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17 avril 2012 2 17 /04 /avril /2012 10:55

             "(...); de la clarté mise en poudre? est-ce une semence? Est-ce une cendre?;(...)"

                                                                  LES TRAVAILLEURS DE LA MER

    Absorber, être absorbé: dans une tension profondément nocturne et irradiante se tiendrait Hugo. Interne et externe, quelque chose émerge et le sollicite de mille manières, passe puis reverse au noir en risquant de l’emporter. Toute sa vie aurait été faite d’incessants épanouissements - évanouissements, d’indicibles terreurs et enchantements qu’il rechercha ou accueillit avec courage.


    À l’occasion d’une exposition en forme de carte blanche qui avait pour cadre la maison du poète, Annie Le Brun a consacré une belle réflexion au mobile du noir chez Victor Hugo qu’elle a relu avec passion et fascination. Le livre s’intitule LES ARCS-EN-CIEL DU  NOIR : VICTOR HUGO et présente un prisme très riche. Multipliant les optiques, traversant toutes les ombres et les lumières de l’œuvre gigantesque du «Gargantua du beau», passant par le point vélique (réel et imaginaire) d’Hauteville House, dépliant la ligne d’abîme qui mène Hugo, le traverse, le hante, suivant l’arborescence d’une thématique s'engendrant infiniment, Annie Le Brun nous plonge dans d'immenses ténèbres et dans ce qu’elle nomme «une physique de l’infini» qu’elle repérera dans les textes comme dans les dessins. Tout en sachant bien aussi que la plume de l’ange tombé est blanche mais qu’elle participe forcément de la nuit....

    Vertige de Hugo: grâce à Annie Le Brun, grâce aux lectures et contemplations qu’elle engage, nous éprouvons cet appel dangereux, cette tempête d’énergie noire que le poète absorbe en prenant tous les risques pour nous offrir une «machine optique» se transformant en «machine de guerre». Ce n’est pas simplement spectacle, ce n’est pas posture facile : les voix souterraines, les dits du noir comme ses éclairs sont là, prêts à tout disloquer, à aspirer, à faire sombrer.
    Ce noir qu’il sonde et dont il se défend, ce noir est aux tréfonds de son être. Aussi bien que dans l’anthracite, le jaspe, l’hématite  que dans la nuit ou l’abysse, bref dans toutes les formes ou creusets du noir du noir, Hugo le discerne même dans le clair, dans l’illuminé, dans "l'infini masqué de noirceur". Avec admiration pour cette quête du noir vertigineux qui ne sera jamais du négatif, Annie Le Brun, à son tour, sait, fidèle à Hugo, nous faire éprouver le froissement de l’aile de la folie autant que celle du génie.

 

 

        Historiquement,

 le noir (et toutes ses nuances) était devenu dominant. Annie Le Brun nous fait traverser le paysage littéraire qui commence à s’assombrir à partir du roman dit « gothique» : repartant d’une étude antérieure (1), elle rappelle Walpole, Lewis, Mathurin qui détermineront l’imaginaire européen au XIXème siècle (Nodier, Borel, Nerval, Dumas, Sue, Michelet, Gautier, Sand et tellement d’autres) et qui est déjà bien présent aux yeux du jeune Hugo. On n’est pas surpris de voir dans la rétrospection d’Annie Le Brun la figure de Sade que Hugo, selon elle, semble éviter.


         Biographiquement,

 Hugo n’a pourtant pas besoin de cette "mode" pour ressentir le pouvoir du noir qui l’attire et le met à l’épreuve. Le Brun excave quelques fragments de noir qui correspondent à une sorte de scène primitive avec un échafaud, un garrot, une crucifixion vus alors qu’il avait onze ans et elle met aussi en avant les exactions de l’armée française vécues quand il était en Espagne. C’est là que prendrait sa source sa haine de la peine de mort et de toutes les formes de la guerre.
   Cependant la violence parcourt déjà ses premières œuvres comme Bug-Jargal que Le Brun commente judicieusement sous le terme d’"ambivalence de l’excès" comme elle relève plus généralement l’obsession du viol et de l’enlèvement dans ses romans. Elle ne néglige pas non plus la proximité terrorisante de la folie réelle du frère de Victor, Eugène, qui affleure sous bien des formes et dans de très nombreuses œuvres.


    Symboliquement,

 

  Le Brun fait une place majeure à la figure du château qu’elle avait étudiée ailleurs dans la littérature plus ou moins contemporaine de Sade. A propos de HAN D’ISLANDE, elle fait une longue remarque d’une grande importance:


  "Attaqué par un loup furieux, Han d'Islande va en sortir vainqueur, anéantissant la bête de ses mains après avoir refusé l'aide de l'ours qui s'est attaché à lui comme un chien de garde. Et si châteaux, forteresses ou prisons ne manquent pas dans ce roman, étrangement, ils n'impressionnent même pas en proportion de leur importance et de leur nombre, réduits qu'ils sont à n'être plus que le décor des divers théâtres de la comédie humaine, qu'il s'agisse de la cour, d'une geôle ou de la morgue.
    Je suis tentée d’y voir la conséquence d’un processus de fragilisation  du château que les forces libérées par Sade ont déclenché. On dirait même que la seule existence d'Han d'Islande a pulvérisé l'emprise imaginaire de ces constructions. Si imposants soient-ils, aucun de aces chteaux ne peut être un lieu à la mesure de sa sauvagerie, si ce n'est ravagé par quelque cataclysme. Devant le déchaînement pulsionnel qu'il incarne, rien ne peut tenir, à l'exception de ce qui résulte du chaos.»
    Le château gothique est miné et Annie Le Brun voit même dans la cathédrale de NOTRE-DAME DE PARIS une formation de compromis qui nous permet de mieux lire d’autres œuvres.
Château qu’il cherchera malgré tout ailleurs comme on verra bientôt. En même temps que nous lisons Le Brun, quelques œuvres dessinées viennent nous accompagner : des burgen en particulier...

        Avec le théâtre et les voyages hugoliens,

 Annie Le Brun nous fixe quelques étapes dans les régulières visitations du noir. Elle insiste légitimement sur le goût de l’artifice dans l’esthétique théâtrale de Hugo, sur son intérêt original pour la question de l’espace scénique, son refus, et du réalisme et même, malgré l’apparence, du drame historique et sur sa préférence pour tout ce qui se noue autour du vertige de la passion et de «cette sombre nuit qu’on appelle l’amour» - sans qu’il quitte son indifférence pour Sade qui étonne encore la visiteuse qui nous sert de guide. Elle dit toute l’importance des sensations et des rêveries favorisées par les voyages qu’Hugo rapporte par écrit et pendant lesquels il crayonne. Les tableaux vus en Belgique et principalement ceux de Rubens le marquent durablement comme l’impressionne ce qu’il faut bien appeler la révélation de Dieppe. Mais c’est surtout la découverte du Rhin qu’elle raconte et commente comme le retour de Hugo au noir :

         «Et voilà qu'à l'horizontalité de l'histoire qui s'écoule vient faire barrage la verticalité du Burg dans la nuit, de tours hantées, de ruines menaçantes... On est saisi par la violence soudaine avec laquelle ces évocations lyriques surviennent pour briser la linéarité du récit de voyage, s'y dressant en autant de murs d'ombre, de pics d'ombre, de fusées d'ombre, de colonnes d'ombre... »

Plus loin: «Ce qui commence là avec Le Rhin ne va plus s'arrêter, suivant le cours de cette rêverie-fleuve. Je veux parler d'un progressif retour au noir, qui se manifeste par le fait qu’un grand nombre des lettres correspondant à chaque étape du voyage se terminent sur une vision nocturne ou crépusculaire. Plus encore, à considérer, dans la multitude des dessins qu'avec le temps ce voyage va continuer de générer, le nombre impressionnant de ces « châteaux de légende, escaladant, avec leurs cimes bousculées, leurs pignons en déroute, leurs clochers fous, les plaines ravinées d'un ciel saturé de pluies et gorgé de foudre» je ne peux m'empêcher de penser que Victor Hugo est en train de se réapproprier l'espace du château, cherchant d'une brume à l'autre celui qu'il va faire sien et dont la singularité sera d'être toujours autre

        A la façon d’un ogre insatiable

Hugo avale tout, capte tout comme le montre bien Le Brun dans son chapitre Noir comme la liberté.
 La liberté en effet oriente immanquablement toutes les interventions du poète devenu peu à peu l’activiste d’un humanisme qui ne s’était pas encore ruiné et démasqué. Nuit insoutenable des condamnés à mort (lisez sa supplique aux habitants de Guernesey, lisez les beaux commentaires d’Annie Le Brun sur le DERNIER JOUR D’UN CONDAMNE, regardez l’extraordinaire «dessin» Justitia (1857)); «nuit commune» qui le pousse à tous les combats;  nuit de la misère (2) que l’Histoire, néglige, oublie, ignore; nuit des peurs d’enfant, nuit de l’exil où tous ses pouvoirs vont s’affirmer dans la colère, dans le carnaval satirique, dans la fraternité renforcée; nuit même du spiritisme. Tout est nuit, appel, fracture d’ombres, puits d’abîme qu’il lui faut interroger, écouter.

 

 

       Hauteville House, la maison de l’exil «s’organisant autour de la spirale d’un escalier de trois étages»,

 inspire à Annie Le Brun un très beau chapitre. Lieu qui fera fuir la famille de Hugo, espace d’une incroyable accumulation d’hétéroclites et de la coexistence des styles, domaine de la reconstruction ou de l’invention d’objets comme greffés, c’est prioritairement l’univers  dominé par le noir, le bitumeux, le ténébreux et dont est banni le moindre vide. La lumière y est enfermée et la description des étages que nous offre Le Brun est saisissante de précision et d’intuition. Sans oublier l’ajout de la verrière en 1861/62 que la critique relie au texte qu’elle a récemment préfacé LE PROMONTOIRE DU SONGE  (reliquat de son WILLIAM SHAKESPEARE), dans lequel Hugo évoque une visite (antérieure de trente ans) à Arago qui lui fit découvrir la lune au télescope. Elle croit voir, non sans raison, dans cette maison comme dans toutes les étapes de son œuvre la façon qu’a Hugo de donner «une forme ([qui]surgit des ténèbres , tout en continuant de lui appartenir.»

  C’est ici qu’Annie Le Brun avance la proposition la plus condensée et la plus significative de son livre:


    "Seulement, dans le Promontoire du Songe, à l'aide du télescope d'Arago, il saisit le moment crucial du commencement de la forme: «C'était là toute la quantité de contour et de relief qui peut s’ébaucher dans de la nuit». Et telle est la problématique qu'on retrouve dans tous les textes auxquels il travaille au cours de ces années. Où il s'agit moins de l'affrontement de l'ombre et de la lumière, comme on l'a trop dit, que de la question de la forme et de l'informe, de l'infini et du contour, avec la menace très présente de la folie, puisque le risque est qu' « à force de voir le gouffre», tel le hibou «regardeur formidable du puits», le poète n'ait « plus qu'un  abîme en lui.» "(J'ai souligné)

    Annie Le Brun observe alors très légitimement le lien que Hugo fait perpétuellement entre le génie, la folie et l’audace de l’arpentage des sombres menaces du noir qu'il faut absolument restituer.

 

 

    Le titre, la gageure de l’exposition


 doivent être bien compris et Annie Le Brun nous y aide pleinement. Les images du pont, de l’arc, des amarres, du promontoire sont partout chez Hugo parce que pour lui l’arche qui enjambe la nuit et son gouffre est, elle-même,  faite de piliers qui recèlent du nocturne. Le génie se penche sur l’abîme, il sonde ses formes intérieures comme ses formes extérieures. Plongé dans les écumes de l’ombre, dans la moire du mica il révèle le nuancier du noir, mène d’un infini obscur à un infini sidérant mais il ne peut s’en échapper et doit encore et toujours s’y jeter. Pour voir «des piqûres de lumière [rendant] plus noire l’obscurité sans fond». Il est indispensable de lire les pages consacrées à «l’arche de l’infini» «qui manque» et qui est la pierre noire sur laquelle repose le livre d’Annie Le Brun qui n’oublie pas «la part d’effractions lumineuses» apportée par l’amour et le désir.

        On a compris

  que le texte d’Annie Le Brun est indispensable même si la pique finale adressée à Mallarmé ne s’imposait pas. Sa présentation, sa qualité de reproduction, sa mise en page sont à la hauteur de la réflexion. On a beau connaître ces flots et ces burgen, ces verticales minées, ces flous débordants, on est à chaque fois émerveillé et hanté par le réseau secret que ces productions dessinées tissent avec des trouées de noir et de pâles lumières. On se dit que pour une fois Hugo tord le cou à l’antithèse éloquente et qu’il laisse venir sous ses doigts l’empiétement de tout sur tout : glissé des formes,
des matières les unes sur les autres, entremêlé des moyens (comment ne pas admirer Chaussée (1850), Chemin de ronde d’un château effondré (vers 1850), La montée au burg (1866)?) au service d’une obsession, l’unité que condensent à jamais le phare des Casquest (1866) et Ma destinée (1857) à la blanche écume promise à l’avalement de l’eau nocturne....

        Comme dans d’autres contributions et avec la même fervente perspicacité, Annie Le Brun nous invite à voir, à entendre, à éprouver ce vertige auquel Hugo "donne forme, tout en révélant le noir qui l'habite".

 


  Rossini

 

 

 

NOTES


(1) LES CHÄTEAU DE LA SUBVERSION, réédité en TEL Gallimard avec SOUDAIN UN BLOC D'ABîME, SADE.

(2)Misère,«ce mot qui dit l’obscure cristallisation du malheurs des temps et des desastres intérieurs»

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Published by calmeblog - dans critique
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