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3 août 2011 3 03 /08 /août /2011 06:11

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    En 1998 (2002 pour la France), BECH AUX ABOIS (Bech at Bay)  clôt avec élégance, rage, facétie et humour la trilogie de Bech commencée avec BECH VOYAGE (BECH:A BOOK) et poursuivie  par BECH EST DE RETOUR (BECH IS BACK).


    Le lecteur des deux premiers «romans» sait que Bech est un écrivain américain juif inventé par Updike dont les aventures amoureuses, intellectuelles et artistiques courent sur une trentaine d’années qui vont de l’ére Nixon à celle de Clinton.Dans ce «quasi roman»(ironie post-derridienne, sans doute et jeu sur le genre qui mériterait un séminaire à l'ENS et un numéro spécial de la revue POÉTIQUE), Bech dépasse peu à peu la soixantaine en vivant à nouveau à New York (Crosby Street) aux côtés de Robin ("une post- juive" écrit Updike), spécialiste de l’informatique qui lui fera découvrir les joies de la paternité avec une fille, Golda qui, du haut de ses quelques mois, l’aidera à tenir son discours de Stockholm : en effet, à la surprise et au mécontentement de tous, Bech a obtenu le prix Nobel, sur un fond de calculs sordides que nous rapporte avec malice Updike.



    Nous avions laissé Bech aux prises avec un énorme succès de librairie, PENSEZ GRAND! (traduit ici par PENSEZ EN GROS!) qui devait beaucoup à la pression de son ex-femme Bea : depuis, notre auteur, ce «produit négociable d’échange culturel américain à l’étranger», a encore un peu voyagé (Prague) et a même publié sous Reagan ATTENDRE SON HEURE VERS LE SUD (1992) un roman qui le ramena à l’époque de la guerre de Corée.
    Bech est toujours l’écrivain paresseux (manipulé par un Updike parfois lui aussi quelque peu paresseux), dandy («un dandy littéraire, mais vêtu des guenilles bradées dans la friperie de l'idéation contemporaine» dit une de ses ennemis qui le paiera cher), égoïste, parfois cynique, souvent inconséquent et profondément haï de ses confrères et de la critique depuis son «chef-d’œuvre» honni, LES ÉLUS. Sa pensée réactionnaire, son sexisme de plus en plus militant aux yeux de ses détracteurs ne sont pas non plus pour rien dans l’unanime détestation qu’il provoque aux États Unis alors que dans la Prague d’avant la chute du Mur il représente encore quelque chose de grand pour quelques dissidents.


    Pourtant quelque chose a changé chez Bech et probablement chez Updike. Certes on le voit contre toute attente défendre avec virulence une sorte d’Académie artistique faite sur le modèle de l’Académie française alors qu’au départ il ne pense que pis que pendre de ce «congrès de fantômes» : les débats d’artistes vieillis et venimeux sont très drôles et le renversement final en forme de sabordage est de la plus cruelle ironie. La poudre Baine's a encore tué.
    Mais Bech et Updike (qui anime la marionnette en forme d’Arlequin au costume fait de miroirs) sont beaucoup plus agressifs que par le passé. On reconnaît encore les bons côtés du héros dans BECH PLAIDE COUPABLE où sa culpabilité profonde (attribut updikien s’il en est) le fait aimer en face d’un accusateur minable qu’il traita d’ «archi-filou». À cette occasion Updike dessine en quelques traits vifs une satire de la justice américaine qu’on peut lire avec plaisir et profit au moment où une affaire nationale et internationale agite les alentours de l’hôtel Sofitel à New York et enrichit la presse uniformément peopolisée - autrement dit définitivement dépolitisée. Au cœur de ce procès l’analyse sémantique du préfixe «archi» est inoubliable.


   Cependant une lame de fond faite de rancœur, de sourde vindication (ce mot mériterait d’exister) émerge souvent de ces pages trempées dans l’encre de l’amertume. Bech (et Updike) y règle quelques comptes de façon plus frontale que par le passé avec un milieu littéraire aussi sympathique que l’état de nature chez Hobbes....

    C’est ainsi que Bech dont le vocabulaire s’encrapule étonnamment devient un serial killer qui, avec des lettres empoisonnées et grâce à une habile intervention subliminale dans l’ordinateur d’un critique hargneux, liquide tous ceux qui ont osé dire du mal de ses œuvres. Ainsi Bech gomme-t-il de la surface du monde des Lettres qui le critiqua, lui, le personnage de papier.

    Cette méchanceté révèle beaucoup sur Updike qui ne fait pas que s’amuser pour nous distraire. Avec sa prestidigitation stylistique mais aussi malgré elle, bien des flèches au curare renvoient au créateur de Bech et si tout est tissé avec aisance la douleur polie affleure : Updike a le tact de ne pas en faire trop ou d’en faire trop avec un clin d’œil complice à peine visible. Affleurent délicatement mais fermement son rejet des minimalistes, son incrédulité devant les ateliers d’écriture (imagine-t-on un de ses auteurs favoris, Nabokov, apprendre à écrire dans un tel atelier?), son désespoir devant la victoire de la médiacratie sur le monde littéraire gutembergien. On l'aura compris:Updike aggrave son cas et compromet sa postérité.

    Mais la méchanceté amusée l'inspire incontestablement. Dans son œuvre, la cruauté était déjà bien présente (en particulier dans ce qui constitue une de ses plus beaux apports au roman, le dialogue (il faut relire COUPLES pour s’en convaincre) mais de façon homéopathique, digne des haikus que les critiques jugés malveillants rapprochent toujours de l’écriture de Bech pour la tenir comme négligeable. Ici pourtant le haïku est scorpionné (voir une des parenthèses précédentes).

     Autorisée par la jungle littéraire qui traite Bech d’esbroufeur, la rage souriante d’Updike éclate sans que sa prose arachnéenne en souffre pour autant. Mais on comprend mieux alors l’admiration de Updike pour le courage de certains Pragois.

 


    Au bout de ces voyages qui sont moins à l’étranger qu'en becherie, que retenir de ce Nobel surprenant?

    Qu’il est, avec le plus populaire Rabbit, une bonne entrée dans l’univers de Updike et dans le monde critique qui le refusa souvent malgré une immense popularité.Il vous rend durablement dépendant de nombre des aspects de son art et vous pousse vers de plus grandes œuvres de son créateur, le réactionnaire, le chauvin, le nationaliste, «le sexiste béat», le wasp qui sait si bien contribuer à sa propre caricature.

      Rares sont les écrivains capables de rendre avec une telle finesse le moment d’un son, la saisie d’un sourire ou d’un regard, l’agitation d’une lèvre, l’originalité d’un geste, la prestance d’une démarche comme les intentions secrètes d’un mot, d’une phrase, d'une intonation. Par exemple COUPLES n’est pas seulement un regard supposé moral sur l’AMÉRIQUE kennedyenne c’est une grande forme qui vous arrête et vous éblouit à chaque instant. Bech, avec la distance de l’ironie et de l’humour, est une façon de comprendre ce que n’entendent pas les lecteurs professionnels qui prennent Updike comme ils prennent son écrivain imaginaire : un poseur lassant avec sa «micrographie» «entortillée».

    Mais Bech n’est qu’une entrée : si Updike dit plus ailleurs et plus profondément (sans en avoir l’air), il montre surtout que dans le jeu littéraire, il est un maître : à côté de délicieux traits d’humour (dans le premier volume, proposer Nabokov à l’admiration des communistes...,faire faire l’éloge de PENSER GROS par Gore Vidal...,proposer Pynchon comme membre de l’Académie vermoulue de Miss Baines...ou évoquer tel poète de l’Ohio qui fait sextines et pantoums engagés), il faut non seulement avoir lu dans BECH PRÉSIDE le chef-d’œuvre de définition de l’œuvre si peu imaginaire d’Izzy Thornbush et la tartuferie virtuose de la lettre d’éloge dont se fend Bech mais surtout il est indispensable de reconnaître les pastiches qui parsèment BECH AUX ABOIS (ainsi ce tout petit passage qui épingle bien l’air du temps dominé par la pierre de Genette, le Champollion post-taxinomiste : «certaines publications universitaires décrivaient Bech comme un «pré-postmoderne », un «postréaliste» ou un «préminimaliste» comme s'il était un éphémère destiné à me vie brève, né pour s'accoupler et mourir en une semaine d'été»). Et que dire de cette  réécriture douce-amère de ce qu’on écrivit à peu près sur lui autant que sur Bech: « Il ne dit rien, absolument rien, mais avec un surprenant aplomb»,«trop édenté ou délicat pour mordre dans la viande saignante de la vie »,«jamais il n’enlèverait ses beaux atours en velours pour arrêter une suée », «la vulgarité sentimentale d'une carte de la Saint-Valentin pornographique »,«des arabesques en prose d'une phénoménale inconséquence »,"(...)mineur, plus mineur, très mineur»)?

    UPDIKE est un écrivain fasciné à la fois par le vide (cosmique) absolu et par les atomes déclinant leurs minuscules écarts - ce qui fait un style. Bech est un écran masquant le vide pour le bien dire. Et pour rappeler que personne n’y échappe.

 

***

Parlant dans une interview "mixée" pour en faire UNE SEULE ET GRANDE INTERVIEW, à la fin de LA VIE LITTÉRAIRE(Gallimard (1979) de la bibliographie imaginaire de Bech à la fin de BECH VOYAGE, Updike affirme qu'il y vit alors "un moyen de satisfaire certaines vieilles rancunes et de purger [s]on organisme"....

 

***

Pour mieux découvrir Updike on peut lire le petit volume que lui consacra Sylvie Mathé chez Belin  dans la collection VOIX AMÉRICAINES (2002).

 

J.M. R.

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Published by calmeblog - dans roman américain
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