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20 février 2013 3 20 /02 /février /2013 05:35



    Après avoir croulé sous les lazzis, les caricatures, les injures, l’immense tableau de Courbet, l’ENTERREMENT À ORNANS (le titre "authentique" étant TABLEAU DE FIGURES HUMAINES, HISTORIQUE D’UN ENTERREMENT À ORNANS) croule sous les interprétations. En 1999, J-L Mayaud, un historien proche de M. Agulhon, a proposé une thèse largement fondée sur une grande connaissance du milieu ornanais  comme sur les premiers échos provoqués par ce tableau qui fit soulever de hauts cris.


  J-L Mayaud situe tout d’abord sociologiquement le peintre (un fils de notable...) et rappelle le scandale de ce tableau. Nous allons le suivre en ne respectant pas  la chronologie de sa démonstration, sans la trahir, espérons-le.

  Sa thèse est conforme à son titre : l’ENTERREMENT À ORNANS est une œuvre allégorique qui doit se lire de façon presque transparente : après l’échec de juin 1848 et l'élection du 10 décembre de Louis-Napoléon Bonaparte, Courbet considèrerait qu’il faut dire adieu aux espoirs et aux illusions d’une France républicaine. Nous aurions affaire plus à un tombeau d’un idéal politique qu'à un manifeste esthétique en faveur du réalisme.


  Quels éléments étaient sa thèse?

 

  En regardant le tableau  de près (1) et en tenant compte de l'identification donnée par plusieurs sources mais très bien complétée par Mayaud, on doit reconnaître la présence certaine de républicains locaux notoires :les deux vieux de la Révolution de 93 portant symboliquement les vêtements datant d'alors;le grand-père Oudot (pourtant mort depuis quelques mois mais dominant de loin la foule) que Courbet disait sans-culotte;les propriétaires-vignerons Colard, Muselier, Journet et Panier, figures du monde viticole fortement marqué à gauche sous la Seconde République;l’ami Promayet qui dirige la musique de la garde nationale. Les notables représentés sont également très orientés: Hippolyte Proudhon (rien à voir avec le penseur social), un libéral, futur maire sous la Troisième République, Teste le maire; les quarante-huitards avec le virulent Buchon, socialiste acquis aux idées de Proudhon et qui devra s’exiler après le coup d’État de 1851. Mais encore Urbain Cuénot lui aussi emprisonné et considéré par la gendarmerie locale avec Bon, Berin, Courbet, Sage et Promayet comme des “rouges très acharnés”.

 

 On sait que le brave fossoyeur Cassard eut son heure de gloire et divisa la critique : à Paris, il fut perçu comme "la brute" dans toute sa splendeur tandis que Buchon en fit dans la presse régionale l’emblème du travailleur fier, maître de lui-même opposé aux pauvres Casseurs de pierre d’un autre tableau de Courbet. Mayaud remarque d’ailleurs qu’il a un genou en terre posé sur sa blouse (“incontestablement symbolique de l’appartenance populaire voire prolétarienne” ): détails qu’on retrouvera plus tard dans le portrait de Proudhon.
 L'hstorien dit peu sur les femmes sinon qu’elles sont un peu à l’écart comme elles sont privées du droit de vote et contrairement à d’autres (dont Le Vos (2)) il ne voit aucune opposition entre les hommes de gauche et le curé Bonnet qui bénit
, il est vrai, en mars 1848, un arbre de la Liberté ...Mayaud met en valeur le blanc du drap mortuaire (sans rien dire des os), croit voir le rouge des vêtements des bedeaux comme un signe évident et il nous fournit  même une explication pour le bonnet posé sur le sol.

 

 Fort encore d’un examen des caricatures et des images populaires qui traitèrent de l’action redoutée du futur Empereur, Mayaud étend sa réflexion en s’appuyant sur des éléments de la réception immédiate du tableau. Selon lui, comme le verra plus loin, la chronologie importe.


 À Paris certains critiques n’hésitent pas : Courbet fait de la propagande. Avant l’installation dans la capitale, le tableau a été exposé à Ornans (en l’église du Séminaire…) puis à Besançon (Courbet aurait fait faire des affiches à une imprimerie socialiste et obtenu le soutien d’un maire républicain dit de la veille). L’accueil des autorités de Dijon est bien plus réservé voire méfiant.

 

  Arrivé à ce point, Mayaud conclut sans hésitation: Courbet a produit une "machine révolutionnaire" (comme le dit Louis Peisse dans LE CONSTITUTIONNEL). La République est morte. Qu'on se le dise et qu'on en tire les conséquences. Des éléments biographiques corroborent la dimension républicaine de Courbet à ce moment-là. Il dira plus tard qu'il fut fouriériste, suivit de loin Cabet et Leroux. Il fit en 45 un éloge funèbre du socialiste Raban. Ses cafés de prédilection sont nettement orientés à "gauche". Le 22 février 48, il est place de la Concorde avec ses amis (dont Baudelaire) et le drame de l'insurrection de juin le frappe profondément.

 

  Mayaud a tenu compte d'un autre aspect : la réception de la critique parisienne et du "public" parfois lucides fut aussi largement préoccupée par des raisons esthético-morales qui, comme toujours, cachent une vue politique qui ne dit pas son nom.. On tança le "sauvage" qui osa montrer la laideur des personnages ce qui interdit toute grandeur et toute noblesse. Le procès de l'Idéal est une constante de l'esthétique du maître d'Ornans.

  Au total, des actes de Courbet en province à la lecture parisienne dominante il n'y a pas de doute sur l'orientation et les "intentions" du peintre.


   C’est alors que Mayaud montre le rôle que va jouer Jules Husson dit Champfleury qui prendrait en main, selon lui, les destinées de Courbet et tenterait d’élaborer une sorte de stratègie "médiatique" en deux actes (article de l'ORDRE du 21 septembre 1850 puis celui du 25/26 février 1851 dans LE MESSAGER DE L'ASSEMBLÉE). Dans un premier temps Champfleury nomme familièrement quelques personnes figurant sur le tableau pour humaniser la populace qui fit rire, pour bien montrer l’authenticité de l’intervention de Courbet : ensuite il le dédouane de tout socialisme : “(…) heureusement M. Courbet n’a rien voulu prouver pour son enterrement.”
  L’article suivant (26 février), non sans contradictions, lance ce que l’historien appelle la contre-interprétation de Champfleury. Le "théoricien" du Réalisme ne cite plus aucun nom des participants à l’enterrement mais seulement des titres et des fonctions sociales et son but serait  de  réorienter le regard du public : il ne s’agit plus de la paysannerie mais de “la bourgeoisie moderne, en pied, avec ses ridicules, ses laideurs, ses beautés”. 

  Mayaud voit dans ce choix un calcul et une recherche d’appuis politiques (les légitimistes) de la part de Champfleury alors que selon sa précieuse enquête socio-historique nous n’avons affaire ni à des paysans tels qu’on les entendait ni à des bourgeois tels que les entendait Champfleury. En tout cas, la stratégie de Champfleury revient à atténuer la force critique et idéologique du tableau.


  Si l’on va dans cette direction, la suite est moins glorieuse pour l'idée qu'on se fait de l’"engagement" de Courbet. Mayaud devine une évolution dans ses rapports au Prince-Président. Courbet aurait accepté la commande et le financement de Louis-Napoléon pour LE DÉPART DES POMPIERS COURANT À UN INCENDIE (tableau majeur qui pose une infinité de questions herméneutiques). Il se serait laissé fléchir par intérêt et, de fait, malgré un net refroidissement, Courbet ne sera jamais inquiété par le Second Empire (3).


 Indispensable par ses documents iconographiques et pour son enquête minutieuse sur tous les personnages du tableau (soixante-quinze pages), cette étude a le mérite de la clarté fondée sur une heureuse exploitation des articles parlant de l'ENTERREMENT au moment de l'"affaire".(4)

 

  Le choix du genre de l'allégorie présente toujours beaucoup de risques (elle mériterait à grands frais une longue étude sur sa présence et ses enjeux variés au XIXème comme chez l'auteur de l'ATELIER) et la plasticité des options successives de Courbet (il n'est pas le seul dans l'histoire de l'art) laisse perplexe. Il reste que si l'on est réticent à l'idée d'une lecture monovalente (fût-elle convaincante) d'un tableau (fût-il à programme), le geste du peintre Courbet est incontestablement, du détail à la grande machine, un art démonstratif.

 

Rossini, le 21 février 2013


NOTES


1)Pour une fois le tableau de Courbet est ici reproduit correctement et selon un dispositif qui rend la double lecture aisée.


2) Nous avons fait un compte-rendu de ce livre (notre n°126)

 

3) Osons dire que la question est plus complexe.

 

4) Peut-on espérer un jour lire une grande édition de Courbet (comme de tout peintre) avec un recueil (ou un site) qui nous donnerait accès à tous les textes produits au moment de la réception? Sans oublier une sociologie de ces producteurs d'opinions esthétiques.

 

 

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Published by calmeblog - dans critique d'art
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