Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
20 décembre 2013 5 20 /12 /décembre /2013 15:32

  "Qu'est-ce que ça pouvait faire? Aucune partie de moi n'était plus privée, je le savais."


 "Au-delà, la rivière qui passe devant nous en serpentant."

 

 "Comme si la rivière était une mère en laquelle j'aurais dû avoir confiance."

 

  "Le soleil brillait toujours sur la neige, créant des myriades d'éclats de miroir brisé sur les rives, au bord de la route, mais il y avait maintenant un unique nuage au milieu du ciel - bas et pourpre, épais comme un tampon métallique. Magnifique. Comme une grosse magnétite." 

 

                                                                        •••

 

  En France particulièrement, Laura Kasischke remporte toujours plus de succès. Son  premier livre, A SUSPICIOUS RIVER (traduit en 1999), attire souvent les lecteurs curieux de voir la première manifestation de son univers. On verra qu'il y a là un univers bien particulier dans ce grand livre de naissances, de morts et d'appels à l'envol.

 

 

   

 

 

  SITUATION 1984. Leila, jeune, blonds cheveux longs, jolies jambes, taille fine, hanche étroite est employée au Swan motel, voisin de la rivière aux eaux sombres (et pleines de sangsues) qui donne son nom à la ville et au roman : phénomène unique, les cygnes (toujours morts de faim, "gloutons comme des anges avides et ivres lors d'un banquet") viennent s'y reproduire et attirent quelques touristes dans une ville banale qui fut construite par des trappeurs et des bûcherons et qui sent encore fortement la campagne. "Un bowling. Sept églises. Dix motels. Quatorze bars. Une boutique de souvenirs de neuf cents mètres carrés (...)." Mariée à Rick Schmidt qui n'est pas du genre suspicieux mais s'efforce de toujours plus maigrir, Leila tapine de temps en temps avec des clients et pour 60 dollars la passe.

 

  Arrive un jour Gary Jensen, une sorte d'ado de 40 ans, peut-être texan, "un vrai petit dur" qui la gifle au moment de profiter d'elle et qui reviendra pour ne plus finir de s’excuser: il lui fera connaître la jouissance et, peu à peu, jouera au mac. "Un père.Un dieu sexy."

 

COMPOSITION  Le rythme du livre est déterminant. Il progresse vers toujours plus de tension avec des répétitions qui creusent à ciel ouvert de sombres secrets.

 

En même temps s'imposent de nombreux arrêts sur image. Avec superpositions et "labyrinthe de miroirs". À l'ouverture, justement, un miroir comparé à un cercueil, à "une table en acier inoxydable dans une salle d'opération, ou bien dans une morgue (...)".

 

 Le récit fouille dans trois directions. Tout d'abord, le quotidien du motel, les clients, les collègues, Gary, ses potes auxquels il prête Leila. Assez vite, chaque début de chapitre correspond à un puis deux décrochages : nous remontons le temps de la narratrice pour suivre ses découvertes au sujet du trio formé par sa mère, son père (invalide qui sera toujours considéré comme un inférieur) et l'oncle Andy, l’amant de la mère, pourvoyeur d’argent et jaloux criminel. Sans aller aussi loin en amont, nous écoutons la rencontre de Leila avec Rick, leur première fois, la révélation d’une grossesse immédiate, les douloureuses péripéties de l'avortement à seize ans. Plus les analepses se multiplient et plus nous en apprenons sur les êtres qui ont composé son passé, engagé ses sensations:transformée en voyeure, Leila n'ignore rien des amours de son oncle et de sa mère; elle souffre sous les gifles de cette mère. Avec certains hommes, elle en attendra.

 

  L'apparente linéarité de ces racines creusant méthodiquement la terre ne doit pas trahir la perception qui vous attend. L'anamnèse brouille les temps, conjoint les époques, déborde de causes. Il y a comme une crue mémorielle. Tout empiète sur tout. Les méandres sont suspicious. La voix de la mère (morte depuis longtemps) retentit pendant l'avortement. Des talons claquent sur le ciment dehors? La mère? Non, la pluie seulement. Il faut aller, revenir en arrière, repartir, supporter les contiguïtés qui irritent, déchirent, hurlent.

 

 Au centre du livre, le corps assassiné de la mère. Une autre image mère.

 


  COUPS Entourant une glace translucide qui enveloppe une figure en (pur) plastique, une grosse boule de neige, dense, blanche, rouge sang, noire de boue, avec des bouts de branches vous arrive en pleine figure...Voilà ce que vous risquez avec ce roman où tout le monde avale sa salive à toutes les pages. Beaucoup d'autres images surgiront. Ainsi l'explosion de plumes.

 

  COMME Sans qu’on soupçonne une contrainte oulipienne, voilà un roman qui détient sans doute un record littéraire:celui des comparaisons dans un seul volume. Avec les outils classiques (comme (jusqu’à  cinq ou six par page), aussi que, ressemblant à, qui rappelle, de même que, on dirait que) - auxquels il faut ajouter la métaphore - nous tenons l’élément stylistique générateur dans un roman de la génération.


 Nous aurons des comparaisons plates, saugrenues,
  cousues de fils blancs, surprenantes, dérangeantes, doubles ("Mon estomac se serre comme un cœur plein de sang et de désir, ou comme un poumon plein de fumée"), triples, tordues, convenues, prévisibles, lourdes, intempestives, obsédantes.


 Citons (je souligne):

 

"Elle a des épaules rondes et douces comme des visages vides, resplendissants."

 

"(...) et il m'a tendu sa carte Visa -cette petite tranche de plastique argenté qui ressemblait à un couteau qu'on aurait fabriqué soi-même."

 

" (...)ça devait être très rouge, enflammé ou bien blanc comme du plâtre.

 

"(...) aussi doux qu'une oreille de chien arrachée."

 

"La lumière du plafond semblait m'entraîner hors des ténèbres, m'aveugler d'air, comme si je venais soudain de naître-humide de sueur, mais je ne hurlais pas, mon sang s'écoulait sur une table d'acier et sur les gants stériles d'un inconnu."(Il s'agit de son avortement).

 

"J'ai joui alors qu'il était en moi, ce qui ne s'était jamais produit en aucun homme, et cet orgasme voleta timidement comme un oiseau agonisant entre mes jambes. Je n'avais jamais imaginé que cela se passerait comme ça, je m'ouvrais et me refermais sur lui comme  la bouche d'une chaude créature sous-marine, comme une créature qui ne serait pas encore née."

 

"Dehors, la rivière était invisible dans le noir, mais je la sentais gonfler et dégonfler derrière la pelouse alors qu'il repartait en courant vers la réception, comme si la terre était une membrane, une poche en plastique s'emplissant à toute vitesse d'eau ou de sang, comme si je courais sur une blessure, en pensant qu'il s'agissait du monde."

 

"Ses respirations sont hachées, comme des coups de poignard (...)."

 

 

” (...) en un mensonge aussi plat qu'une lame de couteau."


"Je sentais mon squelette vibrer sous les vêtements à chaque mot qu'il prononçait. Comme un diapason."

 

"L'air qui s'engouffre [élément fréquent] par la fente a le goût d'une cuillère en argent terni dans ma bouche et j'avale ce qu'elle contient."


  "Ce baiser, désespéré, eut l'air d'un hoquet."

 

 "La rivière semble être un corps, qui saigne, mais qui vit encore;"

 

À un moment décisif (en est-il qui ne le sont pas?), les coups et les comme pleuvent : " Elle a la voix plus basse quand elle reprend, comme quelque chose qui s'élèverait d'un petit lac au milieu de la nuit. Une sombre voix de spectre. Liquide, tout à fait la voix de quelqu'un d'autre.(...) Elle ne hurle même pas quand il éteint son rire d'une gifle.

Je l'entends qui ne cesse de la gifler, je n'entends que mon oncle, un grognement grave au fond de sa gorge, qui monte à chaque gifle.

J'écoute, plongée dans l'obscurité verte de ma chambre, comme si c'était en boîte, comme si ça venait de la télévision dans une autre pièce.

Ou comme si c'était le bruit du radiateur, qui s'arrête et redémarre.

Ou bien la machine à laver, qui se balance trop fort, qui apprend à marcher.

 Je ne me demande pas si cela va s'arrêter ou continuer."

 

Ailleurs:


 

"Mais mon corps aurait très bien pu se pulvériser en une explosion de plumes, une cheminée blanche d'os et de cheveux.(...) Je ne cessais d'avaler ma salive, tout en me couvrant les yeux des mains, tout en protégeant ma bouche, aussi pour empêcher ces plumes d'entrer."

 

 

 Et passim.... Toutes ces comparaisons s'engendrant, s'étranglant  les unes les autres.


Au cœur du roman, la question de la ressemblance. Par exemple entre une mère et une fille. Par exemple.


DES IMAGES Des images par milliers. Un trop-plein d'images. Jamais assez. Des corps, des espaces. Des images superposées. Des miroirs. Des images qui s'ajustent à distance. Des images qui contiennent toutes les autres. Ainsi :" La neige avait commencé à fondre à quelques endroits seulement, le goudron rouge de la chaussée, humide, apparaissaient par plaques, comme autant de taches de sang. Les arbres, au-dessus de nous, semblaient mouillés et avaient l'air de s'accrocher au ciel avec leurs griffes."

 

Des photos. Des diapos. Des projections. Des micro-films. Une obsession: l'écran blanc. Le blanc.

 

 

  UNE IMAGE (DU) PIÈGE Dans l'église, la mère chante. Sa voix s'élève au-dessus de tout (ce mouvement est essentiel dans le roman), "de nous tous, comme un oiseau invisible, en une note parfaite et stupéfiante. Haute et froide, elle est l'aiguille qui emporte un bout de fil blanc jusqu'au plafond comme dans un point de couture.

  Ave-pour moitié une pause, pour moitié un hurlement de pur acier-Maria.

  L'hélium, le plus simple et le plus léger de tous les éléments.

  À ce moment-là, toutes les femmes dans l'église se touchent la gorge dans la crainte que le son ait pu venir d'elles. Les hommes regardent ailleurs, honteux. Mais les enfants lèvent tous les yeux vers le plafond, croyant qu'il serait peut-être possible de voir cette dernière note, quand elle transperce la peau du ciel, fine et bleutée comme celle d'un poignet de femme."

 

 Là, vous croyez tenir une des scènes fondamentales et vous n'avez pas tort. Seulement, elles le sont toutes, elles se font toutes écho(s). D'ailleurs elle sert d'annonce à une autre image puissante. Celle de la plante moussue de la Louisiane natale qui lui faisait tellement horreur. "Elle avait en horreur ce foutu État où elle était née."

  La naissance encore.


 Vient alors l'image."Je vois cette plante moussue de l'enfance de ma mère comme les cheveux d'un cadavre, ou comme les sombres chevelures abîmées de mes poupées mortes-je vois des arbres pris au piège sous des manteaux de verdure, des chauves-souris et des animaux étouffés, des êtres humains enveloppés dans le voile turquoise du crépuscule, dans cet État où elle a jadis vécu.

  Je l'imagine naissant dans cette mousse-un bébé qui dort dans un berceau de cheveux emmêlés, la lune est tapie dans les branches, comme le visage d'une autre mère, et emplit le berceau de lumière argentée." Sacré legs de la mère. Prêté comme on voit à la mère par la fille.

   Vous ne serez pas surpris par l'empire des fils (blancs ("J'étais déjà trop loin, à peine reliée à moi-même par un petit fil blanc"), fils électriques, fils de toiles d'araignée-pour dire son attachement à Gary), par la présence de la lune (souvent comparée à un hameçon - mais le stérilet aussi), de tout un bestiaire hallucinant, par l'emprise de l'eau boueuse, par la force attractive de la terre, par l'aspiration à l'envol, au survol de soi, que sais-je encore?

 

 

Non loin, forcément, la narratrice évoquera le tumulus des tombes d'Indiens qu'on avait osé déterrer....

 

 À vous de déterrer à votre tour...selon son tour. Mais elle enterre aussi : une photo de la mère sous un rosier.

 

 

 

  VOUS QUI ENTREZ ….Vous: la narratrice ici et là nous parle, nous interpelle.

  Prenez votre souffle.

 

 Du tabassage (des gifles), des passes, un crime, un viol, une tentative d'égorgement au couteau qui devient tentative de suicide. Du sang, beaucoup de sang. Une cavaleuse retrouvée enterrée (étranglée) dans un sac de marin. Une autre qui s'envole.


  Vous êtes dans un univers fermé à bloc. Comprimé. Compressé. Une poche peut y devenir "COMME une grotte pelucheuse hivernale, comme un tunnel noir menant vers l'hiver". Un univers proche de l’éclatement. En même temps, un univers éclaté, en mille morceaux. Mille confettis peu festifs. En plastique, une matière obsédante dans ses pages. Il vous reste des milliers de morceaux sous les yeux. Tout renvoie à tout. Beaucoup d’os, de squelettes, de cerceuils, de momies. Des perles de sang. Faites attention à tout. Tout circule, passe, repasse.Tout explose.

 

  Partout, aussi obsédant que le blanc ou le sang, le vide.

 


   Un univers étonnant par l’écart, l’abîme qui sépare la narratrice de ses interlocuteurs.

 

 

  Un univers sidérant. Secouant. Usant. Dérangeant. Torturant.  Sensible et insensible. Pas une once d'ironie. Même la satire (fréquente) ne pousse pas au sourire (1). Ou alors au vingt-deuxième degré. Il faudrait peut-être parler d'ironie blanche.

 

  Des accès de sentimentalité fleur bleue qui surprennent un temps....

 

 Un univers qui fait appel à une mémoire immense : peu d'auteurs la sollicitent autant (d’accord, il y a Joyce et Proust ).


 Un univers voué à la sensation esthétisée comme rarement (la terre, le ciel, le corps, indémêlables), qui laisse peu de place à la réflexion tout en transformant la pensée du lecteur. L'insensible et le sursensible se mêlent. 

 

Des pages et des pages, des mots à n'en plus finir. Toujours un peu les mêmes. Il faut dire, accumuler, rembourrer. Préparer l'explosion. La faire entendre.

 

 

 

  Comme beaucoup de romanciers contemporains Laura Kasischke s'attaque à la notion de cause : vous avancez, vous allez droit à la vérité, vous devinez tout et pourtant ça resiste. C'est cette résistance qui fait le prix et le choc du roman. Tout y devient matriciel.

 

  Multipliant les symboles (oiseau, ange, hameçon, épouvantail, crucifix, c'est in-fini), les agrégeant provisoirement, ce roman les détruit aussi vite qu'il les charrie. Suivez, si vous voulez, le trajet de l'écharpe de soie de l'oncle magicien : il la tire de l'oreille de Leila. "Quelque chose d'écarlate, de secret, comme le désir de mourir ou de tuer."


  Le symbolique, s'il existe, passe un mauvais moment. Emporté qu'il est dans les flots de la suspicious rivière.

 

 Reste un mot, dispersé, réservé, miné. PUR (2). 

 

 

  "Les hommes regardent ailleurs, honteux."


 

Rossini, le 28 décembre 2013

 

 

NOTES
 

 

(1)Le jour de son anniversaire :"Fais sourire Leila", disait sa mère à son beau-frère amant.


(2) Un peu partout (je souligne). Dès la première page, un double mouvement qui engage tout le roman:" Voilà mon corps qui flotte dans ce miroir, me suis-je dit, qui se reflète en nets triangles de lumière. Mon propre corps, dans une enclave de pur espace plat, comme une tôle tordue qu'on aurait abandonnée sur une plage."

 

 Ailleurs:

 

 

"De la peur pure"; "Du temps pur." "(...) le poids de ce vide pur"; chez les Schmidt, une céramique cassée : "La tête délicate, avec des cheveux noués en arrière par un ruban rose, s'était décollée et je pouvais voir à l'intérieur de la ballerine par la fente qui se trouvait au niveau de la gorge (3). Dedans, elle n'était qu'un creux de blancheur pure.";"J'imaginais des pièces d'argent dans mon estomac, se fondant en mercure, un pur liquide argenté et j'avais froid. J'ai même écarté les jambes.

  Qu'ils voient tout, m'étais-je dit. Qu'ils prennent tout."


(3) Encore une image matrice.

 

 

 

 

 

 


 

Partager cet article

Repost 0
Published by calmeblog - dans roman américain
commenter cet article

commentaires