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16 août 2012 4 16 /08 /août /2012 07:06

"La politique, la négociation du pouvoir. Eros, la négociation du pouvoir"


               REFLETS EN EAU TROUBLE (p.56)

 

      L'écriture est-elle parfois, pour quelques écrivains, une forme de transe ou n'en entretient-elle que l'illusion? Doit-elle se contenter d'en donner l'illusion, fût-elle parfaite? 

 

 

    Un virage mal négocié. Une voiture avalée par l’eau noire, douce et répugnante d’un marais. Trois mètres de profondeur. La Toyota noire s’enfonce avec à l’intérieur un homme d’une cinquantaine élégante et bronzée qui parviendra à s’en extraire et une jeune femme dont nous allons "vivre" les derniers instants : comprimée dans l’habitacle de la voiture, elle est l’assaut de sensations, de pensées qui s’entrechoquent, s’annulent, s’engendrent, se chevauchent.

   L’un des projets repérables de Joyce Carol Oates : restituer les quelques secondes qui précèdent une mort accidentelle et contiennent une vie en charriant des blocs d'instants aux arètes vives malgré une invraisemblance que seul l’art peut sauver de l’artifice. 

 

   Un écrivain fertile


    Née en 1938, Joyce Carol Oates est célèbre depuis longtemps pour CORPS, EUX, LES MYSTÈRES DE WINTERTHUN, BLONDE, LES CHUTES, LES FEMELLES, tant d'autres.... On parle régulièrement d’elle pour le Nobel dont elle a le profil agréé... celui que n'avaient ni Nabokov ni Borges. Connue pour des thématiques récurrentes mais amples, Oates est aussi célèbre pour l’abondance de son œuvre qui divise bien des critiques(1). REFLETS EN EAU TROUBLE est un roman court qui condense nombre d'aspects de son talent.


    Un accident célèbre

 
    Pas besoin d’être expert en histoire des Etats-Unis : Oates s’attaque à un événement qui choqua l’Amérique. Pendant l’été 1969, sur l’île de Chappaquiddick, le sénateur Edward Kennedy, l'un des frères de JFK,  pris de boisson, perdit le contrôle de sa voiture et, après s’en être extirpé, abandonna dans un cours d’eau Mary Jo Kopechne sans vraiment l’aider et sans appeler le moindre secours. La justice fut clémente...L'opinion publique un peu moins.

     Dans le récit de J.C. Oates on ne parlera que du "Sénateur" mais on ne peut se tromper sur son identité : le portrait qui en est donné est fidèle aux images que tout le monde connaît (bleu transparent des yeux, sourire permanent, dents de porcelaine). L’héroine se nomme ici ELIZABETH ANNE KELLEHER plus connue sous celui de Kelly Kelleher
   ou Lizzie comme l'appelait son grand-père.


 

    Une voix, un rythme

 

 

   Pulsant comme le sac et le ressac qu'on entend dans l'île de Grayling, concentrés en une voix, des éclats s'imposent dans une focalisation mouvementée : phrases répétées qui cognent, dialogues isolés, monologues sinueux et haletants, appels déchirants, voix d'un narrateur-enquêteur (les éléments de reconstitution (animaux de l’île) de ces derniers instants, dépositions de quelques témoins)) tout concourt à une narration discontinue et repose sur une juxtaposition brutale. Nous sommes soumis à la claustrophobie que vit l'héroïne, au rythme explosé des radeaux provisoires qui surnagent alternativement dans sa mémoire. La victime s'interroge sans cesse sur la durée de son ensevelissement aquatique : le lecteur emporté par la force des morceaux de temps en oublie aussi la durée en épousant complètement son chaos.

 

 

 

      Un 4 juillet

 

      Un jour qui ne dit plus rien aux Américains. On hisse le drapeau, on fait sauter des pétards, on regarde d'un œil des feux d'artifices (2).

    Nous sommes dans le Maine, sur l’île de Grayling aux dunes immenses et étranges, chez Buffy St John (si belle), dans sa grande maison familiale. Des invités de haute volée (un ancien du MIT, un enseignant à Brown où Kelly fit ses études; d'autres encore, un architecte... etc. );
une journée entre amis politiquement proches avec, comme invité éminent, le Sénateur.

 

       Une journée que Kelly redoute parce qu'elle pourrait  symboliser pour elle son échec humain mais où elle va être tragiquement distinguée.
       
Tout bascule vers 20h 15. Tout a commencé quelques heures plus tôt.

 

    Un changement  soudain et radical

 
    Qui est Kelly au moment de ses 28 ans et 6 mois alors qu'elle ne se sent (déjà) plus très jeune? Une enfant élevée dans l’amour de ses parents (des républicains traditionalistes au parcours pourtant peu éloigné de celui des Kennedy), parents qu’elle quitta un jour à l'âge de 19 ans  ; une jeune femme qui fut une étudiante brillante en Sciences politiques (rédactrice d'un mémoire de quatre-vingt dix pages au sous-titre "le New Deal et l'idéal jeffersonien: les stratégies libérales en temps de crise", une maîtrise sur le Sénateur), une démocrate sincère, rédactrice dans LES ENQUÊTES DES CITOYENS de Carl Spader (qui n’est plus le grand Spader et qui la traite comme une dactylo), une bénévole luttant contre l’illettrisme, un ex-soutien actif de Dukakis dans sa campagne électorale vouée à l’échec (une dépression sérieuse s’ensuivit), une jeune femme très droite qui rejette l’égoïsme des petits blancs. Et l'auteure d’un article sur la peine de mort et les différentes façons de la donner dans les états américains.

    Au plan sentimental, peu d’éléments de sa vie privée émergent des remous de sa mémoire affolée : elle a longtemps écarté toute allusion à un certain G  et elle ne fait plus l’amour depuis un an tout en étant désirable. Depuis l’échec avec G, elle vit dans une sorte d’ascétisme: elle se réprime sur bien des plans, s’impose une discipline assez dure. Elle a épousé une norme, la norme de la jeune femme américaine (tout commença avec une histoire de strabisme). Optimiste, aimant la vie....Une défense pour cette femme pas exactement belle mais attirante..

    Et puis vient ce fameux 4 juillet. La voix du désir (mais désir de quoi au juste? C'est ce que cerne elliptiquement Oates) a retenti. Le Sénateur a pris l’initiative (sa langue sur sa peau à elle), elle avait un peu bu mais elle a cédé rapidement, petit Scorpion devenu soudain coquet et hardi:

 

 

«(...)Kelly avait changé d’opinion sur cet homme.
  Vraiment chaleureux, affable. Sincèrement intéressé par les autres. Et certainement intelligent.»


  Le texte le répète : elle a cru aux contes de fées...

    Le Sénateur 

    Né pour faire de la politique, cet homme affable, souriant en permanence est l’incarnation du pouvoir et de son prestige et le symbole des années 60 : il résume tous les charmes de l'homme puissant jusque dans une partie de tennis entre amis. Il est en réalité un maître du compromis et sa carrière n’est pas exempte de  petits calculs politicards. Dans l’habitacle de la voiture chahutée par l'eau boueuse, en criant sans cesse «mon dieu», il lutta pour sa vie, écrasa le corps de Kelly, laissa sur elle une de ses chaussures, s’échappa, n’appela personne pour la sauver: vers la fin du livre, la narratrice toute - puissante qui épousait le point de vue (éclaté) de Kelly, plonge soudain dans celui du politicien aux abois, truqueur, calculateur, veule. Petit.


    Un choix technique

 

    J.C. Oates pouvait choisir de raconter de mille façons cette aventure connue de tous. Sans minimiser l’invraisemblance (patente en bien des pages), elle décida de se / nous projeter dans le courant de conscience de la victime.
     Oates nous jette dans la conscience ballotée de Kelly
, dans les bulles de mémoire qui éclatent l'une après l'autre, dans les flashes de mots, d’images. Le recit fragmenté, sans linéarité repérable, solution classique depuis quelques décennies (ne l’écrasons pas sous des références immenses), tente ici de restituer quelques minutes d’une conscience qui repasse en accéléré le film "agité de spasmes et de hoquets" de sa mémoire avec quelques brusques prolepses aussi émouvantes qu’irréalistes et dérisoires.
    Le va-et-vient à partir de l’instant A (comme accident) est impressionnant et cherche à donner le vertige au lecteur. Oates veut nous loger aussi longtemps que possible dans quelques toutes petites secondes. On passe sans lien (à première lecture) du proche dans le temps au lointain dans l’enfance (le grand-père) ou l’adolescence (un premier amour manqué), du présent terrible (où est-elle? Comment se tourner? Comment respirer? Où est son pied?) à la journée écoulée rendue par bribes (le tennis, le baiser, le départ en retard), de l’eau avalée à ce qui précéda immédiatement la chute de la voiture (le côté fantastique du décor, avec une insistance sur les insectes se fécondant), de quelques étapes de la carrière de Kelly à des poussées d’espoir (il va venir, ils vont la sauver; elle se voit raconter l’histoire de la chaussure du Sénateur à ses amies rendues hilares...). L'aiguille du récit s'affole.

   Kelly s’agite, lutte, gigote, calcule sa position dans la voiture, cherche des solutions, pense à d’anciens problèmes de peau, revit la journée qui s'achève au fond du marais. Une belle mais discrète composition met en scène l’eau noire, mazoutée, fleurant l'égout, submergeante, enveloppante, douce et répugnante, implacable et l’air vers lequel tout le corps de Kelly se tend (retrouvant un geste archaïque)...Un roman qui montre comme bien peu le combat contre l'eau et pour le souffle. Inoubliable, la tétée de la bulle d'air...
    Tout se bouscule, se téléscope, tout est concassé, brassé au point que parfois, faute de contexte on ne sait plus à quel instant biographique renvoie telle réflexion ou telle phrase..

 

   

 

     Ce que contiennent quelques secondes

 

   La discontinuité narrative (qui n’évite pas certaines facilités (le souvenir du bain moussant pris la veille!), ni l’attendu (le rapprochement de la naissance et de la mort) ni  l'allégorique ou le symbolique (la poupée ("au trou entre les épaules, comme un vagin étrange et mutilé, là où la tête a été arrachée"), ou tout à la fin, le retour à une scène d’enfance obsédante)) rend tout de même parfaitement (en étoilant le temps du narratif) les sensations, les impulsions, les répulsions (y compris celles nées du corps du Sénateur), les pensées, les impensées de Kelly, son impuissance, son courage, la défaillance des mots, tout en ayant recours à un trait prévisible et déjà largement utilisé dans d’autres œuvres : la répétition.
        Les mêmes mots, les mêmes phrases, les mêmes descriptions, les mêmes scènes reviennent, obsédants, lancinants, étouffants. L'eau monte, les souvenirs montent eux aussi, radeaux et mirages: G, le clair de lune, la douleur à la jambe, le souvenir d’enfance, l’auto-encouragement, la volonté, la concentration de l'âme, l’eau noire, les bulles d’air, la venue prochaine du sauveur, l'obsession du salut à n'importe quel prix - ce qui nous emporte étant moins le ressassé que la pulsation de la répétition.

 

    Oates rend l’instant fait de tous les instants qui comptent soudain sous l'effet du choc, sans négliger d'imperceptibles ellipses, lourdes de suggestions.

 

 

 

     Ce livre n'est pas qu'un procès de plus, heureusement, même si ça et là l'emploi du vous adressé aux lectrices ainsi que l'utilisation du mot impersonnel ou encore quelques bonds dans la conscience du Sénateur ne laissent guère de doute. Le lecteur dira si pour lui la technique a été dépassée par l'élan de cette transe d'écriture où si elle n'est restée qu'une technique. S'il a résisté au flot des habiletés rhétoriques ou s'il s'est abandonné avec empathie au flot égarant qui touchait en lui une eau bien boueuse. En tout cas on ne peut que saluer la réussite de cette bulle d'instants qui nous fait vivre en même temps un ralenti intense et un accéléré fatal.

 

   Un mot troue toute la narration, noir, énigmatique:"perdus".

 

  Rossini

 

NOTES

 

(1)Pensons aux phrases assassines de J-Y Petillon : "Il est difficile de parler d'elle: elle écrit plus vite que son ombre, plus vite qu'on ne parvient à la lire, et pourtant elle se lit vite". Plus loin :" (...) Oates semble avoir mis sa machine à écrire sur pilote automatique. Mais en même temps il lui arrive, tel un medium dans une sorte d'état second, de capter sur son radar psychique des points sensibles de l'"âme" américaine."(J'ai souligné)

 

 

 (2) "Un jour férié qui avait perdu son sens mais était férié pour tous les Américains ou presque. Des fusées rouges, fixes, aveuglantes, des bombes qui explosent en l'air."(page 134)

 

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Published by calmeblog - dans roman américain
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