Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
12 septembre 2011 1 12 /09 /septembre /2011 05:23

«Si tu as besoin qu'on t'explique, cela veut dire qu'aucune explication ne pourra jamais te faire comprendre.»
Voilà l'un des leitmotiv du dernier roman de Haruki Murakami, et il a l'avantage de mieux annoncer la couleur que les quatrièmes de couverture racoleuses.

Oui, Haruki Murakami écrit de la fantasy, remettez-vous!

1Q84 relate le destin croisé d'une femme, Aomamé, et d'un homme, Tengo. Ce dernier est à peu près écrivain («Je ne fais qu'essayer d'écrire des romans», p. 210, tome 1), qui, par un concours de circonstances, va devenir «ghost writer» et réécrire le roman d'une adolescente, La Chrysalide de l'Air. Dans ce roman apparaissent des créatures d'un autre monde, dotées de pouvoirs, les Little People. Or, les Little People font partie de la réalité et vont commencer à agir sur la vie de Tengo.
Le terme même de réalité est sujet à caution. En effet, dès le premier chapitre, Aomamé devient une nouvelle Alice (sans compter le passage lui-même, pour le moins explicite, Aomamé se qualifie ensuite elle-même d'Alice à deux reprises), et, descendant un escalier de secours d'une voie d'autoroute, transforme la réalité, faisant passer de l'année 1984 à l'année 1Q84 dans laquelle deux lunes brillent au ciel.
Ou du moins le rapport de causes-conséquences semble être à peu près celui-là, à l'orée du Livre III et sans vouloir trop déflorer le récit.
Tengo, en tant qu'écrivain, laisse aussi apparaître des reflets fugaces de Murakami lui-même, en particulier lorsqu'il évoque de façon amusée le «réalisme magique», terme de littérature bien propre sur lui pour que le critique n'ait pas à parler de merveilleux, voire - horreur - de science-fiction.
Pour finir, l'année 1984 n'est bien sûr pas un choix anodin : l'oeuvre d'anticipation de G.Orwell est partout dans le roman. Mais Murakami ne s'attache pas aux aspects politiques circonstanciels de 1984. Ce qu'il retient, c'est la manipulation de la pensée, de la mémoire, de la vision du monde, toutes choses qui, recontextualisées dans notre monde médiatique contemporain, sont extrêmement porteuses de sens.

Des apparences trompeuses et des explications allusives

Si la réalité n'est pas réelle, cela n'est qu'un cadre dans lequel d'autres illusions et trompe-l'oeil s'inscrivent.
Le jeu le plus visible est celui sur les noms. Il est récurrent chez Murakami, mais véritablement exploré dans tous ses aspects dans cette oeuvre. Il faut dire que le japonais s'y prête particulièrement : Aomamé signifie «haricots de soja vert». S'ensuit dès le premier chapitre une liste d'autres types de haricots de soja, un jeu de mots dans le reste de l'oeuvre et une réflexion sur la différence entre l'idéogramme et la prononciation. C'est aussi le cas de 1Q84, nommé ainsi par Aomamé car l'idéogramme Q se prononce comme le chiffre 9. Cela sans parler des personnages dont le nom est occulté, différé, modifié. Dans cette dernière catégorie, le plus intéressant est sans nul doute celui de l'adolescente, Fukaéri. Il s'agit de son nom de plume, mais aussi de celui par lequel l'appelle le narrateur : il est composé de son nom, Fukada, et de son prénom, Eri. Or, Fukaéri ne trouve véritablement son sens et son existence qu'en tant qu'élément d'un couple. Elle est un tiret entre deux êtres, entre deux réalités, tout comme son nom n'est qu'une composition de deux éléments.
Ajoutons à cela que Fukaéri s'exprime peu et est dyslexique. Le mot, le nom, sans cesse échappe au sens qui devrait être le sien. Tout comme les actions ne deviennent plus signifiantes car accomplies par des personnages qui ne sont pas en pleine maîtrise des situations ; elles sont au contraire des actions symboliques, participant d'une direction donnée par la modification du monde.
Autant dire qu'il sera intéressant de voir les conséquences de l'imprévisible action d'Aomamé à la fin du deuxième Livre.
A cela s'ajoute la parabole de «La ville des chats». Qu'en dire ? Qu'en faire ? Oh, qu'il est frustrant de ne pas encore avoir le Livre III entre les mains pour avoir un regard complet sur l'oeuvre! Car si le récit de la ville des chats entre bien dans cette thématique des apparences trompeuses, sa portée symbolique ne peut encore être totalement évaluée.
Rappelons que «Si tu as besoin qu'on t'explique, cela veut dire qu'aucune explication ne pourra jamais te faire comprendre.» Si l'on se fie aux oeuvres précédentes de Murakami, il vaut mieux que le lecteur sache que cette phrase de Fukaéri s'adresse aussi à lui. Alors que l'illusion est toujours rationalisée, la magie se contente d'un «C'est magique !» sans appel. Murakami oscille entre les deux, donnant à son lecteur juste assez d'explications pour entretenir une sympathique confusion.

Du désir, des lobes d'oreilles et de la sexualité

Les oeuvres de Murakami sont toujours marquées par le désir, la sensualité et des femmes aux lobes d'oreilles superbes (objet de fantasme typiquement japonais ou bien personnel à Murakami ? Un peu des deux sans doute). Ce nouveau roman n'y manque pas non plus.
Dans 1Q84, il s'agit toutefois plus de sexualité que de sensualité. L'acte est ici ramené bien souvent à des fonctions primitives : l'accouplement (pendant du travail sur le nom de Fukaéri par exemple), la création (création de l'oeuvre La Chrysalide de l'air, création du monde 1Q84), l'instinct animal de satisfaction s'opposant à la romance sublimée et fantasmée.
Tout en revient à la création. Création du monde, création du roman (ou des romans si l'on choisit de voir des enchâssements), création des Little People à travers leur énonciation fictive par Fukaéri. Le Livre II s'achève toutefois sur un renoncement et une destruction.
Mais le temps, le passé, a des incidences sur le présent modifié et se modifie lui-même en retour, comme une rivière dont un bras se perdrait dans un méandre et des tourbillons. Or Murakami cite Orwell et Einstein et rappelle que le temps n'est qu'une conception de l'esprit pour donner sens à une expérience humaine. De là, tout peut encore se passer dans le Livre III.

Parce que passés mille mots il faut conclure

Dire que l'oeuvre est riche, c'est rester bien en-deçà de la réalité. C'est un bijou, une gourmandise, qui se dérobe et laisse entrevoir son sens comme une coquette avec jupe et éventail.
Le lecteur qui n'a jamais lu d'oeuvre de Murakami pourra commencer par celle-là s'il est prêt à abandonner son cartésianisme. Les lecteurs qui voudront plus de réalisme et se fichent de suivre les «événements éditoriaux», pourront toutefois entrer plus facilement dans l'univers de Murakami avec La Ballade de l'Impossible par exemple.

 

C. G.

Partager cet article

Repost 0
Published by calmeblog - dans roman
commenter cet article

commentaires