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11 août 2013 7 11 /08 /août /2013 07:34

  "Je voyais bien que le taoïsme de Chang était né du sourire de Kasyapa, cet étudiant insouciant que Bouddha plaça un jour en tête de classe parce que tout en dissertant, lui, le Maître, avait rencontré par hasard le regard du jeune homme en question et surpris sur son visage le sourire du Tao! Dès lors, à quoi bon discourir? Il était clair, à voir ce regard souriant, que Kasyapa avait tout pigé, de A à Z. Bouddha lui tendit la fleur qu'il tenait à la main et lui ordonna de f... le camp de la classe. Ainsi Kasyapa, qui trouvait les Indiens horriblement ennuyeux et dépourvus d'humour, partit pour la Chine avec, pour tout bagage, le sourire du Tao."


  Le Tao-tö King, Héraclite, Pétrarque, Nietzsche, Jolan Chang, Véga... c'est à la rencontre de la rencontre que nous convie ce petit livre. 

Quand il le rédige, Lawrence Durrell a derrière lui la plus grande partie de son œuvre devenue lentement célèbre et il a connu bien des tragédies intimes. Il vit à Sommières et décide de rapporter deux rencontres qui lui permettent de réfléchir à la croyance (dont il craint toujours la pétrification dogmatique) et de penser son époque.

 

Un petit livre des sources, du cercle, de l'immanence.


Au détour de certaines pages et en rapport avec l’objet très mobile de son propos, Lawrence Durrell éprouve le besoin de livrer quelques points de sa biographie cosmopolite. On sait qu’il est né en Inde en 1912, qu’il vécut longtemps à Corfou, travailla en Égypte, s’installa provisoirement à Chypre avant de séjourner en France. Sur le plan religieux, il évoque son séjour chez les jésuites de Darjeeling et son horreur (durable) devant une représentation du Christ meurtri qu’il fallait adorer. Au contraire, dès cet âge de sept ou huit ans, il était fasciné par les lamas tibétains “souriants comme les moines flâneurs de KIM”:il lui fallut beaucoup de temps pour les retrouver, même s’il visita très tôt avec son père des “monastères bouddhistes en fête.” On n’est guère surpris de le voir rappeler sa passion ancienne pour Héraclite et son admiration pour la pensée de Nietzsche. En fin de livre, il publie à nouveau un vieil (et assez ambitieux) article de décembre 1939 qui prouve bien à la fois son attirance pour le Tao et sa résistance à la pensée occidentale (les pré-socratiques exceptés).

 

 

 C'est donc bien fidèle à des intuitions anciennes (1) que Durrell nous rapporte ces deux rencontres qui nous touchent grâce à sa qualité d'évocation et l'aident à cerner, dans la mesure du possible, le taoïsme et ce sourire espiègle qui le définit.

 

Dans la première partie de son essai, Durrell nous raconte la visite de Jolan Chang, un Chinois qui  vécut un temps au Canada et vivait depuis en Suède. Avant de rejoindre Cambridge, ce spécialiste du Tao voulait lui parler de son livre en préparation (2).

 

Les pages qui lui sont consacrées sont allègres et le portrait de ce “sage” chinois est vif, amusant, profond et nous fait “comprendre” le Tao (qui incite à une compréhension autre) dans sa dimension pratique, quotidienne (prendre le train, couper des légumes, parler, plaisanter, aimer). Devant lui, dans sa petite maison, Chang est, si on peut dire pareille énormité, le Tao en personne. Uniquement préoccupé de l’immortalité du vivant, soucieux “d’exploiter au maximum notre vie terrestre de façon à ne rien laisser derrière nous, pas même un soupir”, Chang vit dans la joie de l’économie en tout: de gestes, de paroles et de ...sperme.
 Comme un Occidental (sauf rares exceptions) est toujours au bord du Tao, cette évocation est une belle initiation à une “pratique” qui apparaît tout de même vite normée et hantée par les déviations (jugées sévèrement) sur le plan amoureux. Si on admire la facilité qu’a Durrell de proposer en quelques mots l’unité du Tao (3) et de nous faire saisir en acte l’esthétique qui en découle, on se prend à regretter certaines pages fortement (et curieusement) défensives voire polémiques (il est même question de TEL QUEL !). Finalement, cette partie de l' essai nous rend surtout sensible à l’onde de choc(s) qui secoue l’Occident depuis une cinquantaine d’années.

 

L’autre volet commence par une invitation des Tibétains à fêter la nouvelle année, début février 1975, au château de Plaige, non loin d’Autun. Durrell s’y rend dans des conditions épouvantables (pluies, inondations) et ne manque pas de dire sa détestation de l’évolution des villes comme celle de Lyon. Sa quête spirituelle est autant un désir d’accomplissement qu’un rejet violent du “sybaritisme spirituel de Paris avec ses ennuyeux mystagogues acharnés à affubler les plus simples évidences des noms les plus fantaisistes…”.
 Le grand romancier restitue de beaux moments de ferveurs rituelles comme il raconte plaisamment son départ précipité par des soucis automobiles et ses directions de retour dues aux caprices de la mémoire et de l’inconscient….Véga (l’étoile, mais aussi une amie chère, leur association, avec le risque de tomber sur Chantal de Légume-dédicataire du livre) le guida une fois de plus et, par d’étranges détours, le mena vers la Fontaine de Vaucluse, vers Pétrarque qu’il négligea longtemps. Il aura raconté auparavant, avec une émotion contenue, son voyage vers Orta, son île, ses rivages, pour surprendre Véga et marcher sur les traces de Nietzsche, de Lou et de Zarathoustra. Nietzsche auquel il aurait manqué “l’humour“: "Ce qu’il voulait trouver pour lui-même-il s’était parfaitement rendu compte qu’Héraclite et les anciens Grecs détenaient la clef qu’il cherchait si frénétiquement - c’était le regard, le regard serein du tao qui renferme, en ses profondeurs, tout le sel de l’humour et de l’ironie complice.” Durrell offrant, en passant, sa belle conception de l’Éternel Retour: "Ce qu'il recherchait, cependant, c'était plutôt une espèce de simultanéité éternelle: la présence permanente, éternelle et simultanée de toute chose mortelle, matérielle ou essentielle, intégrée à un ensemble comprenant la totalité du Temps et imprégnant chaque pensée, chaque souffle, tel un Maintenant incandescent!"


Après bien des retrouvailles sur les pas de Nietsche, c’est à Fontaine-de-Vaucluse que Véga et Durrell se dirent un jour adieu (non sans avoir révisé son jugement sur Pétrarque) et, au retour de la région d'Autun, c'est dans la grotte ou presque qu’il conclut son texte en décelant une étrange chaîne de résonances (très intimes) qui le menèrent à sa rédaction. 

 

Un essai aux méandres nécessaires, aux résurgences inévitables:un homme rencontré une fois, au sourire qui engage tout, tout en désengageant; une femme mystérieuse rencontrée souvent; un penseur qui était à l’écoute des pré-socratiques mais avec qui "toute une époque plonge et se perd dans l'abîme sans fond de la matière"; le procès de l’Occident et du concept, l’éloge du silence et de la disponibilité. Une grotte, une eau qui s'écoule, "lustrant son propre écho", un souvenir de Corfou. Le chemin d’une vie.


 

Rossini, le 14 août 2013 


 

 

NOTES


(1) "Son livre [celui de Jolan Chang] avait jeté une sorte de pont entre moi et mes préoccupations de jeune homme qui s'étaient toutes cristallisées autour de la notion de Tao. Il me ramenait tout droit, comme un fil à plomb, vers ce jour lointain où, sur les les rivages bleus de la mer Ionnienne, je m'étais exclamé avec stupéfaction : "mais, Dieu du Ciel, je dois être taoïste!"


(2) Avec le soutien de Joseph Needham, LE TAO DE L'ART D'AIMER sera publié et connaîtra un succès d’estime qui semble se poursuivre encore aujourd’hui.


(3)"Par contre, le mot Tao évoque pour moi différentes attitudes (toute vérité étant relative), un état de disponibilité totale et de total abandon, une conscience totale, exhaustive et sans réserve de cet instant où la certitude pointe le nez, tel un poisson au bout de l'hameçon. C'est alors que l'esprit est en parfait accord avec la grande métaphore du monde-celle du Tao."

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Published by calmeblog - dans essai
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