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15 octobre 2013 2 15 /10 /octobre /2013 09:59

 

 

 

 

" Celui qui ne marche pas au pas entend un autre tambour."

                                     •••

 

 "Je remarquai confusément que j'en arrivais à penser qu'il y avait quand même du bon dans la vie. Je faisais des progrès à l'école de Mac Murphy! Je ne me rappelais pas m'être jamais senti aussi bien depuis l'époque où j'étais enfant, quand tout, alors, était bon et que la terre était pleine de chansons de gosses." (j'ai souligné)

                                       •••

 

"Rien de tout cela n'est réel, disait-il en hochant la tête. C'est un mélange de Kafka, de Mark Twain et de Martini."

                                       •••

 "-Tu parles d'une vie! bougonne Sefelt. Aux uns, on donne des pilules pour arrêter une crise; aux autres, on flanque un choc pour en créer une!"

 

_____

 

 

     Voilà un livre paru en 1962 qui fit date en cristallisant une grande partie des transformations souterraines de la société américaine et qui ne pouvait devenir qu'un classique.

 


  Venu d'une ferme pénitentiaire où on l'a défini comme "psychopathe", arrive dans un hôpital psychiatrique un rouquin large, costaud, brûlé par le soleil et assurément grande gueule. Un homme qui rit comme personne dans un lieu où le rire est interdit. C'est Randle P. McMurphy, dit Mac, le roi des flambeurs qui doit la découverte de son génie du jeu à ...l'armée. Condamné à six mois de détention, il a choisi de faire les quatre derniers en psychiatrie.

 

 

 

  Un choix narratif décisif : un triple apprentisage. Le muet et la grande gueule.

 


  Toute l’aventure (elle se déroule sur peu de semaines finalement) est rapportée par un narrateur qui est le plus ancien dans l’Asile (il est là depuis la Seconde Guerre) : fils d’un Indien et d’une femme blanche dont il possède le nom (Bromden) alors que le nom indien  de son père est Tee Ah Millatoona, il est le balayeur auquel on ne prête jamais attention parce que l’habitude et le mépris indifférent aidant, tout le monde le croit sourd et muet alors qu’il est le mieux informé dans toute l'enceinte asilaire. On parle devant lui sans gêne et sans crainte. Il sait tout et il a une claire connaissance des rouages de ce qu’il nomme le Système.

 Techniquement, Ken Kesey (1935/2001) utilise parfaitement les possibilités que lui offre ce point de vue unique dans le roman (si l’on excepte les apports des dialogues qui sont aussi de précieux révélateurs). Tout ce que nous verrons, entendrons, ressentirons, éprouverons, imaginerons passera par la conscience du Chef Balai comme l’appellent les autres et McMurphy.

 Esthétiquement, le résultat est garanti: dans l’asile arrive un personnage en pleine santé qui ne donne aucun signe de folie ou de risque pour qui que ce soit. Ce personnage attire toutes les attentions et c’est son histoire qui nous sera racontée par le personnage d’origine indienne. Grâce à ce narrateur nous entrerons dans l’asile et nous découvrirons peu à peu la chronologie et les rites d’une journée puis d’une semaine, les locaux qui seront le décor principal de l’action, les personnages des différentes sections (les Chroniques, les Aigus, les circulants, les Légumes, les Brouettes), les autorités les plus importantes.

 

  C’est à lui encore que nous devons la connaissance assez précise des personnages secondaires (un chœur magnifique (Harding, Martini, Scanlon, Billy Bibbit, Georges, Matterson),  des cas tous aussi attachants les uns que les autres, même si leurs attributs narratifs sont réduits à un trait dominant) qui tourneront autour de Mac et des (supposés) soignants (le docteur et la Chef, Miss Ratched, "l'ange de la miséricorde").


 En même temps, comme le Grand Chef (Balai) écrit après les faits, il nous restitue un savoir (critique) sur l’hôpital comme système qui doit aussi bien à son ancienneté dans le poste qu’à l’effet de révélateur que joue le passage retentissant de Mac. L'ancien bûcheron
introduit une fissure dans l'ordre d'acier et permet une reconnaissance du quotidien qui vaut connaissance pour beaucoup.

 

 Le narrateur fasciné par Mac le suit partout, l'étudie, cherche à le comprendre, à le deviner et par certains aspects, il l'initie (avec d'autres) aux codes de l'hôpital alors qu'en retour Mac l'initie à sa façon : il lui apprend à retrouver une dignité oubliée car écrasée depuis longtemps.

 

La narration précise de cet Indien est traversée par des sursauts de mémoire qui ne sont pas sans lien avec la présence de Mac et sans échos dans sa compréhension de la mécanique répressive.

 

Enfin, au bout du roman, l'interprétation de la geste de Mac c'est au narrateur que nous la devons : elle transforme notre compréhension du personnage (1).



Une écriture assez classique


   On vient de le comprendre dans la narration mais c'est aussi vrai dans la composition. Quatre parties plutôt prévisibles (tout est annoncé dans les premières pages, même le moyen de l'évasion) avec quelques pauses qui sont autant d’accumulation d'énergie masquée qui ne peut qu'exploser à un moment donné.
   Rapidement dit, le roman raconte l’affrontement d’un homme (apparemment) en pleine santé, hableur, blagueur, joueur, baratineur, calculateur, Mac Murphy et d’une femme, la Chef, Miss Ratched, une blonde poupée de luxe que tout dans le roman associe à la glace et à l'acier : animée d'une passion sadique, manipulatrice patentée, elle traite tous les malades avec une autorité rigide à peine masquée par un discours lénifiant et faussement humain. Son obsession : l'ajustement du "malade" à la société.

 

 Les grandes étapes correspondent aux quatre parties du roman. La première rapporte l’entrée dans le nouvel univers, l’espace accordé aux “patients”, les groupes, les rapports de force, les techniques de traitement, la pseudo-conversation en groupe thérapeutique et, avant tout, les techniques d’asservissement, de coercition, les risques encourus en cas de désobéissance. Mac occupe tout l’espace avec ses provocations et le personnel d’encadrement martialement mené par la Chef cherche à le faire tomber. Il obtient pourtant un vote qui met à bas l’autorité de Miss Ratched.
 Ensuite (deuxième partie), les stratégies des deux adversaires cherchent des tactiques adaptées: face à une Chef offensive qui veut retrouver son ascendant, Mac, après quelques provocations, semble jouer les pères peinards. Un jour pourtant, le narrateur croit devoir s’attendre au pire de sa part face à une sanction annoncée par la Chef: le rouquin s’approcha d’elle puis cassa une vitre symbolique de son pouvoir en principe inattaquable: des débris rejaillirent sur elle qu’il enleva avec des gestes tendres....

 

La troisième partie est marquée par l’étonnante sortie en mer obtenue par Mac : elle domine assez nettement le roman. D’autant qu’une analepse du narrateur indien est de toute première importance. Sortie rendue possible malgré les dangers par un personnage maniaque par la propreté mais capable de tenir un gouvernail avec maestria:Gorges Sorensen qui " avait commandé un torpilleur rapide dans le Pacifique et était décoré de la Navy Cross”.  Nous accompagnons une sorte de nef des fous et du fou rire (merveilleux passage) qui emporte tout mais révèle, en fin de parcours, au moment du retour, un changement en Mac devenu nostalgique et sensible au retour de lointains souvenirs de bonheur. Comme souvent dans le roman, la chute du chapitre laisse deviner la suite: il présentait ”une physionomie atrocement lasse, tendue, avec quelque chose de frénétique.”  Cette sortie prouve que Mac n'est pas fait d'une pièce : cette sortie en mer, ce dehors les mènent au dedans d'eux-mêmes et vers une vérité qu'ils peuvent difficilement supporter.

Après une telle virée, la Chef ne peut que contre-attaquer :  toute en médisances et insinuations, elle choisit de faire douter de Mac par ses compagnons : il s’agit de le déconsidérer. Un jour de douche tout va dégénérer. Georges, l’obsédé de la propreté, ne supporte pas le traitement qu’on lui impose à la lance d’arrosage (l'eau, comme on voit, est un des motifs majeurs du texte : au commencement, la cataracte volée aux Indiens, à la fin, le barrage, au centre, la pêche en mer puis l'agression au jet d'eau). Mac, las, accablé, désespéré est révolté par la scène et c’est alors un combat auquel assistent tous les personnages du livre : le narrateur aide Mac de toutes ses forces. C’est un triomphe mais tous deux sont vite menottés. Ils passent chez les Agités et connaissent l’épreuve de la Casserolle, autrement dit des électro-chocs, rapportée avec une grande force dramatique et beaucoup de précisions. L’Indien ne fut "soigné” qu’une fois, Mac trois en une semaine...Il reste provocateur mais le narrateur voit parfois revenir ce masque qui le frappa le jour de la pêche. Son prestige grandit encore auprès du petit groupe des "malades".
 L’idée d’une évasion est suggérée à Mac tandis que la Chef  souhaite lui infliger une lobotomie. Mac pense qu’il a tout le temps devant lui et préfère faire venir un soir son amie Cindy qu’il propose à Billy-le-bègue dans une soirée qui ressemble à une kermesse où valsent les médicaments et où le désordre atteint même le service de Ratched. Explose alors une joie enfantine ("à gambader,à rigoler, à faire le fou avec des femmes au cœur du bastion le plus solide du Système!") - l'enfance, l'esprit d'enfance, l'enfance du monde hantent le roman. Au lieu de fuir quand il en est temps, Mac se repose dans les bras d'une amie et se réveille trop tard. Le narrateur, lucide, pense que, de toute façon, Mac évadé  serait revenu pour ne pas laisser le dernier mot à la Chef....
Celle-ci, eberluée, constata les dégâts au matin. Le charivari est à son comble et la joie est encore amplifiée par les étonnements de Miss Ratched qui reprend tout de même le contrôle. Jusqu’au geste final (agression sur le tyran sadique) de Mac qui règle son destin. Lobotomisé, il devait servir de gisant exemplaire à la plus malade de l'asile. L’Indien priva la Chef de ce plaisir en étouffant ce qui reste de Mac. Le narrateur s’évade pour retrouver les espaces de son enfance. Et écrire.

 

 

Un réquisitoire épique

 

 

C’est le réquisitoire qui a marqué les esprits au moment de la sortie du livre. La volonté d’humilier, d’asservir, de conformer, de normaliser en jouant sur le conditionnement (et même le reconditionnement permanent), la médication abrutissante, la délation, la répression, la sanction plus ou moins violente (on fabrique des déchets, des légumes comme Ellis, les électrochocs à l’ancienne sont dépassés mais les nouveaux plus radicaux...). Les faits et les analyses des faits par le narrateur renforcent cette lecture. Aujourd’hui encore on croit relire ce qui n’est venu que peu après dans toute une littérature psychiatrique et philosophique : il suffit de penser au poste d’observation panoptique occupé par la Chef. Le chœur des malades étant la preuve de l’ineptie de ces enfermements et renforçant l'appel à une autre thérapie et, plus largement, à une autre vie. Car ce livre sur l'enfermement engage aussi l'analyse de l'emprise du Système dans le reste de la société (2). L'élimination lente des Indiens n'est pas là par hasard.


  Pourtant ce qu’on retient à la relecture, cinquante ans après, c’est la dimension épique de l’affrontement de deux forces qui dépassent les personnages qui les incarnent (l’homme du rire, le viril, la pin up castratrice formée à la militaire), dont l’une pouvait réchapper mais qui choisit d’aller jusqu’au bout d’un combat qu’il fallait peut-être perdre. Les occasions de s’enfuir furent nombreuses : Mac n’en saisit aucune et, à la fin, c’est un peu de sommeil parmi ses potes qui le condamne.

 

  Même si son expérience en psychiatrie a pu (largement) aider Kesey dans la rédaction de son livre il est évident que c’est une légende qu’il cherche à établir et, là encore, le choix du narrateur est déterminant. La clé du livre se situe dans la question de la taille qui vient ponctuer quelques échanges entre le héros et le narrateur. Lisons ce dialogue situé presque au milieu du roman:"

 

        "

-(Chef Balai)Tu es plus grand et plus fort que moi, je te dis. Toi, tu peux. Pas moi.

-(Mac)Tu rigoles ou quoi? Vingt dieux, mais regarde-toi: tu dépasses d'une tête n'importe qui dans le service! Il y a pas un gars, ici, que tu pourrais pas déculotter. C'est pas des chars.

-Non...Je suis trop petit. Avant, j'étais grand. Mais plus maintenant. Toi, tu es deux fois comme moi.

-T'es cinglé! La première chose que j'ai remarquée en arrivant, ça été toi.T'étais assis dans ton fauteuil. On aurait dit une montagne."

 

  Appelé du nom de sa mère blanche, le nom de son père, apprend-on vite, une fois traduit, était "Pin-plus-haut-de-toute-la montagne".


   Le passage de relais avait été préparé dès la poignée de main du début : " La paume de Mc Murphy crissa contre la mienne. Je me rappelle la force des doigts épais qui se refermèrent sur mes doigts. Je me rappelle l'étrange sensation que j'éprouvai alors. Au bout de mon bras rigide, ma main se mit à gonfler comme S'IL LUI INFUSAIT SA PROPRE SÈVE. ELLE VIBRAIT SOUS LA POUSSÉE DE CE FLUX D'ÉNERGIE. ELLE DEVENAIT PRESQUE AUSSI GROSSE QUE CELLE DE Mc MURPHY.Je m'en rappelle."(j'ai souligné)

 

   L’espoir est mis dans l’Indien, l’analyste du système et celui qui sait regarder les mains, qui a dans les veines, la mémoire et le cœur, la connaissance des animaux (quel bestiaire dans ce roman (et pas seulement le V du vol d'oies au - dessus du nid de coucou ou le dernier cri de Mac (digne d'un puma ou d'un lynx)!) et celle de l’écrasement de son peuple, écrasement symbolisé par le destin de son père qui résista le plus longtemps possible à la destruction de son village : " Le Système. Il s'est acharné après lui pendant des années. Papa était assez fort pour résister un moment. Le Système voulait que nous habitions dans des maisons réglementaires. Il voulait s'approprier la cataracte(2). Même dans la tribu, il était présent. Et ils s'acharnaient après mon Papa. Quand il allait en ville, ils l'assommaient dans les ruelles. Une fois, ils lui ont coupé les cheveux. Oh! Il est fort le Système! Fort..."

  Au-delà du jeu, du carnaval, de la sexualité libre, c'est vers l'élémentaire et l’espace naturel reconquis (largement contre la matrone blanche et l'esprit du calcul intéressé) qu'il faut se tourner, au moins intérieurement. C’est le choix (largement mythique) que ne connaîtra pas Mac : c’est au narrateur qu’il reviendra de porter cet espoir, au moins en mots.

 

 

"Je me tais depuis si longtemps que je vais tout lâcher comme un torrent furieux."

 

  Une fureur qui ne toucha pas vraiment à la langue (4) (en français, la traduction n'arrange rien) mais qui conserve tout de même un grand souffle. Cet élan, fait-il encore trembler les régulateurs (plus subtils, plus sournois) dont le nombre à grandi ?(5)


 

  Rossini, le 21 octobre 2013 

NOTES

 

(1) "Il reprenait son souffle pour le round suivant-un round qui ne ferait que préluder à combien d'autres? Ce contre quoi il luttait, il était impossible d'en avoir raison une bonne fois. Il n'y avait rien à faire: il fallait continuer à se battre jusqu'à l'épuisement. Et un autre prendrait la relève.". Le narrateur va jusqu'à penser que c'est le groupe qui, finalement (sans le savoir), pousse, Mac à agresser la Chef et à subir une castration psychique.

 

(2) Toute la force, l'ambition du roman sont résumées dans ce passage où le narrateur avance sa théorie: " Il (Mac) ne sait pas, mais il a mis le doigt sur ce que j'ai compris depuis longtemps: la véritable force, ce n'est pas la Chef, c'est le Système tout entier, le Système qui s'étend d'un bout à l'autre du pays et dont elle n'est qu'un agent.".

 

(3)" -(Mac) Ah oui... ça me revient maintenant. Tu parles de ces chutes où les Indiens pêchaient le saumon au harpon autrefois? Mais si j'ai bonne mémoire, la tribu a été grassement indemnisée.

-C'est ce qu'ils lui expliquaient mais, lui, il disait: combien acheter la façon de vivre d'un homme? Combien payer pour ce qu'est un homme? Les autres ne comprenaient pas. La tribu non plus ne comprenait pas.". Le père sombra dans l'alcool.

 

 

(4) La décharge électrique de l'électro-choc mise en langue par le narrateur (avec le déterrement de la grand-mère indienne à des fins rituelles) est tout de même une grande réussite du roman.

 

(5) MONSIEUR TOUSSAINT LOUVERTURE édite cet automne l'autre grand roman de Kesey, ET QUELQUEFOIS J'AI COMME UNE GRANDE IDÉE (SOMETIMES A GREAT NOTION) publié en 1964.

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Published by calmeblog - dans roman américain
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