Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
26 juillet 2014 6 26 /07 /juillet /2014 07:03

JOUFFROY Jean-Pierre, LA MESURE DE NICOLAS DE STAËL, Ides et Calendes (1981)



«Le rapport aux autres que sa peinture implique s'exprime dans un balancement de la générosité à la retenue dont le rythme fait une partie de l'art, à corps perdu, mais de main sûre, dans un battement où l'explosion, contrastant avec l'absolue mesure, expose l'humanité de l'homme.» (page 196)


   

 

 C’est un livre ambitieux, précis, enthousiaste que Jean-Pierre Jouffroy consacrait à Nicolas de Staël en 1981. Voyons pourquoi il demeure, malgré quelques limites et quelques propos datés, au sommet de la critique staelienne.


 

MESURE


  Le titre de cette étude consacrée à un peintre par un autre peintre  nous conduit à son enjeu unique:dans la quête picturale de Staël il y a de la démesure. Son œuvre est faite pour «arracher, dans l’ordre de la peinture, quelques secrets profonds de l’univers». Pour ce faire, il lui a fallu se mesurer «à toute la grande peinture.» Ce qui impliqua «une magnificence cruelle, une générosité coupante à celui qui en [était] le sujet.» Mais aussi (sans entrer dans un biographisme facile) une dépense hors mesure de son être qui le poussa à déborder ce qu’il admirait et respectait (Staël sait ce qu’il doit aux prédécesseurs, au Musée) et à se déborder lui-même. Se dépasser. C’est cette mesure et cette démesure que Jouffroy se propose de mesurer et de nous faire mesurer.

 

 

   Magnifiquement illustrées, rédigées dans un style qui valorise la sentence(1),quatre parties (résumées par des infinitifs (Être, Faire, Devenir, Créer) composent ce texte de réflexion passionnée et admirative:se prolongeant l’une l’autre, elles servent une démonstration qui refusant la plate rhétorique s'en trouve d'autant plus instructive.


ÊTRE - un peintre, rien que peintre.


  En de puissants passages, Jouffroy rejette le principe même de la biographie (elle est inscrite dans l’œuvre et s’il fallait vraiment une biographie il faudrait celle de sa formation, « de cette longue préparation psychique, morale, intellectuelle, culturelle; la biographie de l'imaginaire d'un jeune Nicolas de Staël, nous permettant de prendre l'air avec lui quand, vers 1945, il opère le mouvement tangentiel qui le propulse sur orbite et le projette de plain-pied dans ce lit de la peinture que dit Delacroix.» 

 

Avant tout, Jouffroy s’interdit la facilité (fréquente) de la lecture téléologique:pour beaucoup, le suicide expliquerait tous les mouvements, les changements, les mots, toutes les toiles de Staël. La fin serait là, dès le commencement, dans le moindre détail des premiers tableaux. Au contraire, Jouffroy proteste: la mort du peintre ne serait pas une clé. Vous verrez au moment de sa conclusion (qui n’en est pas une (mais chez Staël n'est-il pas une Porte sans porte?)) quelle lecture Jouffroy donne du dernier Concert.


 L’auteur s’en prend aussi à l’hagiographie, encore que son insistance sur la morale du peintre (son éthique plutôt) et sur son combat permanent avec la peinture fasse songer plus d’une fois à l’épique. D’ailleurs il ne rejette pas le mot et il traite Staël en héros (2) montrant, ici et là, que sa vie tient à une forme ou à une couleur-à chaque instant.

 

 

 Être peintre, rien que peintre c’est, pour de Staël, prendre en compte la totalité de son être, se mettre en danger en se défaisant des certitudes et de la facilité, c'est lutter contre la loi ( un passage assez général éclaire bien la place de l’inconscient dans la création (3)) et inscrire dans le tableau “la lutte de l’ordre et du désir”.

 

 

FAIRE

 

                    «Dans toute sa réalité, la montagne Sainte-Victoire réelle est pour Cézanne un tenant lieu de la matière en général, un espace-métaphore de l'espace en général. La Montagne Sainte-Victoire sert de relais(de motif) pour déchaîner ce qui va peut-être révéler ce qu'il cherche avec tant d'obstination et qu'il ne peut apercevoir qu'en faisant la peinture.»


                 «Comme tous les vrais créateurs, il [Staël] somme le monde à ressembler à ce qu’il fait

 

  Sous cet intertitre Faire, le lecteur s’attend à une méditation sur le faire dans sa dimension pratique. Pourtant avant d’en venir au détail des percées staëliennes, Jouffroy prend les choses de très haut et de très loin.
 
    Plus qu’ailleurs encore (ne sommes-nous pas aussi dans DEVENIR ?), Jouffroy nous rend sensible à l’Histoire culturelle, civilisationnelle, aux transformations sociales, scientifiques (Einstein est longuement cité) et, principalement, artistiques: gardant un regard global, il introduit des étapes majeures aux effets décisifs-dont celle de Staël qu’il considère comme une mutation de premier ordre. Il rappelle ce qui se joue à chaque fois dans “l’intellection du monde” et, de façon difficile pour la génération de Staël, les problèmes picturaux qui se posent et les voies qui se proposent chez ses contemporains.
   Sans hegelianisme (même s’il est attentif aux contradictions que laisse chaque étape), il rapporte les grands acquis des générations qui connurent un moment plus radical encore et indique quels furent les ruptures des plus grands (Delacroix, Courbet, Cézanne, le Cubisme, Kandinsky) qui autorisaient d’autres dépassements vers
"de nouvelles données mentales", à condition d'en prendre la mesure, chacun à sa façon.

 

Dans l’évolution de la peinture, les apports de Staël sont alors  patiemment examinés et sa capacité de synthèse en mouvement est largement saluée.


Tout d’abord, la production d’un nouvel espaceregarder Nicolas de Staël, c’est se donner à voir un des plus actifs créateurs de l’espace moderne.» Chez lui «l’espace est une qualité de la matière manifestée par les interrelations des formes.»), une matière en mouvement, qu’il travaille comme un sculpteur. On lit des formules  ciselée avec art et plaisir : «Pour Nicolas de Staël, l’espace est une masse dure de vide. Il s’y attaque comme à quelque chose de dense.» «L’espace est une matière» et l’objet y trouve «une place fluctuante». Après un précieux historique, dans le chapitre Devenir, Jouffroy analysera aussi une contribution qui frappe tout amateur et ce dès La vie dure et La Danse : la couleur. Le tableau est avant tout «une composition de formes colorées.» La réflexion sur la couleur et sa dimension matérielle amène Jouffroy à de fortes propositions. Après «Matisse armé par Van Gogh et Gauguin, dissocie la question du ton local de celle de la lumière, opère sur les couleurs-surface, Nicolas de Staël découvre la couleur-volume.»(je souligne) Méditant sur les plus grands, Staël a décidé d’opter pour le volume de la couleur. Chez lui, c’est la lumière qui anime la couleur et c’est la couleur qui est l’élément primordial de la constitution du monde.


  Si l’on suit sans réserve sa réflexion sur l’originalité de Staël quand il est question du "finir" et quand Jouffroy affirme que la peinture n’est pas affaire de sentiment mais perception des contradictions des formes, il faut reconnaître, ici comme ailleurs (dans le chapitre suivant, Devenir), que l’admiration éperdue de l’auteur le pousse à certaines envolées sur le Faire auxquelles on voudrait bien croire («Pas de fil d’Ariane dans ce  dédale: il faut suivre un homme qui pousse du front les murs de la peinture, les pulvérise et leur assigne d’autres rapports, une autre fonction plus propre à assurer l’existence mentale et physique de l’homme d’aujourd’hui. La survie de l’espèce est au prix d’un nouvel humanisme.») mais qui laissent circonspect, surtout au regard de l'évolution récente de l'art.

 

 

 

DEVENIR


En quel sens? Il ne s’agit pas ici tellement de l’évolution du peintre Staël dans la quinzaine d’années pendant lesquelles il créa mais plutôt de sa place dans le devenir des hommes et de la peinture.  Le propos est là encore ambitieux étant donné que selon lui «l’abord esthétique de l'univers est bien antérieur, il existe à l'aube de l'espèce, dans des hommes qui font tout et le reste à la fois. Ce sont peut-être eux, dans leur démarche globale, aussi bien, dans le même acte, technique, scientifique, qu'artistique, qui peuvent nous éclairer.»

  Staël est peintre et, comme tel, il retrouve l’élan des plus grands qui
, selon Jouffroy, sont forcément des bâtisseurs de cosmogonies qui correspondent toujours à une volonté de maîtrise. (4)


 Grâce à une vision toujours plus ample, Jouffroy va jusqu’à situer de Staël dans le devenir de l’humanité: la méthode du peintre serait “celle de l’espèce humaine au cours des millénaires de sa formation.” On ne sera pas surpris de cette affirmation:«L’ontogénèse est chez lui similaire à la phylogénèse: chaque acte transforme l’être à tel point qu’il ne peut absolument pas effectuer le suivant sur le même mode que le précédent.» Les peintres joueraient un rôle éminent dans l’intellectualisation et la sensualisation des sens et, à son niveau, dans des conditions particulières l’apport de Staël est immense:nullement expressionniste, attentif aux contradictions des formes, héritier d’un devenir de l’art qu’il sollicite profondément sans jamais vouloir l’imiter, il innove dans le traitement des objets, des couleurs et de l’espace et, avec ce qu’on a déjà vu (son avancée dans la “couleur-volume” et une lumière qui “anime cette couleur”), il entraîne une véritable révolution après celles de peintres pourtant admirés (Delacroix, Courbet, Matisse et Braque) dont Jouffroy rappelle les effets considérables….Dans l'évolution de la peinture, cette traque des formes et des rapports de formes serait un phénomène finalement récent et, de ce fait, la place de Staël lui paraît décisive.

 

 

CRÉER


  À ce moment du livre, on se demande ce que peut encore proposer Jouffroy puisqu’avec les autres catégories il a semblé exhaustif. Après avoir mesuré
dans les chapitres précédents sa place et ses formes multiples, il choisit de cerner le rôle de la peinture moderne:il s’agirait pour elle d’INFORMER non sur le réel apparent mais “de façonner, de former notre sensibilité et notre intelligence au moyen d’un système de formes que le tableau y introduit quand nous le regardons”. Ainsi Staël permet de “percevoir le fonctionnement des formes dans une autonomie relative par rapport au fonctionnement des idées.” Le critique insiste plus  encore: Staël permet de voir “quels types de structures de pensée se connectent dans notre propre fonctionnement intellectuel et sensible pour le transformer.”


    Cette valorisation du peintre et de ses apports, sa mort choisie aidant, pourrait vouloir dire que Staël fermait la peinture, l’achevait. Jouffroy refuse de s’enfermer dans cette conception et prouve par une analyse originale des derniers mois que Staël était entré dans une nouvelle phase, le (surprenant mais promettant bien de l' inédit) retour aux signes dont il trace l’histoire récente.
 

        

 

                Le travail de J.-P. Jouffroy a donné lieu à un grand livre. Nos réserves sur la dimension exorbitante qu'il attribue à de Staël, notre regret de ne pas le voir s'attacher plus longuement à des tableaux particuliers ne doivent surtout pas faire oublier la qualité et la générosité de ses vues ni ses contributions indiscutables sur des questions techniques et esthétiques (l’huile, les enduits, la couleur comme matière (sa fabrication, sa transformation depuis la fin du XIXème siècle), le déplacement du vieux débat dessin/couleur, le rendu de l’ombre depuis Delacroix et Monet, le drapé et tellement d’autres) qu’il présente souvent sous la forme d’un historique sélectif particulièrement riche (5).


  Enfin, on ne peut que le remercier pour la fermeté de son envoi ultime qui, évitant la sempiternelle méditation sur le suicide de Staël, en appelait à un commencement.

 

 

 

Rossini, le 29 juillet 2014

 

 

 

 

NOTES

 

 

(1) N'évitant pas, parfois à force d'admiration et pour rejeter bien loin certaines modes de commentaires de ces années-là, le sentencieux.


(2) «La seule chance d'être un grand peintre, c'est-à-dide un peintre tout court, c'est d'avoir assez de détermination pour prendre le large, s'enfoncer dans la vérité dès qu'on l'a reconnue. La qualité des héros du XXème siècle est de cette nature; c'était une vertu de Nicolas de Staël.»(je souligne)

 

Éliane Escoubas (dans IMAGO MUNDI, chez Galilée), sur d'autres bases, parle elle aussi d'epos. Elle avait lu Jouffroy.


 

 

(3) On lira bien cette étonnante formule “La peinture est le terrain de réalisation de l’inconscient de l’un offert à la sensation plurielle.”

 

(4) Jouffroy fait l’aveu ici d’une croyance en l'universel qui passerait sans doute mal aujourd’hui....

 

(5) Dans une perspective très différente, les réflexions d'Éliane Escoubas (à peu près contemporaines) sur Turner, Monet, Cézanne, Van Gogh et ...de Staël sont toujours de la plus haute importance. Nous y ferons écho dans quelques chroniques.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Partager cet article

Repost 0
Published by calmeblog - dans critique d'art
commenter cet article

commentaires

Quentin 19/04/2017 11:04

Une oeuvre de Jouffroy en vente sur https://www.drouotonline.com/vente-aux-encheres-drouot/83406?max=50&query=&theme=all&lotGroupTheme=all&venteId=83406&offset=150&lang=fr&mode=liste&tri=na