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12 mai 2013 7 12 /05 /mai /2013 06:37



       Par facilité, on a surnommé Matsumoto le “Simenon japonais”. Sans doute pour sa fécondité romanesque et la modestie de ses héros mais sûrement pas pour la science de l’intrigue : en rigueur, en précision, il égale Agatha Christie. Une Christie qui prendrait des dizaines de trains en une aventure plutôt que le seul NORD- EXPRESS.

   Pour ce livre, il faut d’ailleurs une carte (fournie par l’édition Piquier) et une grande aptitude à la gymnastique mentale pour maîtriser les horaires des trains et les destinations. Tout se joue en quelques heures et même quelques minutes.

    Ce TOKYO EXPRESS est en trois parties. L’étude d’un double suicide sur une plage du Japon du sud revient à un vieil inspecteur, Jutaro Torigai, dont la vie a sans doute été aussi passionnée par la recherche des assassins que pauvre socialement et affectivement. Les deux morts l’intriguent et il livre ses doutes à un jeune (trente ans) enquêteur, Kiishi Mihara, qui prend le relais tout en communiquant par écrit avec son vieux confrère. Enfin, c’est dans une longue lettre  adressée  au policier usé mais sagace que Mihara nous apprend les derniers éléments de l’enquête et l’arrestation des coupables.


  Deux enquêteurs donc (le jeune et le vieux, un topoï, mais très tôt séparés et échangeant par courrier); deux morts par “suicide” au cyanure puis deux autres suicidés par la même méthode. Dans ce roman, on rencontre  d'ailleurs beaucoup d’éléments qui vont par deux : le Japon du sud et celui du Nord; un enquêteur qui se déplace dans tout le Japon et qui découvrira que le concepteur du crime, lui, ne bougeait guère; un duo d’assassins; un assassin qui aura un double pour une opération très limitée dans le temps; les voyages en train mais aussi, longtemps oubliés, en avion. Dans le déchiffrement de l’énigme, deux analyses symétriques s’épauleront.

  L’intrigue est d’une belle complexité et le château d’alibis que veut détruire le jeune inspecteur est plus que résistant. Les difficultés augmentent avec les doutes et toutes les pistes tentées débouchent longtemps sur des déceptions pour l'inspecteur et des frustrations pour le lecteur. Les découvertes s’accumulent malgré ce qui ressemble à des errements. C’est un échafaudage de chiffres et d’horaires qui guident et, un temps, désorientent la traque.


   Sans vouloir faire de la sociologie, Matsumoto donne une image du Japon des années quarante-cinquante. Un pays en reconstruction, tourné vers la vitesse des transports et des communications (les télégrammes comptent alors beaucoup et ont un rôle dans l’intrigue) et gangréné par une certaine corruption qui n’est pas étrangère aux suicides. Corruption doublée de rapports de forces hiérarchiques qui expliquent les dépendances, les sacrifices et l’irresponsabilité des dominants.
 Le style de Matsumoto est sobre. Quelques rares éléments de décor, des notations brèves, incisives qui s'expliquent par l'obsession qui saisit les deux enquêteurs, des interrogations et des bilans intermédiaires qui relancent sans cesse la recherche, des investigations qui se fient aux suggestions de l’inconscient. Tout compte dans cette trame tendue au maximum.


 Les deux limiers ont conscience d’avoir à faire à un génie. Évidemment, ce génie est aussi un peu écrivain et poète....


  En le lisant, on comprend aisément l’engouement durable (des millions de lecteurs) pour ce chef-d’œuvre de construction et de finesse.

 

 

Rossini, le 12 mai 2013

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Published by calmeblog - dans roman policier
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