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30 juin 2013 7 30 /06 /juin /2013 18:35

 


      “-..
.Oh. Oh. C’est comme ça qu’on parle à son oncle maintenant, hein? Son propre tonton. Qui t’a élevé. Pose ton cul là. Là.” (page 152)

 

         "Comprenez, en cabane, Daph, on a tout le temps de réfléchir. Moi, j'y ai réfléchi, des quantités de fois. Maintenant, ça marche rond dans ma tête." (page 209)


          Avec un grand nombre d'ellipses narratives et un sens aigu du suspense, c’est un singulier roman d’éducation (picaresque) que nous propose Martin Amis. En même temps qu'une belle méditation sur le lourd et le léger.


 Tout commence à Diston la dystonique (connue aussi comme Diston City ou, plus simplement, City), un quartier pauvre de Londres qui "sur une courbe planétaire de l'espérance de vie aurait figuré entre le Bénin et Djibouti (54 ans pour les hommes et 57 pour les femmes) et, sur une courbe planétaire des taux de fertilité, entre le Malawi et le Yémen (6 enfants par couple ou mère célibataire)" et, plus précisément, dans la tour Avalon de  Diston Nord.
  À Diston et dans le lit de Grace Pepperdine (fan des Beatles au point que ses premiers enfants se prénomment John, George, Paul, Ringo et même Stuart-le dernier, Lionel, devant son prénom à un chorégraphe moins planétaire) qui y accueille volontiers son ...petit-fils Desmond, dit Des (né de la seule fille de la famille, Cilla et d’un inconnu dont on ne connaît que la couleur de la peau, noire).

 Lionel (vingt et un an au début du livre) et son neveu Des (quinze ans alors) sont très proches (Des s’occupe sérieusement des deux “pittbulls psychopathes” de Lionel qu’il nourrit de Tabasco) mais ont des ambitions assez opposées:Lionel (un sosie de Wayne Rooney) a fait vœu d’ignorance et souhaite réussir dans les “affaires” après une longue formation à Squeers Free (le lycée qui “montrait l’exemple en matière d'interventions de la police en milieu scolaire, d'échec au Certificat général de l'éducation secondaire et de niveau d'absentéisme"(1) et un solide apprentissage dans la rue et les prisons: ne dit-il pas, avec "une tendresse contrite", ”Je sortais pour un mois, puis je remontais dans le Nord. Faire mon Dédéjidé ”? On comprend alors pourquoi Lionel choisit un autre patronyme avec l'
acronyme ASBO (soit AS pour Anti-Social, B pour Behaviour, O pour Order).... Seulement, attention, malgré son anti-intellectualisme, Lionel est incollable sur certains aspects du droit..:comme on voit, l’expérience pénitentiaire peut donner de bons fruits. Au contraire, Des file un autre coton. Il veut faire l’Université, n’agresse jamais les profs, ne se shoote pas dans les toilettes. Il lit beaucoup et sur beaucoup de sujets. Simplement, il est initié à la volupté par Mamy Grace, ce qui le préoccupe (il écrit même au courrier du cœur du CLAIRON DU MATIN-quotidien d'intérêt strictement local). Et malheureusement, les soupirs d’aise de Grace, entendus par un voisin à l'ouïe malveillante, éveilleront la morale (limitée à un article mais d'autant plus inflexible) de tonton Lio qui s’en prendra sauvagement à un camarade de Des, Rory Nightingale, sur lequel sa mère avait aussi jeté son dévolu.


  Les carrières des deux parents se poursuivent avec succès dans les deux cas, si l’on excepte le plan sentimental. Lio connaît quelques méchants soucis avec Gina et bien d'autres femmes (sans compter une fixation sur les MBAB (2) dont il parle souvent), Des, après l'initation auprès de Grace découvrira le bel amour en la personne de Dawn la bien nommée.


 Des résiste bravement à la formation que lui destinait son oncle et Lionel va devoir (au sortir de la prison) passer,
grâce à lui, un cap important:ayant volé un ticket de Loto et ayant demandé à son neveu de le lui remplir, Lio se retrouvera à la tête d'une immense fortune.
 C’est alors que commence la nouvelle phase éducative de Lio, ivre de sa toute-puissance pécuniaire, traqué par les médias (ses surnoms? "L'Idiot du Loto, le Taré du Tirage, le Nigaud des Nombres, le Détraqué du Quarté, le Psychopathe du Carton, le Bozo du Bingo, le gaga de la Tombola: oui, le Voyou du Loto a été traité de tous les noms."), conseillé pour ses revenus et pour sa com' par des parasites de circonstance et recevant les judicieux avertissements de ...Des qui, après de louables études connaît un heureux début de carrière journalistique (dans LE CLAIRON et le DAYLY MIRROR).

  En dépit de quelques erreurs de jeune rentier (l'habitus), Lionel progresse incontestablement:dans un procès (une rixe mémorable provoquée lors d'un mariage), pour la première fois, il plaide coupable; il est même capable de choisir judicieusement son hôtel heavy metal qui abrite des stars du rock, "un jeune acteur de Hollywood qui avait récemment fait de la prison, un top model furibonde, un footballeur de première division qui battait sa femme, et ainsi de suite" et qui "déploie ses propres équipes médicales pour s'occuper de toutes les mésaventures pharamaceutiques et des automutilations les plus graves. De même, les inondations, les dégradations, les dévastations parfois de tout un étage étaient gérées par des escouades de jeunes hommes discrets et enjoués vêtus d'une combinaison bleu ciel."; il se bonifie, malgré certaines violentes rechutes et quelques provisoires fautes de goût (il boit le champagne en pinte, il lit LE CLAIRON dans des endroits huppés...). Ayant lu tout le dictionnaire Cassell (de poche), dépensant sans compter avec des crises de pingrerie qui le poussent à négliger sa mère ou son neveu, il devient propriétaire d’un immense manoir néogothique digne d'un footballeur réputé payé en argent russe pas tout à fait blanc:mais la vie amoureuse de Lionel ne s'améliore pas franchement malgré la présence à ses côtés de la méritante poétesse "Threnody" l'Enfonçeuse (elle a son brevet) et il aime à revenir à Diston dans l'appartement de Des et Dawn qui auront une fille, Cilla....



  Comme tout roman d’éducation (surtout à la dure), ce roman apprend beaucoup au lecteur sur l’élite actuelle du fric et du toc, le niveau scolaire réel, l’état d’abandon de la culture (que vaut un poète face à Beckham?), la novlangue fortement axée sur les initiales encadrant de bons et tartuffesques sentiments, l’immonde presse à sensations (fortes). Mais là, autant le dire: Amis a bien des torts. Il n’écrit pas comme Zola, n’a pas relu depuis longtemps Lukacs, ne consulte pas les fiches bétonnées des sociologues qui pointent à l’avenir radieux et, de toute évidence, il se moque de désespérer Boulogne Billancourt (autrement dit, Walthamstow, Hackney, Stepney, Tower Hamlets, Tottenham, Haringey, Putney, Lamberth, Lewisham). Mais quand on raconte comme lui le bruit à Diston (“secteur de la mégapole de classe mondiale”), Diston, ”avec son canal magmatique et éructant, ses pylônes bas et gazeux, ses épaves bourdonnantes”, on peut se permettre de se moquer des codes  hérités du lointain XIXème siècle.
 Plus grave et plus sérieux:son goût pour les oppositions binaires (déjà lisible dans L’INFORMATION) le pousse à des simplifications parfois faciles: l’antithèse tonton Lio/Desmond est systématique et l’idéal a parfois trop besoin de noirceur pour prendre du relief.(3)


 Il reste que Martin Amis est un maître de la satire, que bien des passages sont hilarants (les restaurants KFC, le chœur des chacals de la presse, les hôtels londoniens à la mode, le martyr d’un supporter du club de West Ham, l’inoubliable discours de Lio pour le mariage de son rival) et qu’il est aussi capable de formules et de notations descriptives aussi belles qu’inattendues. Ainsi ce passage où les capacités stylistiques d'Amis éclatent :“La physionomie de Lionel, découvrit-on [dans les journaux], avait alors un penchant pour le sombre. C’était en gros, son visage de West Ham (post-match, parking détrempé, 0-6) mais dans un style plus éthéré: les clichés montraient un homme  affrontant son chagrin en homme, tout en conservant sa bonhomie rustique, mâchoire massive et orbites plissées.
  Amis surprend toujours: ce qui vous touche le plus et ce qui vous reste, un fois le roman refermé, c’est le tragique de Mamie Grace (sa jeunesse détruite, ses mots croisés (Amis dit beaucoup en passant), sa maladie, son sort pitoyable, ses conditions de vie dans des mouroirs post-thatchériens), et, avant tout, la découverte de la paternité par Des:Amis sait comme personne donner une voix inédite à des impressions et des sensations communes:l’attente, l’annonce de la naissance (
"-Elle arrive. Elle arrive ce soir.

 Il inspira, s’apprêtant à parler, mais le son qu’il produisit ressembla plus à un éternuement, à une dissolution. Il lança un bras de côté, à la recherche du banc qui se trouvait là, sur lequel il s’effondra. Puis il porta la main au visage et se perdit dans la crise de larmes la plus désordonnée, la plus morveuse de sa vie: en un instant, elles furent partout, dans sa bouche, son nez, ses oreilles, glissant dans la gorge…”), les “odeurs” de la maternité, la découverte d’une fille bien menue, la couveuse décrite en termes inégalables, les changements de Cilla de semaine en semaine.

    Lionel Asbo, l’état de l’Angleterre? Attention à ce titre ambitieux, claironnant, digne du SUN ou d'un propos de comptoir autour d'une Cobra. Vous lirez que même Lionel (Mean Mister Mustard) est capable de dire : “C’est ça, l’Angleterre d’aujourd’hui, Des.”

 

 

 

Rossini, le 6 juillet 2013

 

 

 

 

NOTES

 

(1) Complétons:" L'établissement dominait aussi la meute en matière de suspensions, d'expulsions et de recours aux éducateurs spécialisés;d'ordinaire, un transfert dans une Unité d'éducation spécialisée était le premier pas vers un Centre de rééducation et celui-ci, à son tour, vers un Centre de détention pour jeunes délinquants." Ce que Lionel appelle fièrement son Cédéjidé.

 

(2)MBAB pour "mamies bonnes à baiser...."

 

(3) À moins qu’Amis ne pastiche perfidement LA MYTHOLOGIE dominant la presse et conditionnant tous nos "esprits"....

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Published by calmeblog - dans roman
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