Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
20 septembre 2011 2 20 /09 /septembre /2011 09:17




        Quelle que soit l’époque, le roman et la nouvelle ont toujours eu un certain rapport aux délaissés, aux réprouvés, aux déclassés, aux perdus, aux perdants. Après la massification et la normalisation techno-publicitaire, de nombreux écrivains ont encore plus rapporté ce qu’il en est de la dépossession urbaine et suburbaine. Lorie Moore (Américaine née en 1957 et qui fut un temps enseignante et obtint de nombreuses récompenses)) s’inscrit dans un mouvement de romanciers et nouvellistes qui ignorent héros et anti-héros pour s’intéresser à des êtres, parfois des anonymes (indiqués seulement par des chiffres: ainsi dans la première nouvelle, Garçon Numéro Un ou Deux) aux vies sans relief, abîmées, déglinguées. Avec son roman ANAGRAMMES et ses nouvelles DES HISTOIRES POUR RIEN, VIES CRUELLES (LIKE LIFE) est sans doute le recueil le plus connu d’elle dans lequel on parle sans cesse  du vrai, de la «vraie vie».

 

 

         Des «gens». Des inconnu(e)s, des hommes et des femmes qui pleurent souvent ; des "intellectuels" (un prof de religion, une prof d’histoire américaine qui côtoie un peu un prof de sciences politiques, un consultant en informatique), des artistes sans avenir, souvent sans talent (un écrivain de théâtre (élu «le troisième meilleur écrivain prometteur de théâtre de moins de trente ans» qui refuse les concessions et se fait berner par un homme de séries télévisées), une poétesse qui fait des lectures publiques dans la «cambrousse», un peintre qui ne vend pas), un candidat en politique, une chirurgienne, des couples, des êtres qui croisent des prostituées, des rosies, qui ont bien des chansons en tête, qui voudraient ou «se forcer à choisir l’amour comme une croyance, une foi, un endroit, une boîte contre laquelle son cœur irait battre comme un revenant dans la maison», ou  se libérer de l’amour, du désir ou bien encore, qui quittent celui ou celle qui pourrait leur convenir. Des maris qui vont bientôt se séparer de leur épouse(promis), des personnes qui s’inventent des aventures, qui  fixent beaucoup au travers des fenêtres et attendent tout du facteur. Une mère qui s’attache à un vague ami anglais de sa fille, lequel tient un registre de toutes les dingueries des Américains. Des gens tellement insignifiants qu’ils peuvent prendre l’avion sans risque : il se maintient en l’air grâce à leur insignifiance...     

 

 

   Noir et blanc radiographiques. En lisant Moore vous entrez dans une musique aux couleurs sombres. En basse continue, le morose, le sinistre, l’amer, le triste. Avec quelques variations soulagesques entre noir et noir, quand bien même (ou surtout quand) telle femme est toujours vêtue de blanc. Au mieux, quelques flaques de sang près d’un abattoir ou d’une chambre froide. Une image définit bien ce qui est visible dans ces pages radiographiques : «Le moniteur était en place et les intérieurs de Zoé apparurent sur l’écran dans tout leur vide gris et sinueux. Ils étaient marbrés dans les teintes de noir et de blanc les plus fines, comme la pierre dans une vieille église, ou bien une photographie de la lune».

        A peine. Sur ce fond nocturne, dans ce flux d’encre noire  émergent pour quelques instants, sur quelques pages,  des notes qui vous touchent avant de disparaître très vite. Notes de vies qui imposent un rythme inédit. Vous êtes arrêté, en suspens, devant une phrase. Vous croyez à une ouverture (ouvrir est un mot obsédant chez Moore), à l’esquisse sinon d’un blanc, au moins d’une touche lumineuse comme Mary qui se souvient de la collection Harlequin. «Un bout d’enfance (...) purificateur et revigorant». Par instant, une comparaison rend cet univers enfin presque respirable. Vous ne voulez plus avancer. Vous croyez au bonheur de la marche vers la Cinquantième rue, "qui fait s’ouvrir votre cœur et permet à toute la ville de s’y précipiter et d’y installer une petite ville». Vous croyez à l’oasis. Comme les personnages, vous croyez aux mots «purs», «innocents». Comme Mary vous croyez à l’élévation mystique née des choux.... Rien n’y fait. L’élan vous pousse. Like life. La bulle éclate. Le noir vous reprend, vous absorbe. Vous voilà comme John Spee tel que Millie se le représente : «Mais elle se prit à penser que John avait peut-être rêvé tellement longtemps et avec tellement de force à cet endroit, qu'il en avait annulé l'existence à force d'espérer. Il est probable qu'aucun endroit au monde ne pouvait résister à un tel assaut d'espoir».

 

 

      Rythme. Un flux donc, constitué d’une continuité de cassures. Une brisure que rien n’annonçait :

« Mary, qu'est-ce qui ne va pas?
Rien », répondit-elle, et elle essaya d'avaler sa salive. Une fois la tendresse disparue il y avait  une accalmie avant la haine, et les choses pouvaient s’y déverser. Il y avait tellement de choses à contenir, tellement de grattements dans le cerveau.»
 
 Des coupures. Des pleins, du vide, des creux («un creux vivant, permanent», le quartier des théâtre de New York), des répétitions. Des «tu ne peux pas comprendre». Des pleins qui suintent. Des satisfactions qui se lézardent vite, «tellement de choses à contenir». Dans une prose minimale, des mots étonnamment hyperboliques (terreur, merveilleux, horrifié). Des tentations, des tentatives, des replis, des surplaces. Des objets, des déchets, des morceaux de viande qui rappellent des ex, «des savoirs prématurés de fillette au cœur déjà criblé de balles».

 

 

         Violence. Quand elle colle les affiches de (son amant) Numéro Un « Mary agrafe parfois droit dans les yeux, comme un cadavre. Et pourtant il ne s’agit-it pas de vengeance». Zoé, confrontée au Midwest s'aperçoit qu'au bout de quatre ans elle a acquis "un pourtour dur, cassant et pointu". Ainsi cette violoniste qui se suicide. Ainsi Zoé qui pousse un peu son nouvel ami dans le vide du haut d'un haut immeuble: "c'était juste pour rire"...

 

Violence de la retenue du style; violence insupportable de la banalité des situations. Et pourtant jamais il n’est question de procès, d’accusation, de mise en cause. Ce qui en accroît la rudesse.

        Like life. Like. Les figures qui hantent cet univers: la métaphore, l’analogie, la comparaison. «Comme une vieille leçon», «semblable à une gare, entre deux trains», «comme si la nuit s’était vantée d’une note en bas de page», «son oreille(...) une créature marine, avec le vent de son baiser emprisonné à l’intérieur», «le visage d’Heffie était comme une lune(1) enneigée à cause de toutes ces choses jamais faites» etc.. On va de chose en chose. D’être en chose ou en lieu. Ou en idée. La nature, les oiseaux, les animaux sont là, échappées poétiques qui donnent à comprendre de façon parfois cruelles. De toute façon on ne sort pas. Le labyrinthe est sans issue. Pourtant un court instant quelque chose a brillé sans que la souffrance en soit levée pour autant.

LIKE LIFE. Comme (dans la magazine) LIFE? Ici et là, ironiquement,  surgit une suggestion quasi-gnostique : bien des êtres vivants seraient un imitateur, un plagiaire, un ventriloque en quête de l’image idéale, la vraie. Il est beaucoup question de cinéma ou de télévision dans ces pages et tous les hommes veulent une Heidi ("avec un décolleté"). Mais la vie n’est qu’un Halloween minable comme celui que vit  Zoé déguisée en os à moelle...

 

Moins qu'ailleurs, l'ironie est tout de même présente dans ces nouvelles. Faut-il aussi  l'entendre dans l'impératif like life ?

 

 

 

 

            N‘évitant pas toujours la grandiloquence du rien, l’a-peu près de la sensiblerie, le pathos du filigrane, Lorrie Moore offre une apocalypse au ras de la seule vie, la vraie dans un style acupunctique qui ne guérit pas mais au contraire aiguise la douleur. Apocalypse minimaliste, ralentie, patiente, dévoilant toutes les attentes, les mensonges, les illusions, les blessures, les violence sourdes, dans une prose qui se veut au plus près de la vie. Like life.

 

  Parions que, comme bien des personnages de cet univers, le lecteur aura tendance à garder longtemps son regard fixe...

 

 

(1) Parmi bien d'autres lieux, la lune occupe une place prépondérante et mystérieuse dans le réel de Lorrie Moore.

Partager cet article

Repost 0
Published by calmeblog - dans nouvelles
commenter cet article

commentaires