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12 janvier 2014 7 12 /01 /janvier /2014 06:09

"Billy Pèlerin n'a pas d'objection. Il ne voit pas d'objection à grand-chose." (p.163)

 

"Son idée était, bien entendu, qu'il y aurait toujours des guerres, qu'elles étaient aussi commodes à arrêter que les glaciers. Je partage cet avis." (p. 13)

 

                                         ♢♢♢

 

   ABATTOIR 5 ou la croisade des enfants, sous-titré Farandole d'un bidasse avec la Mort..... Un titre double, un sous-titre. Vonnegut voulait dire beaucoup de choses mais à sa façon.
 
 
 Voilà un roman qui eu à sa sortie un grand retentissement. On devine rapidement ce qui décida de sa forme: après Hemingway, Mailer, après tant d’autres américains, pour ne rien dire des écrivains européens et de leurs évocations de 14/18, après Céline qui ne figure pas par hasard dans le Prologue, comment parler de la guerre et par exemple de l'odieux bombardement de Dresde en 1945 (les 13, 14 et 15 février)(1)? Tous les écrivains travaillant le motif de la guerre se posèrent les mêmes questions: quels angles, quelles focales, quel ton, quels mots, quel style choisir?
  La réponse de Vonnegut a permis un succès qu’on a du mal à comprendre aujourd’hui.

 

 

    PROLOGUE


  Le narrateur prend la parole dans un premier chapitre pour "authentifier" ce qu’on va lire: écrivain âgé, expérimenté dans “le paroxysme, l'émotion forte, la subtilité psychologique, le dialogue bien enlevé, le suspense et l'affrontement dramatique” (2), porté sur la bouteille, il a été témoin de la destruction de Dresde: il était sous les bombes avec d’autres prisonniers américains et les pages qui suivent ne sont pas loin de la vérité. Seulement le livre qu’il voulait écrire spontanément a été difficile et long à rédiger. Il lui fallut longtemps se renseigner sur un fait plutôt étouffé par les historiens et les journalistes et il est même retourné sur les lieux avec des camarades d'armes et d'infortune, ce qui d'ailleurs lui a permis des repérages pour d’autres livres. Il nous confie quelques autres lignes de sa biographie (étudiant en anthropologie puis journaliste, chargé de relations de la GE, enfin, écrivain): il se présente comme "vieux schnock résidant à Cap Cod" et donnant des cours d’écriture. Il a été aidé par son copain O’Hare : les louables réticences de sa femme orienteront le récit en direction de la notion de croisade des enfants qui constitue la seconde partie du titre complet de ce roman.
 Son choix fut éthique et esthétique.
Il l'a promis à la femme de O' Hare:son livre ne serait pas adapté au cinéma avec Sinatra et Wayne ou "un de ces sales vieux bonshommes prestigieux à l'allure martiale."

 
   PARI


En écrivain conscient que le méta-récit peut encore servir le récit  classique pourtant bien miné par des avancées récentes aux USA et en Europe, Vonnegut s'est décidé pour une forme apparemment audacieuse. Son originalité se situe dans le rythme du récit, "dans son style télégraphique et schizophrénique", dans le découpage temporel et un incroyable mélange des genres et des références. Dans ce roman de la répétition et de la discontinuité, le narrateur mêle sciemment un peu tout:des passages satiriques jouxtent des réécritures d’œuvres connues, des faits historiques sont encadrés ou traversés par des bonds dans l’espace et le temps. Nous sommes soumis à des paralysies spasmodiques dans l’espace et le temps comme Billy l’est dans le temps…: Billy circule dans son passé et son futur qui reste futur, tout en étant passé.
  Le roman nous promène dans différents voyages du bien nommé  Billy Pèlerin. Doué d’ubiquité, il est à la fois mort (il a assisté à sa mort à plusieurs reprises-il doit disparaître au cours d'une conférence à Chicago, le 13 février 1976) et vivant éternel: on suit par étapes discontinues sa biographie de citoyen américain quelconque qui a réussi dans l’optique, a épousé sans enthousiasme une femme énorme, Valencia, a élevé deux enfants dont l’un est un Bérets verts pendant la guerre du Vietnam-ce qui ne le dérange pas et le rend fier. Nous zigzaguons dans sa biographie:quelques aperçus de son enfance avec la mère, d’une terreur entretenue par son père; une visite avec ses parents dans le Grand Canyon, ses peurs dans la grotte de Carlsbad ; on le retrouve dans un asile de fous (état de New York) à la fin des années 40 (il est alors persuadé que le bombardement a aboli tout sens à la/sa vie); il réchappe à une catatrophe aérienne dans le Vermont qui lui fêle le crâne mais le pousse à devenir prolixe sur les soucoupes volantes; on le voit dans son travail puis dans une fin de vie un peu pénible…. Très vite “riche comme Crésus” et bien installé dans sa ville, Ilium. Grâce à son voyage interplanétaire il a conscience de tout ce qui lui arrivera, ce qui lui permet de rêver et de fermer les yeux souvent. Une rencontre  comptera : par hasard, il fait la connaissance de l’écrivain Kilgore Trout, un maître de la SF, seul genre de lecture que Billy tolère et qui lui permet "de se recréer un univers et une personnalité". Naturellement, Trout a un peu écrit par avance le livre que nous sommes en train de lire...

  Par a-coups narratifs, on l’accompagne chez les Tralfamadoriens qui l’observent, en le traitant comme nous traitons les animaux de zoo : il partage sa couche avec la délicieuse Montana Patachon.


  Plus longuement, nous le suivons dans sa guerre de décembre 44 jusqu'aux bombardements de Dresde:on le trimballe avec d’autres prisonniers américains ou anglais du Luxembourg en Allemagne, pour finir à Dresde, "ville ouverte", dans un abattoir aux cochons qui le sauvera lui et ses compagnons. Il constitue un temps un quatuor d’égarés dont le plus mémorable est Roland Fumeux. Nous vivons le bombadement (et son horreur) de l’intérieur et son après avec la découverte d'un paysage lunaire et avec un passage étonnant dans une auberge miraculeusement épargnée.


  Que lisons-nous vraiment? La forme a-t-elle ici l’importance que voulait lui conférerer Vonnegut? Dans son odyssée nous retrouvons évidemment tout ce qui fait la littérature de guerre: le dérisoire, l’odieux, l’inhumain, le cocasse, l’ahurissant, le tragi-comique, les hasards heureux ou malheureux, le pittoresque rendus avec quelques passages réussis (tout ce qui touche à la lumière), de vraies fulgurances dans l’image, des jeux d'échos savants parmi les fractures narratives, beaucoup d’humour noir mais aussi des blagues de potaches et de la science fiction (3) volontairement facile, avec faille du Temps et quincaillerie en solde.

UN LEITMOTIV

 

  "Robert Kennedy dont la maison de vacances est située à quatorze kilomètres de celle où j'habite toute l'année a été atteint d'une balle il y a quarante-huit heures. Il est mort hier soir. C'est la vie.
     Martin, Luther King a été abattu le mois dernier. Lui aussi est mort. C'est la vie.
     Et chaque jour mon gouvernement me communique le décompte des cadavres que l'art militaire fait fleurir au Vietnam. C'est la vie.
     Mon père s'est éteint, ça fait des années maintenant, de mort naturelle. C'est la vie. C'était un brave homme. Et un mordu des armes à feu. Il m'a légué ses pistolets. Qu'ils rouillent en paix."(page 215-j'ai souligné)

   Comme on voit, un leitmotiv scande presque toutes les pages du roman: “c’est la vie.” Pour tout ce qui touche à la mort en particulier. Quelqu’un meurt: "c’est la vie". L’énoncé est assumé par le narrateur qui a
pourtant pris le soin de préciser  :"J'ai fait comprendre à mes fils qu'il ne leur est, sous aucun prétexte, loisible de prendre part à des tueries et que la nouvelle de l'éxécution d'ennemis ne saurait leur procurer ni satisfaction ni jubilation d'aucune sorte."  On a vu que la fin de notre exergue interne se conclut par une allusion au legs de son père:"C'était un brave homme. Et un mordu des armes à feu. Il m'a légué ses pistolets. Qu'ils rouillent en paix."

  On comprend bien que le propos de Vonnegut est incontestablement anti-militariste et que "c'est la vie" est une antiphrase qui dénonce un conformisme à toute épreuve: il s'agissait de démithridatiser son lecteur. Mais martelée de façon aussi systématique et presque mécanique (comme notre ignorance volontaire qu'il faut troubler, c'est entendu), elle en devient assommante, irritante, exaspérante et son effet est parfois inverse de celui qui était sans doute attendu. Tout comme l’accumulation de fantaisies et de références, elle nuit à la portée critique de ce roman. Son “héros” semble indifférent, figé à jamais malgré l’apparence et arraché à l'horreur par la facilité de la vie et ses évasions inter/intratemporelles: il ne pleure qu’une fois dans sa vie et ne manifeste d’émotion que rarement même si son désir profond est de témoigner à tout prix dans les medias du bombardement de Dresde-surtout après l'accident dans le Vermont. "Billy n'éprouvait pas le besoin de sélever contre l'anéantissement du Vietnam du Nord, ne frémissait pas au souvenir des ravages accomplis autrefois sous ses yeux par les bombes.Il assistait à un déjeuner du Rotary Club dont il était le président, et c'est tout." On doit le penser radicalement ébranlé (il rêve de paix chez les Tralfamadoriens-mais ils sont eux aussi destructeurs), on peut estimer que la répétition est volontairement choquante et qu'elle est un appel à la révolte mais on on doute que la sagesse dictée par les kidnappeurs stellaires de Billy ("rien de nouveau sous le soleil", carpe diem), puisse mener loin d'un fatalisme conformiste qu'il s'agissait justement de contester.

 

  Voilà une œuvre surprenante qui par refus louable de tomber dans une certaine facilité narrative n'en évita pas tous les pièges.

 

 

 

 

 

Rossini, le 16 janvier 2014

 

 

 

 

NOTES

 

(1) On sait que des thèses très différentes s'opposent sur le nombre de victimes et sur les raisons de ces bombardements. Vonnegut ne faisait pas œuvre d'historien.

 

(2) Cette esthétique sera celle qu'il refusera en réalité.

 

(3) Genre que Vonnegut aimait et pratiqua.

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Published by calmeblog - dans roman américain
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