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6 octobre 2013 7 06 /10 /octobre /2013 11:09

"Whaouuuuuuuuuuuuuuuu  ouuuuuuuuuuuuuu" (page 158)

 

"-Mais vous, qui êtes-vous ? demanda le pilote dans la voix duquel s'entendait un mélange de crainte et de respect et qui leur avait emboîté le pas.

 -Personne ne le sait, répondit Ishihara. On nous a tant ignorés que personne ne le sait." (page 215)

 



     Attention! Pas d'erreur!

 

Ce n’est pas le Murakami nobelisable, non, non, ni le peintre célèbre, c’est l’autre. Le peu fréquentable. Le sismographe du Japon social (1) (mais lui, franchement, les catégories, il les découpe, les tranche et les transperce pour les laisser mortes aux bords de ses lignes) qui nous parle d’un pays qui ressemble, par avance, à tous les autres. Il parle de 1994. Nous y sommes.

 

Au départ, deux bandes: l’une masculine dont un élément tue une femme d'un groupe uniquement constitué de femmes toutes prénommées Midori.
Du côté des hommes, “des types dans la vingtaine”, des ados attardés qui se retrouvent régulièrement sans savoir pourquoi, rient convulsivement parfois, ricanent tout le temps ou presque (2), sans raison et glandent. Ils s’habituent à des fêtes sans but ou sans autre but que de se trouver dans une fête qui pourrait leur dire ce qu’ils font là. Un peu d’excitation quand même au spectacle d’une voisine de l'un d'eux (Nobue) qui danse nue à sa fenêtre. Sinon des comportements vite borderline parce que de lignes il n’y en a plus et qu’on en a oublié l’existence.

Des indifférents que rien ne rapproche réellement mais qui, c'est beaucoup, se tolèrent et donc se retrouvent. Toutefois  ils ont quelques éléments en commun: “Aucune implication dans la vie”, une grande fascination pour la violence (y compris perverse), un goût furieux pour la chanson et le karaoké de l’ère Showa (1926-1989) sans oublier une activité passionnée: le jeu “pierre, papier, ciseau”…., "rite d'importance" qui décide souvent de leurs choix.

 

Un jour, une angoisse saisit l’un d’eux, Sugioka:dans des circonstances atroces, il “plaqua son couteau Güstag”, pièce de sa collection, "sur la gorge” de Yanagimoto Midori qui faisait partie de l’”Association des Midori” où elle côtoyait Henmi Midori, Iwata Midori, Takeuchi Midori, Suzuki Midori et Tomiyama Midori: “elles s’étaient rencontrées dans divers clubs ou centres culturels, l’environnement familial était différent mais elles avaient en commun de partager une forme de solitude et de ne pas connaître l’art de se faire des amis.” Seul leur prénom les avait rapprochées. Trentenaires divorcées, elles aiment aussi le karaoké. Leur groupe né d’un hasard ne les enrichit pas vraiment non plus: elles se parlent mais ne s’écoutent pas et pourtant "l’association" a alors quatre ans. Devant leur amie morte naît en elles une violente colère.  Grâce à  un badge retrouvé, elles vont remonter au cercle des amis de l'assassin de Yanagimoto Midori.

 

Cet assassin devient soudain un héros pour ses compagnons et tous sentent qu’il se passe quelque chose d'inédit en chacun et pour le clan. Il raconte les circonstances de son crime, propose une théorie radicale tirée d'une de ses rares lectures, loue la limitation de la pensée et s'en prend à l’humanisme. Sugioka est fier d’avoir attiré l’attention de ses copains de vide. Et même ému de les voir unanimes pour une fois. Le groupe est enfin soudé "positivement"!

 

Peu à peu se met en place la vengeance des femmes et s’installe l’engrenage de la loi du talion qui entraîne la montée progressive aux extrêmes avec l’augmentation de la force et des moyens d’élimination des ennemis : après la liquidation (avec couteau au bout d'un bâton à linge) de Sugioka, les garçons utiliseront un Tokarev (acheté dans une quincaillerie) tandis que les femmes, entrées dans une sorte de guérilla urbaine (elles ont lu les classiques du genre), répliqueront à l’aide d’un lance-roquettes 66 mm qui donnera des résultats sanglants (deux morts parmi les garçons déguisés en femmes).


La fin est délirante: après avoir songé (tout simplement) à une bombe atomique, les deux survivants se vengeront en bombardant en différents endroits, et depuis un hélicoptère Sikorski, les quartiers d'une ville entière. Sans souci pour les nombreuses autres victimes collatérales.


 

Au rythme d’un narrateur omniscient speedé qui saute de conscience (le mot est un peu fort) en inconscient, d’affect en abréaction, à la vitesse d’un surdopé, Murakami n’explique rien à un lecteur sans doute pressé de recourir à des rationalisations toutes faites. Il se contente de constater: le vide des vies, l’obsolescence des substituts du plaisir, l’insignifiance des échanges, les marées de rires aussi incompréhensibles qu’exaspérants. Il montre seulement ce qui fait lien externe puis lien interne dans ces existences qui tournent en rond et en rage avant de penser à une sorte de "guerre sainte".
 

Son attention au karaoké (invention sans doute japonaise, rappelons-le, et, longtemps passion culturelle dans les pays asiatiques) et aux chansons qui comptent pour une ou deux générations porte tout le roman. Ces garçons et filles n’ont rien en commun sinon quelques airs, quelques paroles, quelques mangas tatoués sur ce qui leur tient lieu d'âme et leur vie consiste seulement à doubler les airs chantés par d’autres (qui ne sont d’ailleurs pas  forcément eux-mêmes les chanteurs). Nos vies? Du karaoké inaperçu. Dans tous les domaines. Le karaoké du samedi soir cachant le karaoké permanent. L'image est pénétrante et d'une grande profondeur: l’allégorie ne pèse pas dans ce récit électrique qui dit le corps modelé par des secousses et qui commande à tout brutalement.


Le plus noir de ce livre? Non pas l'odieuse quête des survivants auprès des parents des amis décédés pour bien préparer le massacre suivant. Non, c'est un fait plus général. Ces êtres ne commencent à prendre (modestement) conscience d’eux-mêmes, à retrouver des bribes de mémoire (leurs parents, leurs enfants, quand ils en ont) qu’à partir de la mort subie d’un proche et de la mort à administrer aux ennemis.  C’est le leitmotiv la première fois qui s’impose alors dans le récit. "
Après plus de trente-cinq ans d'existence, les Midori faisaient pour la première fois la découverte d'autrui." Pour la première fois, on s’écoute, on partage des chansons pour de vrai, on se distrait ensemble au lieu de simplement se côtoyer: on s’amuse enfin. Ce ne sont que pics de panique et de joie:le crime les inspire, les anime.... C’est fou ce qu’on peut rire de part et d’autre. Avec des périodes d’abattement et de révolte quand l’un d’eux tombent sous les coups adverses. La musique de la mort leur fait trouver des paroles et des actes qui leur semblent personnels.


Une chose est sûre: avec ce roman à l'ironie tragique et ceux qui l'ont suivi, ce Murakami n’aura jamais le Nobel.


 

Rossini, le 8 octobre 2013

 

 

NOTES


(1) Sociétal, comme il faut dire dorénavant.

 

(2) Murakami n'épargne jamais son lecteur : c'est paradoxalement avec des variétés insoupçonnées de rire qu'il pique et brûle à vif nos nerfs.

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Published by calmeblog - dans roman
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