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13 mai 2012 7 13 /05 /mai /2012 11:47


    Je dois avouer qu'à la fin de ma lecture j'étais assez déçue. C'était pour moi un bon roman, mais bien inférieur à d'autres récits de Murakami, comme Kafka sur le rivage et La Fin des Temps. Ce qui me décevait le plus était cette transparence qui donnait à voir d'abord et avant tout un récit sentimental. Déçue : les romans sentimentaux ne sont pas vraiment ma tasse de thé. Pourtant, au fur et à mesure que j'ai écrit ce billet que vous lisez, la transparence s'avérait opaque, les banalités rejoignaient les grands thèmes mythologiques chers à Murakami, les apparentes platitudes ouvraient vers des délicatesses que je n'avais pas perçues initialement.
    Je crois que c'est finalement la grande force de ce dernier roman de Murakami. Tous les précédents donnaient à voir immédiatement que le sens ne se donnerait pas aussi facilement et rebutaient ainsi de nombreux lecteurs, goûtant peu à un certain hermétisme. Pour celui-ci, un lecteur qui ne chercherait pas les subtilités pourrait joyeusement lire et avancer dans l'intrigue sentimentale, sans être plongé dans trop de perplexité face à l'étrangeté.

   1Q84 repose sur un réseau d'hypotextes dont le plus apparent pour le lecteur occidental est le 1984 d'Orwell. Toutefois, c'est par le thème de la manipulation de l'histoire, de la réécriture, qu'il faut rattacher ce roman à Orwell, et non pas à cause d'un quelconque message politique. Le Alice de Lewis Caroll se dissimule aussi dans le roman à travers l'idée de transgression, de monde de l'étrangeté en tant que miroir déformé du réel.
  L'hypotexte qui me semble cependant central est la légende japonaise d'Amaterasu et Tsukuyomi, sœur et frère, la première divinité du soleil, le second divinité de la lune.

   Néanmoins, pour entrer dans cette légende, il faut d'abord examiner l'importance du récit de la ville des chats.

La parabole de la ville des chats

    La parabole de la ville des chats a été introduite dans le deuxième tome, avant le premier séjour de Tengo dans la ville du bord de mer. Comme toute parabole, elle contient non seulement sa morale, mais surtout ses détails inexplicables.
La ville du bord de mer, dans le troisième tome, devient la ville des chats : lorsque Tengo discute au téléphone avec Fukaéri, c'est ainsi qu'il nomme le lieu où il séjourne, et Fukaéri d'enchaîner: « Il ne faut pas rater le train ».
Deux éléments semblent donc entrer en jeu : l'espace et le temps.
L'espace parce que la ville des chats est un lieu à part, en dehors de tout espace jusqu'ici connu et qui obéit à ses propres lois.
La ville du bord de mer, en revanche, semble ne pas correspondre à cette comparaison spatiale. Toutefois, cela serait oublier que 1Q84 s'inscrit dans une topologie très forte : les quartiers de Tokyo qui sont arpentés par les personnages. Tous les lieux extérieurs à Tokyo sont des lieux « autres » : le village de la secte, les souvenirs liés à la Corée, la ville du bord de mer, la retraite du professeur qui a recueilli Fukaeri. Tous sont des lieux qui semblent plus ou moins en autarcie, fortement marqués comme étant à l'extérieur du nœud central de l'intrigue qui serait Tokyo.
La ville du bord de mer ressemble à la ville des chats par un autre élément : on ne peut les rejoindre qu'en train. Les lignes de transport qui relient les lieux de l'action ne sont pas à négliger : c'est par l'autoroute qu'Aomamé ouvre le chemin vers 1Q84. Tout contribue à créer une sorte de cartographie, où le lieu semble autant importer que le moyen de le rejoindre. Car on peut se perdre en route. Le point crucial semble là : la ville des chats n'est pas un but, mais un lieu où l'on s'est arrêté, où l'on ne devrait pas s'être arrêté, et d'où l'on ne repart pas. Tengo, dans la ville du bord de mer, est soumis à différentes tentations (le calme, les femmes, qui sont même vues comme les sorcières de Macbeth au chapitre 6...) qui pourraient le pousser à rester. Mais un rêve le sort de cette entropie et il peut repartir.
L'espace semble alors soumis à une forme d'incertitude car chaque lieu peut ne pas se livrer, ni livrer ses trésors. Ainsi, la ville des chats est un lieu qui existe la nuit, enveloppant l'endroit de mystère et d'incertitude. De la même façon, Aomamé guette l'apparition possible de Tengo la nuit : aucune certitude ne lui garantit qu'il se présente à nouveau dans le lieu précis qu'elle guette. A plus forte raison quand il s'agit d'un lieu presque clos, difficile à trouver. La ville des chats est cet espace qui ne se livre pas : pourquoi cette ville n'est-elle habitée que par des chats ? Pourquoi le train ne s'y arrête-t-il pas toujours ? Pourquoi la ville n'est-elle habitée que la nuit ?
Le temps est le second élément fondamental de la parabole. Si le personnage ne peut repartir de la ville des chats, c'est parce qu'il n'a pas pu repartir à temps.
Dans la tradition japonaise, une grande importance est accordée au transitoire, à l'éphémère. Or, ce personnage oublie cela dans son obstination à observer la ville des chats. Il semble être lui aussi une Alice ; mais perdu dans sa fascination pour l'étrange, il oublie qu'il est dans un monde qui n'est pas le sien.
Il est difficile de ne pas voir que l'année 1Q84 est donc un espace temporel qui est identique à la ville des chats en tant qu'élément spatial : un lieu à part, en dehors de tout espace jusqu'ici connu et qui obéit à ses propres lois. Mais surtout un lieu dont il faut repartir.
Le temps apparaît alors comme un ressort dynamique de l'intrigue. Plusieurs tensions se dessinent : Aomamé retrouvera-t-elle Tengo avant que le tueur ne la retrouvent ? Ou avant que les gros bras de la secte ne la retrouve ? Aomamé retrouvera-t-elle le chemin de son monde avant que les divergences ne finissent pas causer les malheurs prédits par le leader ?
La parabole de la ville des chats permet donc d'introduire cette notion du transitoire et de la lier à un destin peut-être dramatique pour le personnage. C'est le bon vieux compte à rebours, mais dont la parabole permet la démonstration qu'il ne s'arrête pas à 00:01 pour sauver les héros. La tension dramatique ainsi introduite reste la question de savoir comment et si Aomamé et Tengo pourront s'échapper puisqu'il semble impossible d'échapper à la ville des chats. Toutefois, ce n'est pas tant la mort qui apparaît comme le plus à craindre, mais l'enfermement.
Le voyageur dans la ville des chats se retrouve prisonnier du lieu ; Aomamé est prisonnière de 1Q84 parce qu'elle a conscience qu'elle est dans un temps (perçu comme espace) dans lequel elle ne devrait pas être ; elle est aussi enfermée dans l'appartement de la vieille dame pour se cacher et la fenêtre devient son seul contact avec l'extérieur (la porte ne permet jamais le contact, même si des personnes entrent) ; Fukaéri était enfermée dans la secte, puis elle est enfermée dans l'appartement de Tengo ; l'éditeur de Tengo lui aussi fait l'expérience de l'enfermement... enfin, sans cesse nous revenons à ces souvenirs d'enfance de Tengo et Aomamé : arpenter les quartiers avec leurs parents, tous les dimanches, sans pouvoir jamais y échapper. Y aurait-il paradoxe ? Après tout, ces errances dominicales pourraient apparaître comme des sorties. Mais elles sont en réalité enfermement dans le devoir filial (dont la conscience est très développée au Japon), enfermement dans la répétition d'actions, enfermement dans la ville même de Tokyo.
A nouveau, nous en revenons à l'espace. Espace et temps se confondent ainsi dans l'oeuvre pour devenir les pièges qui enferment les êtres et les détournent de leurs idéaux, de leurs buts.

Murakami et la mythologie contemporaine

    Dans toutes ses oeuvres, Murakami utilise la publicité ou la culture de masse. Autant l'une que l'autre ont contribué à créer dans l'inconscient collectif des figures instantanément reconnaissables grâce à leurs attributs extérieurs : le tigre de chez Esso, Johnny Walker, le Colonel Saunders de KFC, etc...
Ces figures, Murakami les investit du même pouvoir que les figures mythiques antiques. A Oedipe était associé le tragique, l'inanité du combat des hommes contre le destin, la rupture monstrueuse des tabous (inceste et parricide). Au Colonel Saunders, présent dans Kafka sur le Rivage, Murakami associe le rôle de passeur (une sorte de Charon, voire un Virgile tel que Dante l'utilise dans sa Divine Comédie). Dans 1Q84, c'est le tigre de Esso qui apparaît. Il joue néanmoins un rôle d'arrière-plan. Loin de s'incarner, comme Johnny Walker ou le colonel Saunders, il garde son rôle d'image. Mais c'est une image cruciale : il est le marqueur du passage entre les mondes. Situé sur l'autoroute, il est à la croisée des chemins, puis à la fin du récit, son changement de position de gauche à droite indique à Tengo et Aomamé qu'ils sont passés dans un troisième monde. De la même façon, donc, que les deux lunes leur indiquent qu'ils sont en 1Q84 plus sûrement que les bulletins d'informations. De plus, le changement de position du tigre Esso imite les croissances et décroissances de la lune. Or, dans la mythologie japonaise, la lune est Tsukuyomi, le frère de Amataresu, la déesse du Soleil. Ils incarnent également respectivement la nuit et le jour, l'un né de l'oeil gauche d'Izanagi, l'autre de son œil droit, et ils sont séparés à jamais.
De plus, Tsukuyomi n'est pas seulement le dieu de la Lune, mais aussi celui du temps : au temps divergent, 1Q84, est associée une divergence lunaire. 1Q84 semble ainsi multiplier les références autour de la symétrie, du double : les deux lunes, les deux années, receiver et perceiver, mother et daughter, Tengo et Aomamé l'un comme l'autre traînés par leurs parents à travers les rues de Tokyo, l'un comme l'autre perdus dans 1Q84. La symétrie n'est toutefois jamais parfaitement identique, de la même façon que jour et nuit, Amaterasu et Tsukuyomi, se répondent sans être identiques.
Dans le shintoïsme, à chaque chose est associé un esprit, une divinité : ce sont les kami. Ainsi Tsukuyomi est le kami de la Lune. Le tigre aussi est souvent un kami. 1Q84 présente donc un monde investi par les kami, qui eux-mêmes investissent indifféremment des objets longtemps sacrés, comme la lune, mais aussi des objets plus récents : le tigre Esso.
Le contrôleur chargé de percevoir la redevance de la NHK peut apparaître lui aussi comme un personnage de cette mythologie moderne. Si l'on s'en tient au chapitre 12, Tengo accuse son père, alors dans le coma, d'être ce collecteur qui agit comme une terreur en harcelant Fukaéri ou Aomamé. Ce collecteur n'est jamais vu, il est toujours entendu. Il est derrière la porte close et se manifeste par le tambourinement de son poing sur la porte.
Dans de nombreux récits populaires, on trouvera des kami qui poursuivent les personnes qui ne lui ont pas rendu hommage. Le père de Tengo semble donc devenir un kami, détachant son esprit de son corps et réclamant réparation de la faute commise.
La création de mythes modernes va alors avoir deux incidences : la première qui est de charger le réel contemporain d'une part sacrée et allégorique qui n'existe pas jusque là, la seconde qui est d'inscrire le récit dans la continuité des mythes classiques.

L'intrigue sentimentale et l'impression de banalité

1Q84 peut donc apparaître comme une banale intrigue amoureuse sous la forme d'une quête : Aomamé retrouvera-t-elle Tengo ? Le lecteur qui ne cherche que le romanesque sera sans le moindre doute quelque peu destabilisé par l'étrangeté dans laquelle baigne cette intrigue sentimentale, mais cela ne gêne pas la lecture pour autant. A plus forte raison quand on offre un happy ending à la clé...
Or, rappelons que nous ne sommes pas dans du « réalisme magique» (terme inventé pour que certains puissent accepter que des auteurs renommés écrivent de la fantasy) mais dans du merveilleux. Les personnages baignent dans les mythes et légendes japonais, sont presque des réincarnations de personnages mythiques. La quête d'Aomamé et Tengo est inextricablement liée à l'étrange pour lui donner son poids, puisque, par l'étrange, on peut voir Aomamé et Tengo comme des doubles de Amaterasu et Tsukuyomi dont l'union contre-nature (le jour ne peut être avec la nuit) amène la création d'un autre monde.
Le personnage de Fukaeri est essentiel à la création de ce couple. Fukaeri est dyslexique, c'est-à-dire celle qui est à part, différente, qui n'utilise pas le langage comme les autres. Par cela, elle devient le passeur, le perceiver. Les espaces, dans la mythologie japonaise sont séparés, mais toujours liés par des ponts : ils représentent cette séparation entre les mondes, tout en étant ce qui permet de « mener à ». L'autoroute, située en hauteur, est un pont. Fukaeri aussi est un tel pont, d'abord entre la fiction et le réel, puis entre le monde des Little People et le monde réel, enfin entre Tengo et Aomamé. Une fois l'enfant de Tengo et Aomamé conçu, son rôle s'efface.

1Q84, roman de la transgression

1Q84 est donc un roman où ce qui était désuni s'unit. Des points de correspondances entre les mondes : le tigre Esso, la Sinfonietta de Janacek, l'enfant de Tengo et Aomamé. Des ponts : l'autoroute, Fukaeri. Ceux qui les franchissent : les Little People, Aomamé. Des divergences : les lunes, l'homme et la femme. Tout se rassemble autour des personnages de Tengo et Aomamé pour écrire un roman de la transgression : le sens de l'honneur aurait voulu qu'Aomamé se tue à la fin de deuxième tome, elle ne le fait pas ; la lune et le soleil ne devraient pas s'unir, ils ont un enfant ; le temps ne suit pas le cours qu'il devrait suivre en 1Q84 ; il est des lieux dans lesquels certains personnages ne devraient pas être...
Les transgressions sont à la fois spatiales, temporelles et morales. Mais y a-t-il une moralité à tirer de ces transgressions ? Probablement, quand on connaît la rigueur et le conservatisme de la société japonaise contemporaine. L'histoire d'Aomamé et de Tengo est l'histoire d'un ensemble de transgressions qui les mène au bonheur. 

 

 

  C. G.

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Published by calmeblog - dans roman
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