Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
24 septembre 2011 6 24 /09 /septembre /2011 08:28

 

    Comment un écrivain travaille-t-il? Ecrire, est-ce un travail? Faut-il écrire sur l’écrire? Une œuvre ne suffit-elle pas en  elle-même?

     Les lecteurs, les journalistes interrogent souvent les écrivains et, il y a bien longtemps, R. Barthes nous a appris à traquer les mythologies qui entourent ce mystère de la création qui n’en est pas forcément un. Quelques écrivains pressés de questions et soucieux d'y répondre une fois pour toutes ont choisi souvent l’analogie, le symbole voire l’allégorie pour proposer quelques pistes de réflexion.
     C’est un peu le cas de H. Murakami, célèbre et populaire écrivain japonais promis au Nobel depuis plusieurs années : comme il se doit en une ère dominée par le sport, c’est en coureur de fond qu’il a choisi de se raconter pour parler de sa vie d’écrivain. Nous avons eu à peine Montaigne en cavalier, Rousseau en marcheur de fond, Kafka en athlète de la faim, nous n’avons pas eu Proust en tennisman, Balzac en franchisseur de fenêtres, pas même Camus en footballeur, Roussel en navigateur solitaire ou Sollers en gondolier mais nous avons  désormais Murakami en marathonien et en triathlète. Parfois, incidemment, en alpiniste.

    Le titre japonais emprunté à Carver (que Murakami admire et traduit) est assez loin du titre donné dans la version française : littéralement, dit la traductrice, il faudrait lire «CE DONT JE PARLE QUAND JE PARLE DE COURIR». Il semble que le titre français égare en donnant plus d'ambition au texte qu'il n'en a. Ces pages sont constituées de notes prises à de nombreux d’intervalles entre l’été 2005 et l’automne 2006 et elles ont été beaucoup travaillées et retravaillées comme le précise la postface. La composition importait beaucoup à l’écrivain japonais.

 

 

    ETIREMENTS    Avant une course et même pendant, il faut quelques étirements : le lecteur a droit à quelques considérations entraînantes sur la météo et la géographie de la chaleur: ainsi apprend-on que l’automne en Nouvelle - Angleterre est «de toute beauté», qu’en hiver on peut marcher sur la Charles River gelée...mais l’auteur se rassure et nous rassure en disant qu’au Canada il fait encore plus froid. On comprend vite qu'il vaut mieux courir en été à Hawaï qu’à Boston ou Athènes. Mais que l’automne à New York est divin. On rêve de connaître la ville nommée Murakami et sa célèbre route côtière. Cependant on redoute de rencontrer aussi souvent sur les routes des animaux écrasés.

 

 

     SURPLACE   Avant de s’élancer, quelques piétinements sont nécessaires. Des chiffres, des calculs de performances s’affichent ici et là sur la page. Des remarques de diététique sont livrées ainsi que des allusions à ses tentations (il a tendance à grossir, il a fumé par le passé, il raffole de la bière Sam Adams et des doughnuts de chez Dunkin). Nous connaissons sa marque de chaussures préférée (les Mizumo mais il utilisera des New Balance pour l’ultramarathon de 100 km).

 

 

       ACCELERATIONS    En passant, très rapidement, le coureur livre quelques aspects de sa vie:son physique robuste qu’il n’aime pas mais supporte (on  lira un beau passage sur l’épreuve du miroir à 16 ans); son caractère (obstiné, humble, avide de solitude, naïf dit-il) se dessine en pointillé. On apprend un peu sur ses études assez quelconques, sur l’ouverture et la gestion d’un club de jazz fréquenté et plus rentable que prévu, sur ses goûts musicaux de marathonien (Loving Spoonfull, Rolling Stones, Clapton (surtout REPTILE, idéal pour courir), Duran Duran). Il précise à peine plus les conditions (un match de base ball, le 1er avril 1978) de sa soudaine décision d’écrire ECOUTE LE CHANT DU VENT sans se soucier alors de faire un autre texte ou de faire une œuvre comme on dit. On découvre la régularité obsédante de sa vie qui lui permet de réduire ses relations superficielles: il préfère de loin ses relations «conceptuelles» avec ses lecteurs.

 

 

 

     LE BUT    Pourquoi ces exercices quotidiens de plusieurs heures et ces courses fréquentes (marathons de New York, de Boston, ultramarathon de 100 km etc.)? Un désir de compétition qui est nié mais qui apparaît tout de même largement, une volonté d’éliminer toutes les toxines (morales aussi bien) et très profondément un défi à soi-même (une disqualification est pour lui une honte et il en ressent l’amertume pendant des années) qui cherche cependant à éviter l’excès.  Finir une course dans le soleil au son de la musique de Rocky semble combler notre écrivain-coureur en recherche d'équilibre.  

 

 

     VIDE   Peu à peu il est question de vide. Dans notre course- lecture nous avons droit à quelques nuages de pensées ... «Simplement je cours. Je cours dans le vide. Ou peut-être devrais-je le dire autrement: je cours pour obtenir le vide. Oui, voilà, c'est cela, peut-être. Mais une pensée, de-ci de-là, va s'introduire dans ce vide. Naturellement l’esprit humain ne peut être complètement vide. Les émotions des humains ne sont pas assez fortes ou consistantes pour soutenir le vide. Ce que je veux dire, c'est que les sortes de pensées ou d'idées qui envahissent mes émotions tandis que je suis en train de courir restent soumises à ce vide. Comme elles manquent de contenu, ce sont juste des pensées hasardeuses qui se rassemblent autour de  ce noyau de vide.
  Les pensées qui me viennent en courant sont comme des nuages dans le ciel. Les nuages ont différentes formes, différentes tailles. lis vont et viennent, alors que le ciel reste le même ciel de toujours. Les nuages sont de simples invités dans le ciel, qui apparaissent, s'éloignent et disparaissent. Reste le ciel. Il existe et à la fois n'existe pas. Il possède une substance et en même temps il n'en possède pas. Nous acceptons son étendue infinie, nous l'absorbons, voilà tout»(je souligne).

    Avec ces nuages de fortes pensées vont et viennent en effet. On relève par exemple que la vie n’est pas juste mais qu’«on peut rechercher une sorte de «justice»»; que dans la vie on n’apprend  quelque chose d’essentiel qu’à la suite d’une souffrance physique;  que le marathon ne convient pas à tout le monde, de même que tout le monde ne peut devenir romancier; qu’il penche pour un certain fatalisme déjà présent dans l’irréfutable «voilà tout». Ainsi : «Pour quelles raisons ai-je dû subir ce «blues» du coureur? Quels en sont les tenants et les aboutissants? Et pour quelles raisons ce «blues» s’est-il aujourd'hui allégé? Est-il presque sur le point de disparaître? Je suis toujours incapable d'en donner une explication. Je dirai juste: «C'est la vie.» Il est possible que nous devions l'accepter telle quelle, sans en connaître toutes les raisons mystérieuses. Comme les impôts, le flux et le reflux des marées, la mort de John Lennon, les erreurs d’arbitrage lors de la Coupe du monde de football»....

 

 

        PICS    Heureusement il y a d’autres nuages, d’autres moments et Murakami nous livrent tout de même quelques réflexions moins confondantes. Il est des pics de fatigue certes mais aussi de plaisir. Ainsi ses remarques sur la douleur,  sur sa façon de traiter son corps comme une machine, sur le sain et le malsain et la dimension anti-sociale de l’art (encore qu’il y aurait beaucoup à dire), sur son plaisir à parler anglais dans les conférences (le japonais lui semblant trop océanique dans ces conditions).

 

 

          BLUES     On attendait, sans doute à tort,  un parallèle entre la course et l’écriture. Il y a bien quelques aperçus mais le résultat est mince intellectuellement et pauvre esthétiquement. On entend Murakami quand il avoue ne pas croire au professeur de littérature, aux ateliers d’écriture, activité pourtant éminente dans les universités qu’il fréquente. On admet la place du physique dans son travail romanesque. Dans le marathon comme dans l’écriture on ne saurait nier le rôle de la concentration et de la persévérance sur lesquelles il insiste tant. On doit le louer de nous offrir de pareilles phrases :" Le processus tout entier–s’asseoir à sa table, focaliser son esprit à la manière d’un rayon laser, imaginer quelque chose qui surgisse d’un horizon vide, créer une histoire, choisir des mots justes, l’un après l’autre, conserver le flux de l’histoire sur les bons rails -, tout cela exige beaucoup plus d’énergie, durant une longue période, que la majorité des gens ne l’imaginent".


       Toutefois où est vraiment l’analogie? Où commence-telle? Où finit-elle? De quelle souffrance s'agit-il dans la création? Y a-t-il un blues de l’écrivain? Sa technique de retard dans la pensée dont il fait l'éloge, est-elle courante dans son écriture quotidienne? Le vide idéal, la perte de conscience, ce qu’il appelle «le passage à travers» qui opère à partir du kilomètre 75 de l’ultramarathon apparaît-il aussi dans la rédaction d’un roman? Il semble que non. Mais cet évanouissement de la conscience, a-t-il un jour ou l’autre une part, un effet dans l’écriture ? Il le reconnaît implicitement. Œuvrer est-ce seulement ce que propose  cette phrase : «Pour moi la littérature est quelque chose de spontané, où les forces convergent vers le noyau», surtout quand il avoue que pour traduire Fitzgerald ou Carver il lui faut sans cesse reprendre son texte pour arriver au naturel...Il a de beaux passages sur la transition, sur la sensation de fluidité qu’il éprouve dans la course: que ne nous en suggère-t-il pas plus pour ses récits! L’ultramarathon l’a changé profondément : de quel romans pourrait-il en dire autant? Tous? Dans quelles mesures?


  Voilà un petit texte qui nous apprend un peu sur l’homme, sa nature (il croit à cette notion): pour
vraiment connaître l’auteur sans doute vaut-il mieux s’en remettre à ses romans.

 

J-M. R

Partager cet article

Repost 0
Published by calmeblog
commenter cet article

commentaires

CG 25/09/2011 16:06


Blasphème! Dès que je peux, je réponds à cet article par une défense. La seule difficulté va être le temps nécessaire, car il va me falloir le relire et relire une ou deux autres oeuvres pour
évoquer le travail de composition.