Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
21 février 2014 5 21 /02 /février /2014 17:32



   


  "Oh! L'infini du possible!" (page 80)

 

  "Où se trouvait la source de l'invisible joie?" (page 173)

 

  "Symbole et signe, que le mot. Charme qui aspire les êtres, les paysages, les usines et les Chinois. Ainsi, l'objet se transforme en mot, le mot crée à nouveau l'objet. Mais intriqué, fondu, tissé dans une forme fantastique." (page 23)

 

 

                                   ☛☚

 

 

     Après la Grande Crise, un quartier, une rue de Monterey (Californie-la ville de Steinbeck), dont nous découvrons, chapitre après chapitre, quelques habitants. Le domaine des conserveries. Cannery row. Le titre original de ce roman publié en 1945.


 Pas loin, l’océan, ses marées, la baie. La rue quand les affaires commerciales de la journée ont pris fin:le chemin des poulets, un terrain vague ("encombrés de vieilles chaudières, de tuyaux rouillés, de bois de charpente, et d’un amoncellement de gros bidons"), des rails, la boutique de Lee Chong (il est à l’ouverture du livre), un hangar qui est devenu “le Palais des Coups” (lieu de vie de Mack et de sa bande), un claque très digne, LE DRAPEAU DE L’OURS (chez Dora), son laboratoire Biologique de l’Ouest (l'empire de Doc), l’usine Hediondo et, partout, des chats gavés de poissons. Sur la colline, une église. Bien plus loin, la “fameuse montée du Carmel”.
  
  Une chronique peu chronologique, parfois précisément datée (la prohibition ou 1937), plutôt fondée sur des analepses insituables dans le temps mais d’une époque relativement récente par rapport à la publication du livre.

  Le conteur se souvient et, au gré de sa mémoire et de ses réflexions (il aime le gnomique), il nous parle de ce qu’il connaît bien et de ce qu’il apprécie dans cet espace réduit qui contient tout un univers....
  Grâce à lui on voit passer ou vivre des actifs, des inactifs, des solitaires (comme Doc), des hommes qui ne peuvent vivre qu’en groupe (comme les amis de Mack)…. Naturellement il y a les filles de chez Dora, quelques épouses et quelques maîtresses de passage mais c’est surtout un monde masculin. On apprend même des éléments de la biographie de Stevenson et surtout d’un auteur peu connu, Josh Billings, gloire de Monterey. Avant Steinbeck.
 
  En de courts chapitres, des anecdotes s’ajoutent les unes aux autres. Un seul épisode est longuement préparé et prend plus de place:la fête à Doc. Elle aura lieu deux fois.

  De ce chapelet de récits émergent soudain puis disparaissent (provisoirement ou à jamais) de petits personnages saisis sur le vif. Notre humanité s’enrichit à l’évocation du peintre Henry aux manières changeantes et au bateau inachevable, au contact d’Hazel qui aime rien tant que les questions et le rythme des mots plutôt que leur sens, à la fréquentation du génie de la mécanique Gay, à l’écoute des moments dépressifs de Mack….Central et marginal, solitaire, ouvert et réservé, voici Doc, le spécialiste des animaux et de la mer, l’amateur de musique (Scarlatti, Monteverdi, Bach), le seul que nous voyons s'éloigner un jour pour aller pêcher plus au sud, à la Jolla, au moment de la marée à laquelle il "adhère"....
 Grâce au conteur, nous frôlons leur destin et leur secret (un poème sanscrit éclaire tout sur Doc), nous captons le commun si peu ordinaire de ces êtres de rien.


 Techniquement, on pense à un cabinet de curiosités dont les hommes seraient non les objets mais les sujets. Stylistiquement, l’énumération et l’accumulation dominent (1). Le détail est grossi et, ce qui fascine, ce sont les convergences d’un instant, les séries qui  s'agrègent et prennent de l’expansion:pour le pire, le nuage noir, Pentecôte de la déveine; pour le meilleur, la fête, le cœur battant des chroniques.

 

 La nature que l’on croit païenne au début (2) en ses métamorphoses, en ses beautés, en sa logique prédatrice sert une logique des possibles qu’il faut tous entendre comme Grâce. Modestement, attentif au délaissé, au rebut, à l'inaperçu, au latent, Steinbeck nous offre le livre de l’émerveillement, de l’enthousiasme, de la générosité (les filles du claque soignent les malades de l’épidémie d’influenza), du partage spontané, du pardon (de Doc à Mack). Du don.


 Steinbeck ne nie pas la violence en tout (même l’anémone...), la malchance (même pour un écureuil-fouisseur),
les failles de chacun (Mack, les fantômes du peintre, le désespoir de Tom Talbot), les malheurs , les crimes, le Mal.  Il ne passe pas sous silence les suicidés (comme William ou un sans travail), il avoue beaucoup dans la découverte de la fille morte sur la plage et, symboliquement, "les serpents enroulés [qui] reposaient, fixant l'espace de leurs méchants yeux sans regard" ont le dernier mot du livre.

 

                     Mais c'est un jour de grande marée....

 

 

 

 Comme dans d'autres œuvres (jugées mineures (3)), Steinbeck croit devoir honorer ses dettes de bonheurs. Saint François revient dans le roman dans des contextes inattendus parce que le romancier tient à célèbrer une grâce originale: grâce infuse, diffuse, éparpillée, disséminée qu’aucun nuage noir ne peut dissimuler longtemps. Mack et les gars de sa bande “sont les Vertus, les Grâces et les beautés de Monterey décrépit, de Monterey en folie, d'un Monterey cosmique où la faim et la peur détraquent les entrailles des hommes qui bataillent pour la pitance, où les hommes affamés d'amour anéantissent les choses dignes d'amour autour d'eux."


 
Trop fade cet hymne aux simples et aux savants, à la vie, au vivant, à la vitalité ? Trop naïve cette économie dont les grenouilles seraient la monnaie d’échange ? Trop invraisemblable ce gardien de prison qui laisse sortir Gay pour qu'il aille fêter un soir son ami Doc?

 Idéaliste, sentimentale, trop unanimiste, trop chrétienne, trop peu tragique cette utopie sise en chaque instant, en chaque reflet, en chaque lever du jour?


Tout cela sent la vie, la richesse, la digestion, la mort, le vieillissement et la naissance.” 

 

 Trop facile, trop pittoresque cette écriture? Sans se prendre pour Saint Thomas, Steinbeck nous apprend simplement à voir:"Le mouvement d'une marée est peu sensible à l'œil. Les galets se découvrent, comme s'ils se dressaient; en reculant, l'océan laissait derrière lui des flaques, des algues, de la mousse, des éponges, des taches irisées, des bruns, des bleus, du vermillon. Tout son rebut: coquillages vides, miettes de squelettes, griffes, cimetière fantastique, au-dessus duquel la vie se bouscule."

 

 

Rossini, le 24 févrirer 2014


NOTES

 

(1) Le proème de CANNERY ROW suggère toute l'esthétique de l'œuvre:"Mais...le poème, le vacarme, la puanteur, l'irisation, la routine, le rêve, comment les saisir sur le vif?

 Si vous collectionnez les animaux marins, il vous arrive de rencontrer certains vers plats, si délicats, que nul ne peut les capturer entiers, car ils se cassent à peine touchés. Laissez-les grouiller à leur gré, tendez-leur la lame d'un couteau, puis, tout doucement, soulevez-les et plongez-les dans une bouteille remplie d'eau de mer." Vous avez et l'échelle et le mouvement.

 

(2) Mais très (trop) tôt apparaît un Pater Noster: "Notre Père qui travaillez à même la Nature, vous qui avez donné le don de survie au rat d'égout et au coyote, à la mouche, à la mite et au rouge-gorge, vous devez être éperdu d'amour pour les voyous et les salauds, et pour Mack et ses gars. Vous aimez les vertus, les grâces, la fantaisie et la paresse. Notre Père, qui travaillez à même la Nature."

 

(3) Il semble que l'œuvre entier ait beaucoup perdu de son prestige.
 

 

 

 

 

 

Partager cet article

Repost 0
Published by calmeblog - dans chronique
commenter cet article

commentaires