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8 juillet 2012 7 08 /07 /juillet /2012 06:53

   

    Il est des œuvres qu’on doit lire à la bougie. LES HEURES SILENCIEUSES, le roman de Gaëlle Josse, fait partie de celles-là. L’ombre vous entoure, la lumière éclaire doucement le tableau du peintre hollandais de Witte qui orne la couverture vers laquelle on revient souvent pour l'interroger dans son silence.
    À la lumière du matin, une femme à bonnet joue de l’épinette dans une chambre largement ouverte sur une enfilade de portes décalées qui créent un léger désaquilibre: au fond une servante s’affaire. Le rouge des rideaux de la fenêtre et du lit domine. Mais comme souvent dans la peinture du XVIIème hollandais ce sont les cadres et les cadres dans les cadres qui frappent le regard. Tout semble calme, d’un luxe contenu, d’une sensibilité retenue. La prospérité tranquille se met en scène.
    L’héroïne de G. Josse rédige une sorte de journal sous forme de lettres datées de la fin de l’année 1667(novembre, décembre). Elle est la femme à l’épinette qui nous tourne le dos. Elle s’appelle Magdalena Van Beyeren, épouse de Pieter, administrateur de la Compagnie des Indes orientales à Delft.

    Magdalena écrit. Par peur de la nuit. Contre la nuit mais pour un certain jour. Sans savoir à qui, sans destinataire. Elle veut que ses papiers soient lus plus tard ou jamais. Elle S’écrit.... Elle veut l’heure silencieuse de l’écriture pour dire ce qu’elle ne saurait confier à quiconque de vive voix.
    Cette vie réussie, sobrement opulente recèle des secrets. La chambre peinte par un artiste de talent est un tombeau qui veut parler. Le premier secret, le plus ancien renvoie à un crime et à un serment qui pèsent encore à Magda et qu’elle veut confier au papier. L’autre est plus global et reflète un malaise diffus: cette existence visiblement heureuse, parfaitement comblée en apparence dès qu’elle la raconte se révèle une somme de frustrations et d'injustices que le bonheur ordonné comme une toile hollandaise ne masque pas toujours. Un monde de marchands où la vente d’esclaves prospère malgré l’interdit que défend la Hollande; une jeune femme qui ne peut s’imposer dans un monde réservé aux hommes; une famille nombreuse avec les rivalités entre enfants et des morts-nés qui peuvent emporter la mère dans leur disparition; un mari qui renonce à la chambre (à gauche du tableau son épée devient un symbole dérisoire) pour épargner la vie de sa femme et aller se contenter ailleurs; un maître de musique qui est destiné à sa fille mais qui éveille en la mère des sensations et des sentiments inédits....


    Les heures silencieuses? Celles où la conscience percluse de stoïcisme chrétien cherche à se parler. Plus que celles où l’on troue le silence en faisant de la musique en famille où les voix s’élèvent divinement et imposent leur silence, celle de l’écriture aérienne d’une confidence qui glisse sans heurt sur toutes les aspérités du quotidien qui ont fait un destin mais qui sait en montrer l’amertume latente et les possibles étouffés.

    On en a la confirmation: avec ces portes largement ouvertes, avec cette tranquille harmonie imprimée au quotidien, les dimanches de la vie contenaient bien des malheurs.

 

Rossini

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Published by calmeblog - dans roman
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