déjà en sa possession, Pnine et ses cadeaux mal choisis, Pnine et son apprentissage en auto-école, Pnine et ses rires autarciques, Pnine et ses cours si chaleureux et si peu bénéfiques..... Le livre est un festival de pninerie.

 

       Cependant la satire des Etats-Unis, des Russes exilés et le regard sur Pnine ne sont jamais méchants. On connaît le dessein de Nabokov : «Lorsque j’ai commencé à écrire Pnine, j’avais un projet artistique précis : créer un personnage comique, pas séduisant physiquement - grotesque, si vous voulez - et le faire ensuite apparaître, par apport aux individus soi-disant "normaux", comme, de loin, le plus humain, le plus important, et, sur un plan moral, le plus séduisant.» Le projet est accompli et la réussite est totale. En effet, très vite, le rire qui nous vient nous illumine de l’intérieur et ne s’en prend jamais à ce bon Pnine. Pnine est grand dans ses phrases interrompues, ses gestes suspendus, ses entêtements enthousiastes, sa fidélité à l’indicible. La tristesse et la bonté  lui dessinent une aura permanente qui accompagne notre lecture. Les amours de Pnine si pauvres et finalement si riches, sa générosité apparemment insensée pour Liza, la belle Liza au cou parfum de pamplemousse et aux vers tellement nuls, cette Liza qui le trompa toujours, sa relation avec le génie en herbe Victor, son fils "aquatique", sa passion mal partagée pour la littérature russe, son amour fou de la Russie qui lui revient par bribes ou massivement comme dans sa visite chez Al Cook  (la scène du bain dans la nature est une des plus belles, une des plus symboliques), son intégration patiente aux Etats - Unis  élèvent et étend sans pathos notre sentiment de l’humain.

   Comme le narrateur chez ces Cockerell, on peut rire de Pnine mais très vite notre rire se change sous la puissance irradiante d’un personnage minuscule qui était déjà triste aux meilleurs jours de son enfance.

  Avec les larmes fréquentes de Timofey et ses bourdes mémorables, ce roman dit, sans en avoir l'air, l'un des nombreux pouvoirs de la littérature :la découverte de mondes proches,intimes que tout le monde cotoie et que personne ne voit. Naturellement le génie stylistique de Nabokov n’y est pas non plus pour rien. Il nous place entre ironie tendre et enchantement amer. Il nous impose des analogies (le dentier de Pnine!) qui nous étourdissent pas leur pertinence inattendue mais tout de suite incontestable. On s’émerveille devant ses inimitables notations de couleurs. Ses rectifications espiègles, son art de dire les espaces, ses formules laissent pantois (comme "la nuit privée" d’un aveugle); son invention permanente comme pour le taille-crayon «cet instrument hautement satisfaisant, hautement philosophique, qui fait  tlconderoga-ticonderoga, se repaît du bois tendre et bordé de jaune, et qui achève son travail en un tournoiement silencieux dans un vide éthéré comme nom le ferons tous» est un bonheur qui ouvre les yeux et façonne un regard.... Ses allusions aux grands auteurs (à vers la fin, le chien des Cockerell est savamment gogolisé) vous font entrer dans une de ses figures favorites, celle du labyrinthe.


 

  Si comme J. Littell vous pensez que Nabokov est finalement un auteur creux, si vous détestez la litote, l'éclair du papillon et de la métaphore, si vous ne faites pas de Charles Bovary un personnage majeur de la littérature mondiale, passez votre chemin et passez vite votre exemplaire : d’autres, moins manichéens, verront Pnine ne pas lâcher le maillet du jeu de croquet où il excelle et, surtout, liront l’épisode de Mira, si chère à son cœur.


J.-M. R



rédaction en cours / à suivre

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Published by calmeblog - dans roman
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