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27 août 2012 1 27 /08 /août /2012 12:11

"Le silence se fondait dans le silence." (page 57)

 

 

            On vient seulement de traduire un roman de l'écrivain argentin Juan Filloy (1894/2000), auteur prolifique soucieux de contraintes qui n'auraient pas déplu à, disons, l'OOliPOO. Contraintes que s'impose aussi, à sa façon, Optimus Oloop.

 

  Un roman du chiffre, de l'amour chiffré, des chiffres de l'amour, de la circulation en tout sens, de la conversion des extrêmes, une œuvre hantée par l'horreur du marasme et par la joie (menaçante) de l'eau, du bain, de l'immersion (1).

 

  Optimus Oloop, tel est le nom du protagoniste. Un héros à la fois grincheux, antipathique, généreux, attachant (ayant résidé à Larrea 700) dont le nom et le prénom contiennent quatre O : on s’attend à une forme de perfection encore inconnue : on verra qu’il ne faudra pas exclure le serti baroque.
  OOOO : quatre points cardinaux qui diront le vide, l’échec ou le succès grandiose. O de la perfection ou 0 du Néant dont la vie ne serait qu’un paravent et les 1000 conquêtes une vaine entreprise? OO d'Apollon ou / et  OO de Dionysos?

  Un Finnois à Buenos Aires : n'en doutez pas, les contraires  s'attireront, se mêleront, s’en mêleront. Les antithèses se dévoreront, les métaphores fourmilleront. "Deux particules hallucinées"? Le matérialisme et le spiritualisme, leur caricature aussi, baignée de maternalisme, vont en venir aux mains et aux échanges...Le masque de marbre apollinien virera soudain au rictus effrayant d'un sabbat de sorcières. L'instinct le disputera à la raison.

  Plutôt que d'écrire ses cahiers à l'aube, imaginez un Valéry se mettant à fréquenter Breton et des voyantes swedenborgiennes, s'abandonnant aux charmes de la dromomanie et du surnaturel profondément naturel....

 
 
 

 
    Dès les premières pages il apparaît que le O menace de ressembler à la grande roue d’une foire foraine d’un dimanche de la vie peu commun où les hauts et les bas s’enchaîneront sans réserve et en tout excès. Vous verrez ici et là que l'on peut dégringoler vers le haut. Le looping sera une figure de base, ce qui donnera d’intenses moments maniaco-dépressifs, hébéto-rageurs..Op sera capable de passer de la stupeur à la scrutation analytique, froide et insistante. Sens sans dessus dessous. 
Sans hasard, reviendra l'image classique du gant retrourné dans une œuvre où, malgré l'omnipotence de la parole, certaines scènes font immanquablement penser à du muet.


 Les registres vont se frotter, les genres se bousculer, les références littéraires exploser en feu d’artifice : le rocambolesque défiera le tragique, le poétique provoquera l’héroï-comique, le télépathique platonique torride côtoiera la gaillardise libidineuse et le donjuanisme rencontrera l'atone paroxistique. Parmi ces oscillations, le philosophique déréglé,  avec en basse continue un narrateur sentencieux qui alterne la hauteur de vue et la platitude la plus sereine.
Dans le livre de Juan Filloy il faut vous attendre au plus étrange.


   Un dimanche dans la vie de Op(timus) Loop, le statisticien hors pair qui fait chiffre de tout,  l’homme à la vie «ordonnée comme une équation mathématique», l’individu soumis au martyre de l’auto-discipline, celui dont chaque meuble est «un entrepôt bourré de données chiffrées, de rapports, de compte-rendus d’études et d’expériences» sur tout (aussi bien le nombre de parapluies égarés que celui des virgules dans les textes de lois ou les données de la prostitution (2)), l’être à l’infaillible méthode devenue chez lui fonction organique qui, après bien des tentatives et des tentations avait décidé de ne pas vaincre au jeu le hasard.. Bref un solide homme d’oooordre.. .qui voyagea beaucoup et qui «persistait à se voir comme l’architecte héroïque de son destin». Quoi qu'il arrivât jusqu'à ce jour de dimanche 1934, Op dominait toujours rébellion, insurrection intérieure par la plus sévère des disciplines. Disons qu'il canalysait..

 De 10:00 du matin à 5:49 (le lundi donc). Du 22 au 23 avril 1934.

 

 Un dimanche dans la vie d'Op Oloop. Nous lisons, dûment daté et chronométré, le journal de sa journée.

  Un dimanche où rien ne se passe comme prévu.
 Un dimanche où il a convié des amis pour un repas rituel, le Banquet des 1000 qui tourne curieusement parce que tout a conspiré contre ou pour lui, on ne sait pas bien.
  Dès la rédaction des cartons d’invitation, son geste d’écriture se bloqua sur un S, celui de Senor. Un peu plus tard, au sudatorium il s’est heurté à des jockeys, puis un obèse le traita de fou, sans compter que son pédicure attira son attention sur la honte de sa vie, sa voûte plantaire. À quoi tient une vie qui promettait d'être parfaite! Les détails s’accumulant, la crise couve et peu à peu le bel édifice de défense de Op se fissure : le héros ne se domine plus, devient véhément, prend la mesure de son échec à vouloir tout régenter et  tout soumettre au cercle d’une routine férocement répressive : il donne des signes de chute physique et mentale ("imprécations, grimaces et tics nerveux"), il se met à ressembler au Rimbaud des Voyelles soumis aux chocs des synesthésies : un long moment, il en est réduit à demander aux taxis de faire indéfiniment le tour de la même place de Buenos Aires. Tours, méandres, spirales: le récit vous chahute.


  Mais qui est Op, comment devient-on cette espère de yogi pythagoricien menacé soudain par des spectres imprevus?


  Âgé de 39 ans, né à Uleazborg, Finlande, c'est un solitaire (un soi-disant Docteur en Solitude) à la carrure d’athlète, un noble descendant de Soren Oloop peint pour l’éternité par Van Ostade (l'hyperbole emportant le texte, rappelons qu'en fait, il ne mesure qu'un mètre quatre-vingts pour quatre-vingt-six kilos soutenus, rappelons-le, hélas! par des pieds plats avec durillons);  venu à vingt ans à  Buenos Aires, fuyant
en 1919 sa Finlande pour des raisons politiques, pérorant, discourant, méditant sur tout (le pourboire, l’amour, le bonheur, l’obésité, l’apéritif, le vin et la mélancolie, le steak et dieu, la haine et tant d'autres !), ramenant tout aux pouvoirs du cerveau car c'est en lui que tout est lié. Voilà donc un statisticien dont la vocation se révéla au service d’inspection du Comptoir du Bois d’Aabo puis à Helsingfors, s’appliqua en France (après quatre ans de survie sur un galetas à Montparnasse) où il s’occupa des morts américains de la grande guerre avec sa méthode et l’étendit à tous les domaines possibles (la démographie aussi bien que les différences entre Scandinaves et Latins). Un modèle de courtoisie et de bonnes manières pour ses six hôtes aux métiers hétéroclites (parmi lesquels un maqueraeu corse qui se croit messianique, un producteur de films, un étudiant, un capitaine, un contrôleur aérien...).

 

  Sur ces bases sommaires, il vous reste à découvrir les amours de Op, tarifées ou surdivine - ses fiancailles  avec Franziska (qui, vers 12:50 pile a alors vingt-deux ans trois jours et cinq heures), sa déclaration d'amour, son homélie de larmes à celle qui pourrait être "sa clé vitale de l’algèbre éternelle", ses instases et extases télépathiques, les surprises de ce Banquet qui en remontre à Platon lui-même..., la rencontre d'une fille conçue par pur angélisme mais qui traîne dans un claque de Buenos-Aires chez la célèbre madame Blondel...

 



  Comment cette quête de l'Undivisible, cette journée peu commune
finissent-elles ? Op finira-t-il dans les prairies bleues de la mort? Redeviendra-t-il le froid statisticien, connaîtra-t-il "le sentiment d'euphorie immédiate et vivace" qui balaie tout, "y compris l'amour qui assaillait son âme" ou sombrera-t-il par delà la folie et la raison. Sera-t-il "l'incarnation d'un théorème absurde"?


   Son goût pour la nage naturiste, son appétence pour la fusion préparent-ils une noyade mystique ou mortelle ou les deux?

 

 

  .Avant d'en arriver là, vous aurez le temps de goûter aux volutes d'un style baroquisé comme peu, fondé avant tout sur un vertigineux jeu de métaphores spatiales où le dedans ne se dit que par le dehors et réciproquement. Vous connaîtrez de grandes preuves de l'amitié, vous suivrez une belle méditation sur la folie de l'amour qui change la folie même, vous verrez Filloy se permettre toutes les audaces sans y toucher pour en dire long sur ses obsessions. Vous attend donc une somme de virtuosités fulgurantes qui rendent, même au sein de leurs éclats, la force silencieuse de "la candeur de l'antique animal", le  mutisme essentiel du monde.

 

 

  Rarement naufrage aura été aussi stellaire, rarement ébriété de parole aura rendu à ce point de fusion la force du silence.

 

 

  Rossini

 

 

NOTES :

 

(1)Saluons en passant mais une fois de plus la beauté et la pertinence de la couverture des éditions MONSIEUR TOUSSAINT LOUVERTURE)

(2)«Les mille filles dont j'ai consigné les attributs physiques et érotiques constituent un matériel scientifique permettant d'effectuer une quantité phénoménale d'analyses et de déductions. Ainsi, en me basant sur ce corpus, je pourrais vous révéler en un clin d'œil quelles sont les races, nations et zones les plus  prostituées de la planète; l’âge du dépucelage, la durée de carrière, les différents stades de désillusion des victimes du tapinage; les statistiques sanitaires du problème et leurs retombées éthico-sociales; le pourcentage de facteurs stimulants: misère, bas salaires, paresse, mauvais exemples, goûts de luxe, etc.; le tableau synoptique des causes biologiques: hérédité, tares congénitales, dégénérescence;la moyenne des revenus des tenanciers, souteneurs, filles de joie; les traits distinctifs entre « la route de Buenos Aires» et « la route de Shanghai » ; le mode de vie international des filles; et même les noms et surnoms les plus demandés sur le marché.»(page 182)

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Published by calmeblog - dans roman
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