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15 février 2013 5 15 /02 /février /2013 06:12

 

 

   L’ENTERREMENT À ORNANS, L’ATELIER DU PEINTRE: deux œuvres de Coubet seulement séparées par moins de cinq ans, immenses par leurs dimensions et leurs enjeux. Deux tableaux abondamment commentés.
   Lisons la contribution d’André Le Vot publiée en 1999:GUSTAVE COURBET: AU-DELÀ DE LA PASTORALE ou la tentation de saint Courbet.



PASTORALE
    S’appuyant sur le genre littéraire antique, Le Vot résume à l’ouverture de son étude ce que suppose le plus souvent la pastorale: un sujet (les travaux et les jours), une tension (entre l’urbain et le bucolique) et une double tendance à la nostalgie et à la critique de l’artifice. Parcourant toute l’œuvre de Courbet, il indique la polarité (ville / campagne) que vit le peintre (hivernant toujours à Ornans) et rappelle les nombreux tableaux représentant des scènes parlant de la vie villageoise (aussi bien l’idylle (AMANTS DANS LA CAMPAGNE, LA SIESTE CHAMPÊTRE, LE GROS CHÊNE) que les travaux et loisirs d’une petite communauté villageoise (avec une forte prédilection pour les moments de repos)), à cette différence près qu’il ne tombe jamais dans l’idéalisation inhérente à la pastorale traditionnelle.
 Le Vot considère qu’un cycle s’achève avec L’ENTERREMENT À ORNANS. Cinq ans plus tard, après L’ATELIER qui a en son centre un paysage, la nature envahit plus largement les toiles de Courbet en même temps que la présence des humains se fait rare. L'Histoire disparaît en grande partie au profit de l'histoire naturelle. C’est dans l’ATELIER, avec le paysage peint au centre du tableau qui par ailleurs a tout du salon et de la salle d’attente que prendrait sens l’idée de l’au-delà de la pastorale - le plus souvent sans hommes. Nous n’aurons plus offerts à notre vue les habitants d’Ornans ou des auto-portraits mais des séries de paysages et de marines selon deux types de construction. Une certaine sauvagerie apparaît ici et là:quelques chasseurs isolés, des animaux seuls, une chasse à courre. Seuls les nus féminins demeureront bien présents comme le modèle au cœur de l’ATELIER .

 

PRÉCISION

  Même s’il ne va pas voir les influences néerlandaises ou espagnoles qui président à L’ENTERREMENT, Le Vot pratique parfaitement l’approche classique d’un tableau. Pour les deux œuvres maîtresses de Courbet, il donne toutes les informations indispensables à la connaissance des conditions de création. Avec les lettres du peintre, le témoignage de certains amis, en tenant compte des travaux antérieurs et en ajoutant ses propres lumières, Le Vot nous rend plus à même de percevoir ce que nous offrent les tableaux. L’historique détaillé de la naissance des œuvres (y compris la maladie (choléra et jaunisse) et l’espèce de va-tout joué dans les deux cas), des difficultés de travail dans l’atelier d’Ornans, la légère modification imposée par Courbet dans la localisation du nouveau cimetière d’Ornans, la question de l’identité de celui qui va finir dans la fosse creusée qui domine le tableau de 1850, la parfaite (et indispensable) identification des personnages présents dans le cimetière et dans l’atelier (plus que d’autres, il dit sa dette envers des travaux précédents), la juste opposition de l’Atelier avec d’autres ateliers de l’histoire de la peinture, la mise en valeur des fonctions d’un atelier au XIXème (lieu de travail, de conservation, d’exposition, de visites, de rencontres des grands ou des amis, lieu-manifeste), la disparition d’éléments projetés qu’on trouvait dans des lettres (devenues) célèbres, tout prouve chez notre critique le souci de la précision.

    EXACTITUDE DESCRIPTIVE

 

  Au-delà de l’information, Le Vot consacre de nombreuses pages à dire tout simplement ce que l’on voit et s’interroge toujours sur la forme choisie par Courbet. Il sait aussi parfaitement tirer parti de la comparaison entre l’étude de l’ENTERREMENT et son étude préparatoire.
  Sa comparaison des deux œuvres monumentales est efficace: il relève les ressemblances patentes (un triptyque; des bandes horizontales avec dominante humaine; le privilège du centre; le curieux montage d’attitudes peintes à part et avant - l'Atelier  choquant à dessein);il propose avec justesse l’idée d’autobiographie indirecte et directe.
  Quand il a distingué les personnages des groupes de l’ENTERREMENT et rapporté les liens (familiaux, amicaux) puis les différences voire les conflits entre certains groupes, quand il a rappelé, après d’autres, le groupe complexe des Damnés et des Élus de L’ATELIER, il nous livre une observation patiente et méticuleuse qui force notre regard. Le mouvement serpentin dans l’espace des fidèles autour de la fosse est remarquablement mis en valeur, le triptyque qui s’en dégage grâce à l’éclairage et aux positions antithétiques (le côté de la Foi sûre d’elle-même, raide, cérémonielle; le côté des femmes (dont Juliette Courbet, une des sœurs placée près de Zoe et Zélie) aux sanglots étouffés (mais il y a aussi des nuances entre le devant et l’arrière du groupe)) est exactement mis en avant ainsi qu’est manifeste la présence d’un conflit latent au sein de la famille Courbet entre la Foi et la tradition révolutionnaire et franc-maçonne (le maire Teste, les deux révolutionnaires au premier plan); les réseaux de signes (les âges de la vie (selon la reprise d’une gravure que Meyer Shapiro montra il y a bien longtemps), le travail pictural sur les mains (avec ou sans gants), les couleurs dominantes (le noir, fondamental, originel et final, ses nuances, le blanc si varié dans ses tons et dans ses significations), le jeu des profils (qui selon nous sont autant de manifestes picturaux que d'affirmation d'une excellence par rapport à l'histoire de la peinture) tout est précieux pour le spectateur.

 

 Ce souci descriptif est encore plus prononcé dans son étude de l’Atelier: il pointe le fait que le mécène Bruyas est un peu écarté, il relève les anomalies de ce tableau (finalement, qui voit l’œuvre travaillée par Courbet?);fidèle au titre si long (L'ATELIER DU PEINTRE, ALLÉGORIE RÉELLE DÉTERMINANT UNE PHASE DE SEPT ANNÉES DE MA VIE ARTISTIQUE)), il avance que l’ATELIER est “une autobiographie aux dimensions de la peinture d’histoire” où s’accomplit une “spatialisation du biographique” de façon volontairement disparate du côté gauche, plus ordonnée du côté droit (amis ornanais, parisiens, intellectuels influents). Il souligne le dispositif original de cet atelier (les regards si peu attentifs), l'hétérogénéité des personnages et des postures, la centralité du paysage dans le tableau à l’intérieur du tableau (ce qui dérangea tellement Delacroix), trouée-source faite de mémoire ou par imagination.

  Le point le plus étonnant de cette observation minutieuse et éclairante a pour objet le fond de l’atelier, l’arrière-plan du tableau. Après une étude méticuleuse des formes ovales et circulaires (avec une étonnante méditation sur la source du tableau en train d'être peint et une forte insistance sur le point de contact de la toile et du pinceau) et, après une analyse aiguë de certaines couleurs et d'un parcours énergétique hautement symbolique, vous suivrez les mutations du rectangle qu’il dégage en une chaîne puissante et emblématique (livre de Baudelaire, papier de l’enfant qui dessine, palette, le paysage peint, tous cadres déformés, dilatés) qui le mène vers un examen détaillé de ce mur du fond en colonnes et pilastres qui trouble le spectateur et encore plus avec cette lecture de la scrupuleuse description de Le Vot.

 

Il nous reste à considérer ce qu'il en conclut.

 

 

  INTERPRÉTATION

   On ne peut que suivre notre auteur sur bien des aspects de la question de la pastorale et au-delà : il s’agit bien à chaque étape d’un bilan et de la manifestation de ses capacités à savoir tout faire (tous les genres, tous les styles). La dimension de manifeste à tous les niveaux est irrécusable.
   Pour l’ENTERREMENT, Le Vot qui indique bien les infractions au réalisme dont ce tableau fut pourtant le drapeau, délaisse les réflexions (devenues) classiques sur la mort des illusions après 1848 (Boyon) ou la mort du Romantisme : on a vu qu’il attache une certaine importance au conflit entre l’ordre sacré et la Révolution incarnée par deux anciens et des francs-maçons pour le premier tableau - sans aller jusqu’à parler de l’enterrement de la croyance en dieu (point largement contesté comme on sait par le Catalogue de l’exposition Courbet de 1977)). Il est surtout attentif aux deux bedeaux étrangement colorés qu’il rattache à une dimension carnavalesque qui toucherait Courbet au plus intime.…

  Sa grande audace est dans sa lecture de L’ATELIER. Dans des observations de grandes qualités et dans des conclusions qui étonnent. L’ATELIER est un testament comme on a vu. Il serait en même temps un programme, un acte visionnaire.
    Au centre le paysage qui annonce les prochaines productions de Courbet; au fond ce mur avec colonnes, pilastres etc. Ces deux éléments seraient la représentation de l’affranchissement de Courbet.
  Affranchissement : en quoi et par rapport à quoi? Dans le groupe de gauche, des types (le curé, le banquier, le chasseur, l’ouvrier, la pauvre femme et son enfant etc.) qu’il sait mettre en scène depuis longtemps et auxquels il ne reviendra plus souvent. À droite, des Ornanais, des proches, des amis, et surtout des théoriciens de l’art (Champfleury, Proudhon, Baudelaire aux vues  depuis longtemps peu compatibles) dont il serait en train de s’éloigner avec ce portrait de groupe: “ce paysage est en quelque sorte son adieu aux armes, sa déclaration d’indépendance par rapport à ses récentes prises de positions idéologiques.”
  Mais l’affranchissement serait encore plus ambitieux au plan pictural avec ce fond intriguant d’autant plus que dans les projets et dans le respect de la tradition de la peinture d'un atelier, il devait au départ accueillir des œuvres antérieures du peintre. Tout en en multipliant les formes et la présence, Courbet marquerait ici son étouffement devant le cadre en général. C’est l’élément le plus neuf de ce livre qu’on suit parfois avec réticence même s'il est démontré avec conviction.

COURBET, FRENHOFER

   L’écho du CHEF-D’ŒUVRE INCONNU de Balzac, son inscription durable dans le cerveau et le discours des peintres et sa référence constante chez les critiques mériteraient une étude rigoureuse. Le Vot n’hésite pas à voir dans ce fameux mur du fond non le gâchis destructeur qui étonne Poussin mais sous le pinceau de saint Gustave la construction visionnaire de la peinture à venir. À vrai dire, Courbet serait vraiment seul dans cet atelier encombré.

   Parce qu’il est précis, patient et qu’il fait voir plus d’éléments neufs qu’il ne provoque de réserves, ce livre mérite une attention qui vous laisse libre de devenir créateur et de revoir les
heureux effets d'un certain anachronisme.

 

Rossini, le 19 février 2013

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Published by calmeblog - dans critique d'art
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