Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
1 février 2014 6 01 /02 /février /2014 06:14


   

 

"En y réfléchissant bien, il préférait l'art à la vie" (p.255)

 

"J'aurais dû savoir, n'est-ce pas, qu'écrire une biographie, c'est un processus au cours duquel on perd ses illusions." (p.350)


                                                                                ▼▲

 

     On se souvient de la célèbre attaque de "l’IDIOT DE LA FAMILLE”: "que peut-on savoir d’un homme aujourd’hui?” Prenant Flaubert comme objet d’étude, Sartre mettait à l'épreuve sa théorie phénoménologique associée à son marxisme et à sa lecture de Lacan.
   Même s’il y avait beaucoup de fiction dans les 3000 pages sur Flaubert, l’ambition était théorique. Avec son roman récent (2014), LE DERNIER MOT, Hanif Kureishi cherche plus modestement à cerner un écrivain au travers de son œuvre et surtout de sa biographie entreprise par un jeune homme ambitieux.

 

 

  Pour ce combat en plusieurs reprises et dont l'enjeu apparent est la production d'une biographie sont en présence: un jeune homme prometteur, Harry, sorti de Cambridge, déjà auteur d'une biographie, élevé dans un milieu très intellectuel, baptisé "homme de lettres" par son père et auquel son objet d’études reconnaît une "extraordinaire intelligence" (mais l'ironie n'est jamais exclue chez son hôte). Il est coaché par Rob, un éditeur envahissant, instable et prêt à tout pour faire de l’argent avec la biographie qu’il lui a commandée, y compris à le lâcher si c’est nécessaire.
  En face, le légendaire Mamoon Azam, "romancier, essayiste et dramaturge né en Inde", le monstre, le “minotaure “, “le vieux connard grincheux”, l’ennemi des lettres, "l'un des plus grands écrivains de notre temps. Je veux dire de tous les temps", écrivain mondialement connu pour un "roman drôle et fort juste qui parle de son père et des amis qui le roulaient au poker", pour des "des sagas familiales au temps de l'Inde coloniale", des essais brillants sur le pouvoir et l'Empire" et "des portraits détaillés et des entretiens avec des dictateurs et des fous furieux portés au pouvoir dans les pays du tiers-monde au moment de la décolonisation."  Écrivain largement haï pour ses positions sur l'islamisme et ses propos réactionnaires, racistes, sexistes, admirateur de Nietzsche qu'il cite souvent, Mamoon, ce provocateur capable de "répandre l'anarchie et la fureur pour ensuite s'installer et regarder tranquillement le champ de ruines laissé derrière" a accepté d’accueillir pour plus d'un mois, chez lui (à Prospects House où il vit avec sa deuxième épouse, Liana), son futur biographe.

 

  Le monstre et son double "formeront un monstre à eux deux" aux dires de Harry. 


 Toute ressemblance avec V.S. Naipaul ne serait quand même pas pure coïncidence....(1)

 


  UNE LONGUE PARTIE

 

  Pendant plusieurs semaines Harry vivra donc chez Mamoon. Malgré des visites de sa compagne Alice et des sorties avec Julia (la fille de l'employée de maison, Ruth), il aura droit à un huis clos étouffant. Mamoon joue au tennis avec Harry mais avec l'âge il ne tient plus la distance. Au figuré, lui et son biographe feront de longues parties (verbales) avec services secs (façon Roscoe Tanner), durs, parfois à la cuillère, avec amorties vicieuses, revers foudroyants, effets de balles surprenants, smashs rageurs, coups retenus, jeux d'attente en fond de court.... On comprendra vite que ce match, pour des raisons tactiques, sera parfois un double voire un triple mixte aux conséquences ravageuses.

 


  Un match entre "l'oubli et la mémoire". Avec "nœuds horribles et cercles vicieux". Avec des fantômes et des jumeaux.

 

 Un match en trois set dont tout le monde semble curieusement sortir vainqueur:une première manche très longue à Prospects House puis  à partir du chapitre 23, après une crise violente entre les deux hommes, les ellipses narratives et temporelles vont se multiplier. Enfin une surprise (hautement prévisible) attend le lecteur:le biographé redige et publie à son tour sa version romanesque du match et s'acheminera vers la mort après deux attaques et un infarctus.

 

On n'y prête pas toujours attention mais le roman mène Mamoon de ses soixante-dix à ses quatre-vingts ans.

 


  LE BIOGRAPHE

 

  Harry a déjà une petite carrière: vers trente ans, il avait été salué pour avoir écrit sur Nehru (avec quelques piments comme le veut l'époque avec "copulations interraciales, sodomies, alcoolisme et anorexie") et depuis, il rédige des comptes rendus et donne des cours. Il tient avec cette commande l'occasion de "se faire un nom" et un beau compte en banque....

  Harry est donc encouragé par Rob, bohème anti-social gros buveur qui sait tout pour faire de l'argent, du bruit, des ventes. Mamoon est à ses yeux "un vrai salopard, adultère, menteur, brutal: il est fort possible qu'il ait tué quelqu'un." Bref "le Grand Satan de la littérature" qui a, lui aussi, grand besoin d'argent.

 

  Comme pour (presque) tous ses personnages, Kureishi a le souci de donner un arrière-plan psycho-sociologique à Harry. Il insiste sur des relations difficiles à ses frères, des jumeaux, il parle de la "folie" de la mère, du rôle sentencieux du père, un psychiatre (la biographie serait comme une dette honorée envers lui...), et de la présence auprès de lui depuis trois ans d'Alice, sa "gracile" fiancée. Il y a chez lui depuis l'enfance une grande capacité de séduction et un idéalisme qui confine souvent à la naïveté. La rencontre avec Mamoon sera une épreuve et un moyen de grandir...."Dans ma famille c'est bien vu quand on veut devenir un homme."

 

 

   Harry non seulement "veut écrire un récit authentique de cette vie fascinante", mais il souhaite faire "l'archéologie d'un homme". Il faut savoir qu'il admire et aime Mamoon depuis l'adolescence "l'homme solide, l'artiste à la vie dure qui scrutait l'obscurité sans ciller, qui disait ce qu'il voyait, préférant la vérité, l'authenticité à sa propre sécurité". En même temps, "il ne pouvait se contenter de gentiment porter un miroir; il lui fallait expliquer pourquoi cet homme était là et le sens qu'il incarnait. Ses mots devaient maintenir l'écrivain en vie au sein de l'histoire littéraire, même si, d'un point de vue personnel, il éprouvait l'envie de l'assassiner."

 

  Il devra tenir compte des exigences pressantes de Rob, des réactions de l'épouse italienne Liana (elle veut "un livre gentil" qui ne nuise pas à sa réputation et rapporte gros) et de celles de Mamoon lui-même. Sans oublier sa fiancée bientôt enceinte qui jouera un rôle assez prévisible.

 

  Harry a conscience du problème inhérent à la biographie:comment ne pas réduire un auteur à quelques vices, à quelques écarts qui font le succès d'un livre, demeurent dans les mémoires et masquent l'œuvre? Au départ, il en tient pour une version idéaliste de l'artiste.


 

 

  LE TRAVAIL DU BIOGRAPHE


  Pendant près de deux ans Harry fera un travail très sérieux et très solide: après relecture de l'œuvre (on le voit très peu), après  écoute de la "potinocratie", il consultera les carnets de Peggy, la première épouse, ira en Inde (le milieu d'origine de Mamoon) puis à Portland où il rendra visite à Marion, la femme qui lui ouvrit le chemin de la sexualité débridée; il lira aussi les carnets de Mamoon resté seul chez lui après l'agonie de Peggy en compagnie de sa femme de maison, Ruth, et de ses enfants, Julia et Scott. Mieux encore, il partagera le quotidien du couple pendant cinq semaines: il les verra vivre et pourra consigner dans des carnets la teneur de ses entretiens, la plupart enregistrés, sauf veto du Maître. Harry fera même espionner Mamoon par Alice qui l'interrogera (avec un magnéto caché) sur la période qu'il considère comme centrale.

 

  Les étapes sont aisément repérables:une volonté de distance de la part de Mamoon pendant que Harry travaille sur des documents privés; un rapprochement avec la venue d'Alice qui plaît à l'écrivain et le masse. Au retour de Portland c'est la crise avec Mamoon et Liana: Harry veut absolument savoir si les confidences de Marion (triolisme, sado-masochisme) sont fondées.

 

 C'est sur ce point qu'Harry croit tenir l'hypothèse centrale de son livre (le chapitre 19):il pointe un problème de rapport au Père et sur cette base psycho-anthropologique croira trouver la clé de l'homme et de l'écrivain-et de notre temps.

 

Les choses se gâteront et Harry recevra quelques bordées d'injures et des coups de cannes:il filera à Londres pour subir une situation affective complexe qui ne l'empêchera pas d'aller, lentement, très lentement, au bout de l'entreprise. Le temps passera:Mamoon déclinera définitivement et Harry aura d'autres conquêtes et ambitionnera de faire d'autres livres, sur les mères et la psychose. Sans oublier un travail de nègre pour l'autobiographie d'un avant-centre de football (Rooney?), ce qui fait vivre mais mine tout idéalisme....
 


ART

 

  Maître de la variété des points de vue sur un personnage (le Mamoon de Mamoon, de Peggy, de Liana, de Rob, de Harry) etc.),  Kureishi excelle incontestablement dans la scène et le dialogue : sur le court (qui ressemble parfois à un ring), ce ne sont qu'échanges doucereux et violents et rarement on a pu lire autant de pressions déclarées ou insidieuses, de chantages patents ou discrets, de deal inconscient ou pas, chacun jouant avec ses proches comme obstacle ou médiateur ou arme voire comme fantôme. La conversation la plus apparemment innocente est une forme de tractation pernicieuse. Telle confidence est une bombe à retardement. Les insultes claquent et Mamoon est un maître:chez lui, l'obsession du ver, du parasite explose. Chacun se sert des femmes et des textes comme armes ou monnaie d'échange.

La construction du livre est très serrée et les attaques et les contre-attaques comme les alliances et les renversements d'alliance ne manquent pas. Kureishi, comme il se doit avec de vrais faux jumeaux, s'emploie à varier le tourniquet des parallélismes, des symétries et des antithèses. La comédie sarcastique est on ne peut plus réussie.

 

LE DERNIER MOT

 

À qui revient-il?


  Laissons de côté Marion et Liana qui ont eu chacune l’idée d’écrire sur Mamoon-Liana voulant en faire une "marque"comme Picasso ou Roald Dahl. Apparemment ce dernier mot revient au biographe dans une dernière phrase qui correspond à son jugement: “Il avait mené à bien sa mission, rappelant à tous que Mamoon avait compté en tant qu’artiste-il avait été écrivain, faiseur de mondes, diseur de vérités fondamentales, ce qui était assurément une façon de faire changer les choses, de mener une bonne vie et de susciter la liberté.” Phrase générale et généreuse qui pourtant ne correspond pas à ce que nous avons vécu à la lecture du livre. Comme il le disait avant, Harry semble avoir inventé Mamoon, l’avoir “fabriqué de toutes pièces”. Mamoon était “quelqu’un qui avait vécu pour que Harry puisse écrire un livre sur lui.” Sans oublier les censures de Liana…(2)
    Il y a autre chose. Plus tard, quand la première rédaction de sa biographie fut finie, Harry retrouva Lotte devenue agent littéraire du dernier opus de Mamoon, un recueil d’essais. Mais elle tint à l’informer de l’existence d’un autre livre, un petit livre encore manuscrit qu’involontairement Harry “lui avait mis dans la tête.” Sans surprise nous apprenons que Mamoon raconte dans UNE DERNIÈRE PASSIONl’histoire d’un jeune admirateur qui vient habiter chez un homme plus âgé, un écrivain, et qui se met à écrire un livre sur lui. Et alors, l’écrivain, en secret, commence à écrire sur le jeune homme, en même temps que le jeune homme écrit sur lui.” Lotte ajoute :”Ce qui n’est pas courant chez Mamoon, c’est que c’est franchement drôle. Et c’est une histoire d’amour.” Lotte évoque alors la place qu’Alice, sexy mais froide, tient dans la vie du vieil écrivain. Nous voyons de façon elliptique tout ce qui a échappé à Harry. Alice est devenue la “nouvelle muse “ de Mamoon qui n’ignore pas qu' elle est “fuyante, insipide” mais prend conscience qu’il a fait du mal à d’autres femmes. La jeune femme l’engage à “parler des gens qu’il a aimés” et de ceux “par rapport à qui il éprouve des regrets.” “Ce qui se passe dans cette pièces[le bureau auquel Harry n’avait pas accès], entre l’homme âgé c’est un travail de réparation et d’expiation.” Enthousiaste, Lotte poursuit : “C’est assez magnifique, Harry. Il parle de sa sexualité, de celle de son père, avec une curiosité nouvelle, une intuition nouvelle, comme s’il avait trouvé un nouveau sujet à explorer, malgré les années. C’est le texte le plus chaleureux, le plus émouvant qu’il ait écrit depuis qu’il a commencé à écrire.”  Tout en étant amoureuse d’Harry, l’élogieuse Lotte est
évidemment envoyée par Mamoon.... Nous le savions: dans ce livre, les textes comme tout le reste sont toujours au cœur de négociations-tractations-chantages-pressions qui se cachent dans les dialogues.

 

  À l’instigation de Lotte tout le monde rend une dernière visite à Prospects House, histoire d’ajouter un ultime chapitre à la biographie qui n’est toujours pas publiée (et curieusement déjà traduite en plusieurs langues-mais c'est le cas de ce livre de Kureishi...). À cette occasion nous aurons la version d’Alice de cette aventure platonique:elle veut y voir une conséquence d’une relecture de Tolstoï et d’une hallucination. Le couple Harry /Alice, déjà moribond, meurt ce jour-là. 

 

  Le dernier mot revient-il alors à Mamoon qui a doublé ainsi la biographie d’Harry en lui donnant un dernier coup et une dernière leçon d’écriture (en des termes bien surprenants tout de même)? La lecture de Lotte est-elle un point de vue fidèle? Un livre résumé (et même bien raconté) a-t-il une valeur? Ce dernier mot n’est-il pas dans cette confidence de Lotte qui fait songer à un palimpseste (proustien): “Il [Mamoon] était stupéfait de constater à quel point le passé peut être labile, comment on peut le réécrire et écrire par-dessus encore, indéfiniment.”(j'ai souligné)


 

   En réalité, le dernier mot revient à Kureishi (3) qui fait un plus grand sort au Mamoon polémiste qu'à l'écrivain proprement dit (on ne sait pas grand-chose sur son art et son esthétique et c'est dommage) et... au CONTRE SAINTE-BEUVE (4).


 

   "Quoi que vous dise Marion, je serai toujours l'inconnue de votre livre." (p195)


 

Rossini, le 6 février 2014


 

NOTES

 


(1)Malgré les dénégations de Kureishi, malgré ses variations masques, malgré des emprunts à d'autres écrivains, malgré les différences aveuglantes. Rejoignant les critiques d'É.Saïd, il voulait aussi comprendre comment un Naipaul pouvait être "son propre opposant".

 

 Sur la question biographique, on peut lire si on veut ce texte.http://bibliobs.nouvelobs.com/en-partenariat-avec-books/20131206.OBS8682/l-effroyable-monsieur-naipaul.html


 

(2)On s’étonne de lire un passage aussi lisse:"Harry les avaient ressuscités dans son livre: il avait rendu à Peggy ce qui lui revenait, soulignant la manière dont elle avait contribué à l'œuvre de Mamoon et combien il avait eu besoin d'elle; Ruth était la aussi, relançant Mamoon dans sa carrière, et il y avait de nombreux passages sur Marion et la façon dont elle avait finalement permis de se trouver." (p.368)

 

(3) Dans ce roman, le narrateur est bien caché et sa fausse neutralité ne doit pas duper.

 

(4) On sait que, non sans ironie, Naipaul ouvrit et conclut son Discours de Stockholm par une référence à ce livre de Proust.

 


 

Partager cet article

Repost 0
Published by calmeblog - dans roman
commenter cet article

commentaires