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9 juin 2013 7 09 /06 /juin /2013 09:19

 

   "Tout était possible. Était-ce vrai, tout était-il possible?"

 


                       L'OURS TRAVERSA LA MONTAGNE (page 389)


  Disons le tout de suite: autant que des motifs ou des compositions, il est des phrases, des subordonnées, des adjectifs, des rythmes qui vous lient à jamais à un auteur. Chez Alice Munro, ce sont des centaines qui vous saisissent et ne vous abandonnent plus. Un exemple de son art?

 

  "Mais Fiona eut son sourire déjeté, décontenancé, rusé et charmant, repoussa sa chaise pour le rejoindre en posant ses doigts sur ses lèvres." Le temps de lecture en est bouleversé: vous devez ressentir, voir, d'un coup, ce que disent "déjeté, décontenancé, rusé et charmant".... Comme on le verra souvent, Munro a inventé l'écriture à fragmentations.

 

   Lisons encore ce paragraphe consacré à des patients, victimes d'Alsheimer: "Les poils des mentons féminins avaient peut-être été rasés jusqu'aux racines, les yeux malades étaient peut-être dissimulés par des caches ou des verres fumés, les propos aberrants étaient peut-être maîtrisés par un traitement médical mais il rstait un GLAÇAGE, UNE RIGIDITÉ HALLUCINÉE, COMME SI LES GENS SE CONTENTAIENT DE DEVENIRS DES SOUVENIRS D'EUX-MÊMES, DES PHOTOGRAPHIES FINALES."( j'ai souligné)

 

  Alice Munro doit être considérée comme un très grand écrivain contemporain. Son œuvre est abondante et ses réussites dans le domaine de la nouvelle incontestables. Hateship, Friendship, Courtship, Loveship, Marriage nous en donne la preuve avec neuf nouvelles d’une longueur à peu près équivalente, le plus souvent rédigées à la troisième personne et offrant une densité que certains romans n'ont pas.

  Tout est frappant chez elle, tout mériterait une longue analyse guidée avant tout par l’admiration.

  Variété

  Elle est telle qu’on a le sentiment de lire plusieurs auteurs à la fois. Variété des époques (rarement datées mais jalonnées parfois de “en ce temps-là”, comme dans cette magnifique page sur les couples jeunes d’autrefois dans CE DONT ON SE SOUVIENT), variété des milieux évoqués (ce qui lui permet parfois la satire (elle sait être cinglante) mais ce n’est pas son objet majeur:souvent des professeurs mais aussi des fermiers, un quartier populaire dans QUEENIE, la famille assez pauvre de la narratrice des MEUBLES DE FAMILLE - avec une page magnifique sur ce qui se dit et ne se dit pas à table, le permis et l'interdit dans certaines classes) et traversés (la narratrice chez Munro peut restituer une journée mais aussi, en peu de pages, une vie entière et montrer des modifications d’une grande densité-dans L'OURS, il lui faut à peine quelques lignes pour faire ressentir admirablement la mue d'un quartier); variété des intrigues (souvent des histoires de couple (constitués, en voie de l'être ou en voie de liquidation...) comme l’indique d’emblée le titre anglais mais toujours originales à partir des bases qu’on pouvait pourtant redouter pour leur platitude); diversité des voix (ainsi celle de QUEENIE, très particulière, ne ressemble en rien à d’autres textes). Au plus commun d'une communauté, au plus plat de destins médiocres, tout est possible chez Munro. Elle est l'écrivain du tournant, du croisement, de l'aiguillage inconnu, de la sortie de route légère ou définitive.

 L’inattendu,

 l’imprévisible sont souvent ce qui dynamise ses récits. Encore faut-il s’entendre...Les liens existant entre les êtres sont souvent familiaux, d’amitié ou d’amour. On conviendra que dans ce domaine rien ne devrait nous surprendre. Mais c’est dans la narration que se cèle l’imprévu. Les récits longs, lents, denses échappent à toute prédictibilité (qui s’attend aux effets de l’enterrement de CE DONT ON SE SOUVIENT ?) (1) Ce qui retient Munro c’est un moment (passer un pont, accompagner quelqu’un d’inconnu, prendre contact pour un service) qui soudain fait écart et engage une modification radicale, éphémère ou durable. C’est l’enchaînement narratif qui vous embarque et vous laisse intranquille: on ne sait où on va, où elle nous mène. Son écriture fait parfois penser à d'immenses plans-séquences. Songeons au RÉCONFORT où il est question d’un suicide, d’une querelle sur le créationnisme…, d’un salon funéraire, de réunions théosophiques, de l’évolution d’un handicap, d’une forme rigide d’intelligence, de la tentation pour un être méprisé par le mort, du jet de cendres non loin de chevaux. Rarement le deuil aura été fouillé de cette façon.


  Regard

 Dans les récits de Munro, rien de douloureux n’est délaissé, tout est regardé en face: elle ne ferme pas les yeux sur la cruauté envers les animaux, sur les maladies (celle de Lewis dans LE RÉCONFORT; la dernière nouvelle évoque sans fard la maladie d'Alzheimer;
la mère dans LES MEUBLES DE FAMILLE devient malade et nous découvrons les réactions névrotiques de la fille:" (...) j'étais devenue une ménagère acharnée, cirant les parquets et repassant même les torchons, tout cela pour tenir à distance une forme de déshonneur (la détérioration de ma mère semblait être un déshonneur exceptionnel qui nous contaminait tous), sur les souffrances, les morts d’enfants, les bassesses, les haines qui se cachent derrière l’amour.

 

 Elle sait comme personne parler de la vieillesse et peu d'écrivains sont soucieux de faire autant état du répugnant, de la nausée et des dégoûts majeurs ou modestes, quelles qu’en soient les causes.

 

 

Notations

  Quelques pages suffisent pour le comprendre:la richesse de Munro est dans un style inimitable, toujours mis au service de l’analyse.

  Au fil des récits, on sera sensible à la richesse des hypothèses, au balancement des peut-être des soit ou des ou bien qui disent les hésitations, les incertitudes, la volonté de comprendre et le risque d'égarement: “Et elle avait eu tort, elle lui avait fait peur. S’était montrée présomptueuse. Il s’était retourné et Polly se trouvait là. À cause de l’affront de Lorna, il s’était lié avec Polly.
  Peut-être pas, malgré tout. Peut-être avait-il changé. Elle se rappela l’extraordinaire dépouillement de sa chamere, la lumière sur les murs. Il pouvait en provenir des versions si modifiées de sa personne, créées sans effort en un clin d’œil. Cela pouvait passer en réponse à une chose qui avait mal tourné, ou la prise de conscience de ne pouvoir mener une chose à bien. Ou rien d’aussi précis, simplement un clin d’œil.

  En outre, on ne peut qu’être étourdi par l’attention prêtée à la moindre réaction (après des querelles "leurs retrouvailles étaient trop pleines de gratitude, trop douces et sottes."), à la phrase la plus apparemment anodine ( "Je ne le fais jamais était tout autre chose. Un autre genre d'avertissement. Une information qui ne pouvait pas la rendre heureuse, bien qu'elle fût peut-être destinée à l'empêcher de faire une grave erreur. La sauver des espoirs erronés et de l'humiliation d'un certain type d'erreur."), à la plus petite impression, au sentiment le plus étrange (“Quelque chose lui était arrivé. Elle éprouvait un sentiment mystérieux de puissance et de plaisir, comme si à chaque pas qu’elle faisait, un message lumineux circulait depuis ses talons jusqu’au sommet de son crâne.”). Aucune inflexion de voix ne lui échappe :“Sa voix-le chevrotement ou gloussement que l’on y entendait-ne ressemblait à aucune de ses voix dont Meriel se souvenait. Elle eut l’impression qu’une trahison était à l’œuvre chez cette vieille femme soudain étrangère.”ou, dans une autre histoire :” Sa voix au répondeur était différente de la voix qu’il avait entendue peu de temps auparavant chez elle. Juste un peu différente dans le premier message, plus dans le second. Un frémissement nerveux là, une nonchalance voulue, une hâte d’en finir et une réticence à quitter.” Ou encore :"Il avait éprouvé de la satisfaction(...).D'avoir entendu dans ses voyelles largement ouvertes et susceptibles cette faible supplique." Comme on le constate ici, elle restitue de façon aiguë de subtiles contradictions (“Une dégradation se profilait Mériel en était bouleversée, vaguement excitée.”) ou, ailleurs, “Elle retenait un gémissement de déception, un cri de désir.”


Rien n’échappe à Munro: la famille chez elle peut être un champ de mines (elle rend sensible à la complexité des codes et des legs psychiques) et présente parfois des ressources parfaites de méchanceté. Munro montre à vif les travers, les arrière-pensées, les rancœurs inavouées, les culpabilités, les distances feintes, les fausses proximités et les accords soudains fervents (“Au bout d’un petit moment, un coup d’œil fut échangé entre Muriel et le docteur , pour savoir si la visite avait suffisamment  duré. Un coup d’œil furtif, étant donné les circonstances, presque conjugal, la mascarade et l’intimité fade se révélant excitante pour ceux qui après tout n’étaient pas mariés.”) Elle met en pleine lumière certaines voies obscures de l’infra-conscience. Dans ce qui semble un équilibre, elle fait retentir des coups mortels, elle descend creuser de petites lézardes.
  Dans l'univers qu'elle restitue, la délicatesse d’un être peut se révéler être une forme supérieure de cruauté. Il y a de l’implacable dans ses pages et certains portraits (celui de ce pauvre Bill, amant d'Alfrida, cette Alfrida et ses dents) sont impitoyables.
    Le couple prend avec elle des dimensions insoupçonnables: on lira avec sidération la force de Munro dans l’analyse de l’incroyable marchandage que narre POUTRE ET POTEAU: la vérité du renoncement d’une jeune femme de 24 ans...Munro sait aussi bien décrire des abandons sensuels sans lendemain (LE PONT FLOTTANT), que des refus d’abandon (CE DONT ON SE SOUVIENT) qui servent  de ”forme économique de gestion affective”. Son ironie interdit souvent le sourire.

 

 

Écrire


  Dans ces nouvelles, quelques jeunes femmes s'acheminent vers l'écriture. Sans en faire à tout prix une clé autobiographique, on devine tout ce que représente ce geste pour Munro: un  arrachement à tous les codes qu'elle peut ensuite restituer dans leur dure humanité et une volonté de capture coupante qui donne une épaisseur au minuscule....À la fin des MEUBLES DE FAMILLE, quittant Alfrida et son amour pour Bill "d'une obstination fangeuse, inopportune, désespérée(...)" la narratrice entre dans un drugstore:"C'était un tel bonheur, d'être seule. (...) D'entendre du fond du magasin les bruits de la partie de base-ball que l'homme qui m'avait servie écoutait à la radio. Je ne pensais pas à la nouvelle que j'allais imaginer sur Alfrida-pas à cela en particulier-mais au travail que je voulais faire, qui REVIENDRAIT PLUS À SAISIR UNE ATMOPSHÈRE DANS L'AIR QU'À CONSTRUIRE DES NARRATIONS. Les cris de la foule me parvenaient comme des battements de cœur, remplis de chagrins. De ravissantes vagues au son cérémonieux, pourvues d'un accord et d'une lamentation lointains ET PRESQUE INHUMAINS.

  C'ÉTAIT CE QUE JE VOULAIS, C'ÉTAIT À CELA QUE JE PENSAIS DEVOIR CONSACRER MON ATTENTION, C'ÉTAIT AINSI QUE JE VOULAIS MA VIE."(j'ai souligné)

 

 

   Capable de révéler la folie et la beauté d'abandon à un instant, de célébrer l'eau (motif visiblement structurant du recueil) comme personne, de mettre en mots douloureux ou agréables l'implicite, Alice Munro est, malgré tout, un écrivain qui ne pardonne pas.


 

Rossini, le 11 juin 2013

 

 

NOTES

 

(1) Accordons que le rapprochement de Lionel et Polly dans POUTRE ET POTEAU ne surprend pas tout à fait.  Reconnaissons aussi que l'effet de lecture d'un grand nombre de nouvelles rend le lecteur plus voyant.

 

(2) Saluons l'écrivain qu'est, à sa façon, la traductrice G. Doze.

 

 

 

 

 

 

 

 

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Published by calmeblog - dans nouvelles
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