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17 septembre 2013 2 17 /09 /septembre /2013 05:01


    Mario Vargas Llosa est l'auteur d'une œuvre immense saluée naguère par le Nobel: on le sait à l'aise aussi bien dans des récits drôles et enlevés que dans de grandes fresques ou des méditations sur l’art et l’écriture (songeons à son Flaubert, L'ORGIE PERPÉTUELLE).
    Péruvien passionnément francophile, il pouvait difficilement ignorer le destin de la famille Tristan qui vivait sur un grand pied à  Arequipa dans un moment de grand bouleversement pour son pays. D'autant qu'il est lui-même natif de cette ville. Bien que méfiant à l’égard des utopies politiques et des utopies archaïques, il lui fallait  aller au devant de Flora Tristan et de son petit-fils Paul Gauguin. Ce qui nous vaut ce roman LE PARADIS -un peu plus loin publié en 2003 dont les deux héros sont l'une des grandes figures de la peinture de la fin du XIXème siècle et l’avocate la plus admirable de la cause révolutionnaire (pacifique) pour les femmes comme pour les hommes.

 

    Ce roman est construit sur une alternance et selon deux coupes temporelles précises:nous suivons la tournée "syndicale" de Flora Tristan en faveur de l'Union ouvrière dans le sud de la France en 1844 (Dijon, Mâcon, Lyon, Avignon, Marseille, Toulon, Nimes, Montpellier, Beziers, Carcassonne, Toulouse, Agen) et les deux séjours de Gauguin à Tahiti (1892 puis à partir de 1898), la parenté des deux personnages étant expliquée un peu avant le milieu du roman.

 

    Cette composition en tresse est donc fondée pour partie sur le voyage militant de Flora dont son JOURNAL (1843/44) sous-titré État actuel de la classe ouvrière sous l'aspect moral, intellectuel et matériel a rendu compte(1) : elle permet à Vargas Llosa de montrer sur le vif l’état des mouvements politiques plus ou moins émancipateurs de ces années-là: saint-simoniens, fouriéristes, cabetistes et de restituer les grandes lignes de l’engagement de cette femme audacieuse et courageuse: un combat très tôt universaliste, profondément pacifique, mettant en cause toutes les exploitations (ouvriers, artisans, femmes, enfants, bagnards, fous, y compris la sexploitation), refusant la solution facile de la mendicité et fondant ses espoirs sur l’éducation d’un peuple aliéné. Le symbole étant le Palais ouvrier qu'elle voulait voir créé dans toutes les villes.
   Du côté de Gauguin, on suit sa première installation à Papeete puis ses déboires avec les colons français, on comprend sa passion pour la civilisation Maorie et ce qu'elle représente dans sa quête intime, on découvre sa libération toujours plus grande des interdits (il connaît une expérience de mahu), ses échecs de vente, son retour à Paris puis à Pont-Aven et, enfin son second séjour dans le Pacifique, le progrès de sa “maladie imprononçable” qui le torture toujours plus au point de le pousser à la tentation du suicide et d’accélérer des provocations qui le font passer pour un fou..On le voit aussi créer ses tableaux les plus célèbres et soudain pour des raisons bassement matérielles accompagner l
es pires colons en collaborant à une feuille de chou polémique et raciste. On mesure son déclin physique, son (provisoire) renoncement à la peinture et nous vivons ses derniers mois aux Marquises (Hiva Oa) où une baisse dramatique de sa vue ne le prive pourtant pas d'ultimes chefs-d'œuvre.

 

     Deux coupes dans deux biographies. Deux destins bien différents portés par des exigences voisines en leurs radicales intensités.


 

   Écrivain aimant la construction solide et la composition serrée, Vargas Llosa nous livre ici, malgré des données très hétérogènes, d'habiles antithèses (puritanisme et insouciance, souci des femmes, indifférence pour leur sort, engagement et dégagement) et de solides échos entre les deux projets de vie: que ce soit aussi bien l'omniprésence de la maladie chez les deux parents que l'aventure homosexuelle (Gauguin avec Jotépha et Flora avec Olympe) et, plus profondément, leur farouche idéalisme.


 Hélas! l'ambition de restitution complète de deux vies conjointe au choix de ces coupes dans les temps biographiques nécessitait d'immenses analepses qui devaient compléter les repères et l'information du lecteur. La réussite est réelle dans le cas de Flora car Vargas Llosa a choisi de nous donner de cette façon un véritable roman d'apprentissage (avec comme moments fondateurs les séjours à Londres et au Pérou (2)) et, en parallèle, avec Gauguin, on suit avec plaisir le roman d'un ensauvagement progressif et jamais suffisant.... On apprécie également les remontées dans le temps de chacun au moment de leur disparition: ainsi les réflexions de Gauguin sur sa tardive vocation viennent non sans pertinence à l'heure de sa fin aux Marquises.


  Cependant le procédé devient vite trop voyant, trop facile et il lasse par des astuces techniques élémentaires. Flora est-elle en 1844 sur un bateau? Le narrateur nous transporte dans une traversée antérieure qui lui permet de nous confier des informations certes fiables, à peine romancées mais le procédé est tellement répétitif qu'il en devient toujours pesant et même parfois, on regrette de le dire, comique. Nous avons donc Flora qui rêve, qui réfléchit, qui reconnaît, qui souffre : tout est bon pour repartir dans son passé. Ce n'est pas la biographie éclatée qui dérange, au contraire, c'est la facilité de la découpe grossière des raccords du puzzle et les redites qu'elle occasionne. Par exemple, le recours au dialogue pendant l'ouragan aux Marquises est vraiment décevant.

 L'autre conséquence est aussi désolante : la volonté pédagogique et l'ambition de tout dire poussent Vargas Llosa a nous donner en passant des fiches sur tout (Fourier, Saint-Simon, Cabet, Van Gogh, Pissaro et tellement d'autres...). Et ne disons rien sur l'insupportable tutoiement du narrateur avec les deux héros qui n'est pas toujours un moyen suffisant pour entrer dans leurs monologues.


 

  Qui veut connaître Flora Tristan et Paul Gauguin (certaines de ses grandes œuvres sont assez bien commentées) pour méditer sur leur rôle d'éclaireurs passionnés;qui souhaite voir Vargas Llosa satiriste évoquer les guerres d'opérette de son pays;qui éprouve le besoin de voir un écrivain entrer malgré tout en empathie avec des destins qui sont loin de ses options (le titre du roman (LE PARADIS-un peu plus loin), bien choisi et renvoyant à un jeu d'enfant, dit bien l'admiration et la réticence envers les utopies (archaïques ou pas)(3); qui veut voir à l'œuvre le travail d'écriture (et de réécriture) d'un romancier qui a sous les yeux textes et correspondances de ses héros ne doit pas hésiter à lire ce roman qui malheureusement faillit à cause d'un procédé maladroit et qui n'est pas assez habité.

 

 

ROSSINI, le 21 septembre 2013.

 

 

 

 

 

 

NOTES

 

(1) On peut  lire LE TOUR DE FRANCE à La Découverte dans la belle édition Puech/ Michaud.

 

(2) On peut lire le témoignage écrit par Flora dans PROMENADES DANS LONDRES et PÉRÉGRINATIONS D'UNE PARIA.

 

 

(3) Ce roman est inséparable de L'UTOPIE ARCHAÏQUE, JOSÉ MARIA ARGUEDAS ET LES FICTIONS DE L'INDIGÉNISME (1996).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Published by calmeblog - dans roman
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